La révolution allemande, 1917-1919. – 2. L’épreuve de la guerre

« Pour notre peuple et pour son avenir beaucoup, pour ne pas dire tout, serait en jeu dans le cas d’une victoire du despotisme russe. Notre tâche est de repousser ce danger, de sauvegarder la civilisation et l’indépendance de notre propre pays… Nous n’abandonnons pas la patrie en ce moment de danger. » Par cette déclaration, la direction du Parti Social-Démocrate et son groupe parlementaire affirment leur soutien à la guerre impérialiste, déclenchée le 4 août 1914. Le jour même, Hugo Haase, co-président du parti, annonce au Reichstag que son parti votera les crédits de guerre. Hugo Haase, personnellement, comme 13 des 92 députés du parti, n’est pas favorable à cette décision. Mais par discipline collective, tous, y compris Karl Liebknecht, votent dans le même sens. Dix jours auparavant, le parti avait organisé des centaines de rassemblements en opposition à la guerre, dont 27 à Berlin. Dans le texte du parti publié à l’occasion, on lit : « Le prolétariat conscient soulève une protestation enflammée contre les machinations des fauteurs de guerre. Pas une seule goutte du sang des soldats allemands ne doit être sacrifiée à la soif du pouvoir de la clique dirigeante autrichienne et aux profiteurs impérialistes. »

Dans la rue, des foules hystériques, saisies de ferveur patriotique, traquent « espions » et « internationalistes ». À l’annonce de la guerre, les organisations syndicales ont déclaré une trêve sociale. Il n’était pas question d’organiser des grèves qui pourraient compromettre la conduite de la guerre. Face à la vague patriotique, les militants baissaient la tête. Pour beaucoup, ils n’avaient guère de choix. Les arguments justifiant la volte-face des chefs pesaient de leurs poids. Si le groupe parlementaire avait refusé les crédits de guerre, il risquait la dissolution du parti et des syndicats, l’interdiction des journaux, la loi martiale à l’encontre de tous les chefs et des députés. Que resterait-il, dans ce cas, de la social-démocratie ? Pendant de longs mois, les quelques voix oppositionnelles dans le parti – celles de Rosa Luxemburg, de Karl Liebknecht, de Clara Zetkin, de Franz Mehring et une poignée d’autres – ne trouvent aucun écho. Lorsque Rosa Luxemburg envoie 300 télégrammes aux responsables sociaux-démocrates réputés être en opposition à la guerre, leur demandant de préciser leur attitude envers les crédits de guerre et les invitant à Berlin pour une réunion d’urgence, seule Clara Zetkin lui répond favorablement.

La première annonce publique d’une opposition à la guerre au sein du Parti Social-Démocrate prend la forme d’un petit paragraphe publié dans un journal suisse, en septembre. Il affirme seulement que cette opposition existe, mais ne peut pas s’exprimer publiquement en raison de la loi martiale. Au début de la guerre, Karl Liebknecht avait accepté de respecter la discipline collective du groupe parlementaire, mais pensait pouvoir défendre ses idées dans le parti. Il se rend rapidement compte de son erreur. La direction s’efforce d’étouffer toute opposition interne. Les éditeurs des journaux sociaux-démocrates publiant des opinions antimilitaristes ou même qui reconnaissent l’existence de telles opinions dans le parti sont immédiatement relevés de leurs fonctions.

