La révolution allemande, 1917-1919. – 3. Premiers remous de la révolte

Après la vague patriotique initiale, qui semblait tout emporter sur son passage, un changement s’opère dans l’humeur de la population. Déjà, en 1915, on voit apparaître des manifestations pour la paix dans les rues de Berlin. D’autres manifestations – ou plutôt des émeutes – « non politiques » éclataient devant des boulangeries ou des épiceries vides. En 1914, au lendemain de la déclaration de guerre, des groupes de patriotes hystériques cherchaient à dénicher des espions. Douze mois plus tard, des groupes de femmes cherchent à dénicher du pain et d’autres nécessités de base. Dans le Parti Social-Démocrate, des voix se lèvent pour exiger que les députés du parti votent contre les crédits de guerre. Le 1er mai 1916, le groupe Internationale animé par Luxemburg et Liebknecht organise une manifestation de plusieurs milliers de travailleurs et de jeunes à Berlin. Liebknecht est arrêté au moment même où il commence son discours. Le jour de son procès, 55 000 ouvriers font grève en solidarité avec le prévenu. Dans le Reichstag, Liebknecht n’est plus tout seul dans son opposition à la guerre. En décembre, 20 députés sociaux-démocrates votent contre les crédits.

Entre-temps, les objectifs de guerre de l’impérialisme allemand devenaient de plus en plus clairs, de sorte que l’argument de la « défense nationale », qui servait de justification au ralliement des dirigeants sociaux-démocrates, ne tenait plus. L’état-major assurait les grands industriels allemands que la Belgique et le nord-est de la France seraient annexés et que l’Autriche-Hongrie ainsi que la Pologne seraient sous l’hégémonie de l’Allemagne. Quant à la lutte contre le despotisme russe, elle allait bientôt perdre toute crédibilité après le renversement révolutionnaire du régime tsariste en mars 1917. L’opposition à la guerre grandissait. Le 16 avril, entre 200 000 et 300 000 métallurgistes répartis sur 300 usines font grève contre la réduction importante des rations de pain. Le matin même, la rédaction de Vorwärts, entre les mains de la droite du Parti Social-Démocrate, n’est pas allée jusqu’à condamner formellement la grève, mais elle avait écrit : « L’espoir fou de voir des événements comme ceux de la Russie risque de coûter la vie à des centaines de milliers d’hommes sur les champs de bataille. » Le jour même, un rassemblement de 10 000 travailleurs à Leipzig réclame la hausse des rations, mais ajoute une série de revendications politiques, dont la fin des hostilités sans annexions, la fin de la censure, de l’état d’urgence et de la réquisition des travailleurs, la libération des prisonniers politiques et le suffrage universel.

uest, la baisse des rations incite des marins à se révolter. Des « comités alimentation » sont créés. Quelques grèves de la faim et débrayages éclatent. Plusieurs marins sont arrêtés, provoquant des protestations brèves, mais de plus grande ampleur. Le général Groener publie un communiqué dans lequel il exhorte les travailleurs à relire un discours récent de Hindenburg, où, dit-il, ils reconnaîtraient leurs pires ennemis, qui « ne sont pas là-bas à Arras, sur l’Aisne, ni en Champagne. Ils ne sont pas non plus à Londres. Nos pires ennemis sont parmi nous, [ils sont] ceux qui poussent à la grève. Quiconque fait grève pendant que nos soldats sont face à l’ennemi est un chien. » Le 27 avril, Vorwärts a publié un texte allant dans le même sens que le général : « Il faut éviter des grèves. La paix à brève échéance dépend de la capacité de résistance de l’Allemagne. » Après une nouvelle vague d’arrestations parmi les marins, deux des meneurs sont fusillés et d’autres sont condamnés aux travaux forcés. Clairement, il faudra bien plus que des comités protestataires pour surmonter la puissance des autorités militaires. La grève des métallurgistes prend fin, pendant que des grèves massives éclatent à Vienne et à Budapest. La classe ouvrière de l’Europe centrale relève la tête. Cependant, les méthodes de lutte, les revendications politiques et les formes d’organisation qui ont pu avoir une certaine efficacité en temps de paix n’en ont plus en temps de guerre. Les revendications ne sont pas qu’économiques. Les problèmes économiques sont inextricablement liés à ceux de la guerre. Mais les grévistes n’ont aucun moyen pratique de mettre un terme à la guerre. Pour vaincre les grévistes, le gouvernement renforce les restrictions répressives de l’état d’urgence et augmente les effectifs de la police. Il y a aussi des faiblesses au niveau de la direction de la grève. Au nom de la « plus grande unité possible », le comité d’action intègre trois représentants de la droite du SPD favorables à la guerre, dont Friedrich Ebert. Ces représentants s’efforcent de limiter l’ampleur et l’efficacité du mouvement. Plus tard, Ebert se vantera de son rôle « salutaire » : « J’ai rejoint la direction de la grève avec l’intention d’y mettre fin le plus rapidement possible pour ne pas nuire à la patrie. Si nous n’avions pas rejoint le comité, l’ordre établi n’existerait plus aujourd’hui. »

