La révolution allemande, 1917-1919. – 1. La Social-Démocratie avant 1914

La révolution allemande de 1917-1919 était, comme la révolution soviétique en Russie, la conséquence directe de la Première Guerre mondiale. Le carnage massif sur les fronts et les conséquences économiques et sociales de la guerre ont placé des millions de travailleurs et de soldats allemands dans une situation où ils n’avaient pas d’autre choix que de se soulever contre l’ordre social existant et de tenter de prendre le pouvoir pour réorganiser la société sur de nouvelles bases.

Les événements de 1917-1919 allaient s’avérer n’être que la première partie d’un processus révolutionnaire qui a connu une nouvelle phase ascendante – et un nouvel échec – en 1923. La défaite de la révolution a eu des conséquences historiques tellement importantes qu’elles ont largement déterminé le cours général de l’histoire européenne pendant plusieurs décennies. Premièrement, elle a préparé le terrain pour l’émergence du mouvement de masse fasciste soutenu par la classe capitaliste allemande et sous la direction d’Adolphe Hitler, qui a finalement pris le pouvoir en janvier 1933. Deuxièmement, elle a anéanti l’espoir des dirigeants de la révolution russe dans l’extension internationale de la révolution, sans laquelle la démocratie soviétique ne pouvait pas survivre.

Parmi tous les événements de la révolution allemande, c’est surtout l’assassinat de Rosa Luxemburg et de Karl Liebknecht qui est resté dans la conscience collective des militants de notre époque. Peu de militants en Allemagne et à plus forte raison en France connaissent le déroulement de la révolution dans son ensemble, sans parler des causes de son dénouement tragique. Des révolutions, et surtout celles qui sont vaincues, finissent par s’inscrire dans le « folklore » du mouvement ouvrier, et sont trop souvent évoquées sous le registre d’un fatalisme lyrique et sentimental. Lors de cérémonies commémoratives, on pleure les « martyrs » et les espoirs déçus, mais on ne prête guère d’attention aux causes profondes et à la logique interne de leur déroulement, ni aux enseignements de leur défaite. Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht figurent parmi les plus grands représentants de la cause communiste et internationaliste. Massacrés lâchement par leurs ennemis, ils ont payé leur engagement révolutionnaire au prix le plus fort. Mais leur destin terrible faisait partie d’une tragédie bien plus vaste. On peut déposer des roses rouges sur leurs tombes, afficher leurs portraits, louer leur engagement et leur esprit d’abnégation révolutionnaire. Mais la meilleure façon de leur rendre hommage serait de chercher à mieux comprendre leurs idées et leur lutte, ainsi que les circonstances qui ont fait que la révolution dans laquelle ils avaient un rôle de premier plan n’a pas pu aboutir.

Après la défaite de l’insurrection révolutionnaire de 1848, le régime monarchique s’adapte aux besoins de la bourgeoisie. L’État et l’appareil gouvernemental sont entre les mains de l’aristocratie prussienne, qui prête allégeance non pas au parlement, mais à l’Empereur. La Prusse recouvre plus que la moitié du territoire de l’Empire, dans lequel de nombreux États, principautés et villes « libres » sont unis dans un même Reich sous domination prussienne. Le parlement du Reich peut mettre son veto aux lois gouvernementales, mais le gouvernement lui-même est nommé par l’Empereur. Chaque État local a ses structures institutionnelles et son mode de scrutin particulier, qui favorise le plus souvent les classes supérieures. Le Parti Social-Démocrate, formellement interdit jusqu’aux années 1890 et constamment harcelé par le régime, se développe dans ce contexte difficile. Max Beer, par exemple, éditeur d’un journal social-démocrate à Magdebourg pendant 22 ans, en a passé 14 en prison. Même après la légalisation du parti, les responsables sociaux-démocrates sont régulièrement incarcérés ou condamnés aux travaux forcés sous divers prétextes. Aussi tard qu’en 1910, des enseignants sont renvoyés pour avoir publiquement souhaité bon anniversaire au dirigeant social-démocrate, August Bebel !

Malgré la répression, le Parti Social-Démocrate connaît un développement impressionnant. Il évolue dans le contexte d’une longue période d’expansion du capitalisme allemand, qui dure jusqu’au début de la guerre de 1914, et pendant laquelle les organisations des travailleurs parviennent à arracher des concessions relativement importantes, accompagnées d’une augmentation des salaires et du niveau de vie en général. La semaine de travail est réduite et dans l’espoir de limiter la croissance des organisations ouvrières, notamment dans la grande industrie, Bismarck introduit un système rudimentaire d’allocations sociales.