Le 2 décembre 1914, Karl Liebknecht vote contre les crédits de guerre. Il prononce un discours aussi courageux que virulent contre le carnage impérialiste soutenu par les chefs du parti : « Cette guerre, qu’aucun des peuples intéressés n’a voulue, n’a pas éclaté en vue du bien-être du peuple allemand ou de tout autre peuple. Il s’agit d’une guerre impérialiste, d’une guerre pour la domination capitaliste du marché mondial et pour la domination politique de pays importants où pourrait s’installer le capital industriel et bancaire. Au point de vue de la surenchère des armements, c’est une guerre préventive provoquée solidairement par le parti de guerre allemand et autrichien dans l’obscurité du demi-absolutisme et de la diplomatie secrète. C’est aussi une entreprise de type bonapartiste tendant à démoraliser, à détruire le mouvement ouvrier grandissant. C’est ce qu’ont démontré, avec une clarté sans cesse accrue et malgré une cynique mise en scène destinée à égarer les esprits, les événements des derniers mois. Le mot d’ordre allemand « contre le tsarisme » tout comme le mot d’ordre anglais et français « contre le militarisme », a servi de moyen pour mettre en mouvement les instincts les plus nobles, les traditions et les espérances révolutionnaires du peuple au profit de la haine contre les peuples. Complice du tsarisme, l’Allemagne, jusqu’à présent pays modèle de la réaction politique, n’a aucune qualité pour jouer le rôle de libératrice des peuples. La libération du peuple russe comme du peuple allemand doit être l’œuvre de ces peuples eux-mêmes. Cette guerre n’est pas une guerre défensive pour l’Allemagne. Son caractère historique et la succession des événements nous interdisent de nous fier à un gouvernement capitaliste quand il déclare que c’est pour la défense de la Patrie qu’il demande les crédits.

Une paix rapide et qui n’humilie personne, une paix sans conquêtes, voilà ce qu’il faut exiger. Tous les efforts dirigés dans ce sens doivent être bien accueillis. Seule, l’affirmation continue et simultanée de cette volonté, dans tous les pays belligérants, pourra arrêter le sanglant massacre avant l’épuisement complet de tous les peuples intéressés. Seule, une paix basée sur la solidarité internationale de la classe ouvrière et sur la liberté de tous les peuples peut être une paix durable. C’est dans ce sens que les prolétariats de tous les pays doivent fournir, même au cours de cette guerre, un effort socialiste pour la paix.

Je consens aux crédits en tant qu’ils sont demandés pour les travaux capables de soulager la misère existante, bien que je les trouve notoirement insuffisants. J’approuve également tout ce qui est fait en faveur du sort si rude de nos frères sur les champs de bataille, en faveur des blessés et des malades pour lesquels j’éprouve la plus ardente compassion. Dans ce domaine encore, rien de ce que l’on pourra demander ne sera de trop à mes yeux.

Mais ma protestation va à la guerre, à ceux qui en sont responsables, à ceux qui la dirigent ; elle va à la politique capitaliste qui lui donna naissance ; elle est dirigée contre les fins capitalistes qu’elle poursuit, contre les plans d’annexion, contre la violation de la neutralité de la Belgique et du Luxembourg, contre la dictature militaire, contre l’oubli complet des devoirs sociaux et politiques dont se rendent coupables, aujourd’hui encore, le gouvernement et les classes dominantes. Et c’est pourquoi je repousse les crédits militaires demandés. »

Au moment où Karl Liebknecht prononce ce discours magnifique, son impact paraît infime. Mais le déroulement de la guerre et ses conséquences sociales allaient bientôt provoquer une modification profonde dans la conscience des masses. Déjà, au printemps 1915, Rosa Luxemburg pouvait écrire, à partir de sa cellule de prison : « La scène a changé fondamentalement. La marche de six semaines sur Paris a pris les proportions d’un drame mondial ; l’immense boucherie est devenue une affaire quotidienne, épuisante et monotone, sans que la solution, dans quelque sens que ce soit, ait progressé d’un pouce. La politique bourgeoise est coincée, prise à son propre piège : on ne peut plus se débarrasser des esprits que l’on a évoqués.

Finie l’ivresse. Fini le vacarme patriotique dans les rues, la chasse aux automobiles en or ; les faux télégrammes successifs ; on ne parle plus de fontaines contaminées par des bacilles du choléra, d’étudiants russes qui jettent des bombes sur tous les ponts de chemin de fer de Berlin, de Français survolant Nuremberg ; finis les débordements d’une foule qui flairait partout l’espion ; finie la cohue tumultueuse dans les cafés où l’on était assourdi de musique et de chants patriotiques par vagues entières ; la population de toute une ville changée en populace, prête à dénoncer n’importe qui, à molester les femmes, à crier : hourra ! et à atteindre au paroxysme du délire en lançant elle-même des rumeurs folles ; un climat de crime rituel, une atmosphère de pogrom, où le seul représentant de la dignité humaine était l’agent de police au coin de la rue.