La révolution russe avait renversé le Tsar en mars 1917. En novembre, les organes de lutte des travailleurs, des soldats et des paysans qui ont pris forme pendant cette première phase de la révolution, les soviets, prennent le pouvoir sous la direction des bolcheviks. Pour la première fois dans l’histoire, si nous laissons de côté l’épisode éphémère de la Commune de Paris en 1871, la classe ouvrière a pris le pouvoir. Pendant de longues années avant la révolution, Lénine, Trotsky et les autres dirigeants de la révolution ont milité sous le signe de l’internationalisme révolutionnaire. Mais désormais, l’internationalisme devenait véritablement une question de vie ou de mort pour la République soviétique. Le nouveau régime devait lutter pour empêcher une contre-révolution interne et aussi contre la menace mortelle qu’exerçait l’impérialisme étranger. D’emblée, les bolcheviks ont proposé une « paix immédiate, sans annexions et sans réparations » entre les pays belligérants. Cependant, cet appel n’est pas seulement lancé en direction des gouvernements impérialistes. Il s’adresse surtout aux travailleurs et aux soldats de l’Europe, pour les inciter à imposer cette revendication par des moyens révolutionnaires. Les bolcheviks publient aussitôt un journal en langue allemande, Die Fackel, tiré à 500 000 exemplaires, pour diffusion dans les tranchées, et lorsque, en décembre 1917, Léon Trotsky et Karl Radek arrivent à Brest-Litovsk pour les négociations avec l’état-major allemand, Radek, au nez et à la barbe des chefs militaires et des diplomates de l’Allemagne impériale, diffuse un tract révolutionnaire auprès les soldats allemands. Toujours en prison à l’époque, Liebknecht écrit : « Grâce aux délégués russes, Brest-Litovsk a été transformé en une tribune révolutionnaire ! »

L’émergence de mouvements de masse contre la guerre en Autriche-Hongrie, la révolution en Russie et l’entrée en action des travailleurs en Allemagne ont eu un impact sur le Parti Social-Démocrate, dans lequel des développements importants avaient eu lieu depuis le début de l’année. Pour une bonne partie des « fonctionnaires » du parti, s’opposer frontalement à la guerre n’était pas une option. Ceci entraînerait une vague de répression qui, craignaient-ils, aboutirait à la confiscation de sa presse, de ses locaux et de ses fonds, à sa destruction totale, en somme. À la différence de l’aile droite du parti, ces éléments n’étaient pas favorables à la guerre, mais s’opposaient également à toute opposition « excessive » ou révolutionnaire. Ils voulaient que la guerre s’arrête par le biais d’une solution diplomatique, sans l’intervention active et militante des masses, sans mettre en danger l’ordre capitaliste. Cette position « centriste » occupait donc une position intermédiaire entre la droite pro-impérialiste du parti et la gauche révolutionnaire autour de Luxemburg et Liebknecht. Contre toute « sédition », l’action des centristes n’allait pas plus loin que la formation d’un groupe parlementaire distinct. Ils ne voulaient pas rompre avec le SPD. Cependant, pour les chefs favorables à la guerre, même cette opposition modérée était insupportable. Au début de 1917, les partisans de l’opposition sont exclus en bloc du SPD. Leur journal, Vorwärts, est confisqué par les autorités militaires et remis aux dirigeants du parti. C’est ainsi que se crée, en avril 1917, le Parti Social-Démocrate Indépendant (USDP). Le nouveau parti est loin d’être homogène. Parmi ses dirigeants on retrouvait aussi bien Karl Kautsky – le « pape du marxisme » – que le théoricien du gradualisme réformiste Édouard Bernstein. Le principal dirigeant était Hugo Haase. Le nouveau parti disposait de moyens relativement importants. Dès le départ, l’USDP a des dizaines de permanents, des locaux dans de nombreuses villes, des députés au parlement et plusieurs journaux quotidiens. Avant la fin de l’année, ses effectifs vont grimper jusqu’à 120 000 adhérents – contre 150 000 pour le SDP. Il compte dans ses rangs de nombreux dirigeants de première ligne des grèves du mois d’avril, ainsi qu’un réseau de sympathisants chez les marins et dans l’armée.