À l’époque, la dénomination « social-démocrate » a une signification révolutionnaire. La longue phase d’expansion économique et de réformes sociales va nécessairement exercer une influence sur le comportement et la pensée des sociaux-démocrates. Leurs méthodes de lutte, leur pratique militante quotidienne et leur façon de penser sont largement déterminées par les circonstances dans lesquelles leur action s’inscrit. Issu de la fusion, en 1875, de deux courants politiques – celui des marxistes et celui des partisans de Ferdinand Lassalle – le Parti Social-Démocrate dans son ensemble incarne les aspirations de pratiquement tous les travailleurs de l’Empire. Lassalliens et marxistes affrontent ensemble un État répressif qui ne leur présente pratiquement aucune occasion de prendre part aux processus décisionnels et les condamnent à une position politique marginale. Ce contexte incite Lassalle à chercher un compromis – pour ne pas dire collaboration – avec le régime dans l’espoir d’obtenir des concessions. Quant aux marxistes, même s’ils prennent formellement position en faveur d’un renversement révolutionnaire de l’ordre établi, ils voient bien que la classe dirigeante est bien trop puissante pour permettre la réalisation de cet objectif dans un avenir prévisible.

La caractérisation habituelle du Parti Social-Démocrate d’avant 1914 selon laquelle il était révolutionnaire en théorie, mais réformiste et gradualiste en pratique, prend ici tout son sens. Le programme d’Erfurt (1891) affirme la nature révolutionnaire du parti et stipule qu’il est sans illusions dans le parlementarisme bourgeois. S’il n’est pas possible de renverser l’État, le parti s’efforce de construire un contre-pouvoir aussi puissant que possible, une sorte d’« État dans l’État ». Il s’agit d’organiser les travailleurs aussi massivement que possible pour mieux défendre leurs intérêts dans le cadre de l’ordre existant. Pendant plus de quatre décennies, l’histoire de l’Empire ne présente au mouvement ouvrier allemand aucune occasion de passer à l’offensive, à l’assaut du pouvoir. Au-delà des objectifs révolutionnaires formulés dans ses textes, l’activité pratique quotidienne du parti consiste essentiellement à l’organisation de campagnes électorales, à la publication de journaux et de tracts, aux meetings de propagande et la construction des organisations locales. Les résultats concrets de cette activité « réformiste » sont relativement impressionnants. Avec un million d’adhérents encartés, des centaines de permanents, 4,5 millions d’électeurs (34 % des suffrages) et 13 000 élus locaux à la veille de la guerre de 1914, le parti a plus de 90 journaux quotidiens et gère un vaste réseau d’organisations syndicales, associatives, mutualistes, coopératives, culturelles et sportives.

Le temps passant, la déconnexion entre les objectifs révolutionnaires énoncés dans la théorie et la pratique réformiste du parti vont évoluer. Le glissement vers des positions plus « modérées » ou opportunistes n’est pas tout simplement imposé d’en haut. Il est déterminé par les conditions objectives de l’époque. Les pressions réformistes sont particulièrement fortes dans le milieu des élus et des permanents, surtout après le remplacement de Bebel par Ebert à la tête du parti en 1906. Les principes marxistes restent valables dans l’esprit des sociaux-démocrates, mais les priorités militantes et les penchants idéologiques de l’ensemble du parti sont façonnés par l’environnement social et économique. L’historien le plus remarquable de la Social-Démocratie allemande pendant cette période, Carl Schorske, résume la situation ainsi : « Aussi longtemps que l’État reléguait la classe ouvrière à un statut de paria, et aussi longtemps que la classe ouvrière pouvait s’approprier une part des bienfaits d’un capitalisme vigoureux en expansion et n’était pas poussée à la révolte, la synthèse d’Erfurt pouvait tenir. » [German Social Democracy 1905-1917].