Le spectacle est terminé. Les savants allemands, ces « lémures vacillants », sont depuis longtemps, au coup de sifflet, rentrés dans leur trou. L’allégresse bruyante des jeunes filles courant le long des convois ne fait plus d’escorte aux trains de réservistes et ces derniers ne saluent plus la foule en se penchant depuis les fenêtres de leur wagon, un sourire joyeux aux lèvres ; silencieux, leur carton sous le bras, ils trottinent dans les rues où une foule aux visages chagrinés vaque à ses occupations quotidiennes. » [Brochure de Junius, avril 1916 ].

La bataille de Verdun (février 1916 – décembre 1916) a pour but de saigner l’armée française à blanc. Mais elle saigne aussi l’armée allemande, avec 337 000 soldats morts, disparus ou blessés contre 362 000 du côté français. La bataille de la Somme (juillet 1916 – novembre 1916) est encore plus sanglante. L’offensive Broussilov oblige l’Allemagne à s’engager sur deux fronts. Mourant en masse pour un résultat militaire nul, l’enfer des soldats au front va de pair avec une dégradation insupportable des conditions de vie à l’intérieur du pays. Von Schlieffen, commandant en chef des armées allemandes, avait imaginé une guerre de quelques semaines. Son successeur, von Moltke, ne la voyait pas durer plus de deux ans. Les calculs du gouvernement concernant le coût économique de la guerre tablaient sur un conflit de neuf mois. Mais l’enlisement des armées dans une guerre de longue durée aura des conséquences économiques et sociales insupportables. La mobilisation des paysans désorganise la production agricole. Il n’y a pas assez de nourriture. Le rationnement hebdomadaire n’autorise que 1,8 kilo de pain, 225 grammes de viande et 85 grammes de beurre pour un travailleur. En 1916, la consommation d’œufs n’est plus que 20 % de son niveau d’avant-guerre. Durant l’hiver de 1916-17 – l’« hiver des navets » – on fabrique du « pain » et même du « café » avec ce légume ingrat.

Aux problèmes de malnutrition, d’épidémies et d’autres conséquences de la misère de masse, s’ajoute l’imposition de la loi martiale dans les entreprises et l’érosion palpable des quelques libertés démocratiques que le mouvement ouvrier a pu arracher dans la période d’avant-guerre. L’enrôlement militaire de plusieurs millions de travailleurs entraîne une modification radicale dans la composition de la population ouvrière. En 1916, la force de travail industrielle est composée de 4,7 millions d’hommes et de 4,3 millions de femmes. Dans le bassin de la Ruhr, près d’un quart des travailleurs sont des prisonniers de guerre, transformés en esclaves industriels.

La dégradation des conditions de vie et la transformation de la composition sociale de la population ouvrière créent une situation potentiellement explosive. D’une part, les organisations des travailleurs sont considérablement affaiblies. Environ 75 % des sociaux-démocrates de sexe masculin sont envoyés au front. Les organisations syndicales perdent la moitié de leurs effectifs et leur cohésion organisationnelle est sérieusement compromise. Mais en même temps, les travailleurs qualifiés perdent les conditions de travail relativement bonnes qu’ils avaient connues avant la guerre. Le rationnement les appauvrit. Ils vivent la discipline industrielle de plus en plus rigoureuse et contrôlée comme une humiliation. La réorganisation de la division de travail démolit l’utilité et la valeur de leurs qualifications. Les différences de traitement et de conditions de vie entre les travailleurs qualifiés et non qualifiés s’amenuisent. Tous sont tirés vers le bas. Tous doivent lutter pour survivre et ceci tend à miner les bases matérielles de la mentalité « modérée » et réformiste qui caractérisait cette couche autrefois « privilégiée » de la classe ouvrière. Ainsi, alors que les ravages de la guerre affaiblissaient les anciennes organisations des travailleurs, la régression des couches supérieures et la surexploitation des couches inférieures de la classe ouvrière ont, sous l’impact de la débâcle militaire, contribué à la radicalisation révolutionnaire du mouvement ouvrier allemand à partir de 1917.

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