Sur la gauche du nouveau parti se trouvent les partisans de Luxemburg et de Liebknecht. Ces derniers jouissent d’une certaine notoriété. Liebknecht est connu pour avoir été le premier député à s’opposer publiquement à la guerre. Mais tous les deux sont en prison, en raison de leur activité révolutionnaire. Ils n’ont pratiquement aucun contact avec l’extérieur. Les autres chefs du groupe Spartacus (anciennement Internationale) ne sont entourés que de petits cercles de militants plus ou moins isolés. Dès qu’un travailleur s’associe ouvertement à leurs idées, il risque d’être envoyé au front. Pierre Broué, dans son livre remarquable La Révolution allemande, 1917-1923, donne une idée des effectifs de la gauche révolutionnaire à l’époque. Il nous apprend par exemple qu’à Bremen, elle avait bien un groupe de militants, mais n’en avait plus aucun dans les chantiers navals ni dans les usines de la ville. Dans tout le sud de Berlin, elle n’avait que sept militants. De surcroît, ses faibles effectifs ne sont pas d’accord entre eux sur de nombreuses questions importantes. Jusqu’au printemps 1917, Rosa Luxemburg, Karl Liebknecht, Leo Jogiches, Franz Mehring et Clara Zetkin considèrent qu’il était absolument indispensable, pour un regroupement révolutionnaire, indépendamment de sa taille, de faire partie intégrante d’un mouvement plus large afin de garder un contact avec les masses. Sans cela, pensent-ils, les spartakistes ne seraient qu’une secte isolée et stérile. Leur idée est que lorsque les masses entreront en action à grande échelle, elles seront incapables, du moins dans un premier temps, de distinguer les différents courants opposés à la guerre et que pour les convaincre d’un programme authentiquement révolutionnaire, il faudra lutter à leurs côtés, au sein d’une organisation de masse commune.

Maintenant que l’exclusion des centristes a donné lieu à la création de l’USPD, la question se pose de l’attitude de la gauche révolutionnaire envers cette nouvelle formation. Leo Jogiches défend la nécessité de travailler dans l’USPD. Il écrit qu’il fallait se battre pour gagner « les masses encore confuses et vacillantes qui suivent [l’opposition centriste]. Et nous ne pouvons faire cela que si nous menons notre combat au sein du parti, au lieu de constituer une organisation complètement séparée à l’extérieur. » Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht soutiennent cette orientation. Mais leur point de vue n’est pas partagé par tous. Le groupe de Bremen autour de Paul Frölich et Johann Knief, par exemple, pense qu’il faut rompre avec l’USDP afin de permettre aux masses de mieux distinguer révolutionnaires et réformistes. Cette prise de position a l’aval également de Karl Radek. Enfin, il y a une autre tendance chez les spartakistes, s’appuyant notamment sur les syndicalistes métallurgistes de Berlin : les « délégués syndicaux révolutionnaires ». Ce dernier mouvement ne veut pas couper les ponts avec l’USPD. L’impact de la révolution d’Octobre pousse de nombreux spartakistes à réévaluer leur position. Ainsi, le 3 juin 1918, Franz Mehring envoie une lettre ouverte aux dirigeants russes dans laquelle il déclare sa solidarité totale avec la politique du gouvernement soviétique et critique l’opportunisme de l’USPD. Il écrit : « Nous nous sommes trompés sur un point : nous avons rejoint l’USPD lors de sa formation, dans l’espoir de le pousser en avant. Nous avons dû y renoncer. C’était impossible. »

Au total, la gauche révolutionnaire devait avoir environ 4 000 adhérents en 1918. Mais comme en témoignent les attitudes divergentes à l’égard de l’USPD, ils n’étaient pas tous d’accord entre eux et n’avaient pas non plus une structure organisationnelle leur permettant de trancher les divergences, pas plus que pour mettre en place et contrôler une direction éprouvée et représentative de l’ensemble des militants. Le cours des événements allait maintenant s’accélérer. Avec l’approche de la défaite définitive sur le front militaire, l’éclatement de la révolution allait se produire avant que les révolutionnaires ne parviennent à se mettre en ordre de marche.

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