À partir de 1897, l’un des théoriciens du parti, Édouard Bernstein, prend ses distances avec les idées du marxisme et prône une révision du programme et des objectifs du parti. Il est soutenu dans cette démarche par une partie des permanents. Bernstein renonce à l’objectif d’un renversement révolutionnaire du système capitaliste. Dans une série d’écrits, dont Les Présupposés du Socialisme (1897), il défend la perspective d’un socialisme qui s’impose progressivement et paisiblement dans la société. Il voit le socialisme comme un mouvement perpétuel, s’installant graduellement dans l’organisation sociale, au moyen d’une succession de réformes sociales et institutionnelles. Le socialisme ne devait pas être considéré comme le produit d’un soulèvement des travailleurs, mais comme l’aboutissement de modifications successives de l’État capitaliste. « Le but, disait-il, quel qu’il soit, ne signifie rien pour moi, le mouvement est tout. » C’est ainsi qu’on a qualifié son approche de « socialisme évolutionnaire », aboutissant à un dépassement graduel du capitalisme. Les idées de Bernstein, vivement combattues par les dirigeants du parti comme Karl Kautsky, August Bebel et Rosa Luxemburg, ainsi que par des sociaux-démocrates russes comme Georges Plékhanov et Vladimir Lénine, ne parviennent pas à s’imposer à la majorité du parti.

Sur la gauche du parti, l’exilée polonaise Rosa Luxemburg, dénonce l’adaptation du parti aux institutions de l’État bourgeois. La construction de l’appareil, avec des campagnes électorales et la propagande réformiste, l’emporte sur l’organisation des luttes concrètes et la mise en avant des objectifs révolutionnaires. Côtoyant de près les chefs du parti, Rosa Luxemburg sent chez eux un manque d’ardeur et de dévouement révolutionnaire. La complaisance bureaucratique ne voit pas plus loin que le maintien de l’appareil et la défense des acquis du mouvement.

Rosa Luxemburg défend ses idées révolutionnaires et formule ses critiques envers le comportement des chefs dans de nombreux articles et par des interventions dans les réunions du parti. Impressionnée et inspirée par les grèves insurrectionnelles de 1905, en Russie, elle prône une campagne de propagande en vue d’une « grève de masse » en Allemagne, ce qui lui vaut une réaction hostile de la part des instances dirigeantes. Cependant, l’impact des idées de Rosa Luxemburg n’est que marginal. Engagés pour la plupart dans l’activité routinière valorisée par les chefs – et que peuvent-ils faire d’autre ? – les militants prennent ses idées comme « abstraites » ou « théoriques », dépourvues de portée pratique.

La correspondance de Rosa Luxemburg à cette époque indique qu’elle se sent isolée et désemparée. Elle ne pense pas pouvoir convaincre la base du parti. Seul un mouvement massif de la classe ouvrière changerait le rapport de force entre les révolutionnaires et les représentants du « centre » qui dirigent le parti. Dans une lettre à son amie et camarade Clara Zetkin, en 1907, elle écrit : « Je ressens plus que jamais la puérilité et l’hésitation du régime dans le parti. Cependant, je ne peux m’en faire autant que toi, parce que je vois avec une clarté déprimante que ni les choses ni les gens ne peuvent changer sans un changement de toute la situation – et même à ce moment-là nous ferons face à l’inévitable résistance de ces gens-là si nous voulons diriger les masses en avant. Notre tâche prendra des années. » Devant ce constat désolant, certains de ses proches proposent de quitter le mouvement social-démocrate et former une nouvelle organisation. Mais Rosa Luxemburg s’y oppose fermement. La création d’une « secte » révolutionnaire ne l’intéresse pas. À la faveur d’un mouvement de masse, pense-t-elle, il serait possible de transformer le parti et le doter d’une orientation clairement révolutionnaire. Quitter le parti ne résoudrait rien et condamnerait les révolutionnaires à une impuissance définitive.

Rosa Luxemburg agit plus ou moins seule. Il n’existe aucune structure organisée regroupant les militants qui sont proches de ses idées. Il s’agit tout au plus d’un réseau informel de militants se situant sur la gauche du parti. Ces militants ne se sentent nullement liés par une quelconque discipline collective. Cette gauche plutôt fragile connaît néanmoins un certain développement à partir de 1910, sous l’impact des mouvements de grève et des attaques dirigées contre elle de la part des dirigeants du parti. Vers la fin de 1913, Rosa Luxemburg lance un magazine hebdomadaire pour défendre ses idées, sans pour autant chercher à organiser des militants autour de la publication.

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