La guerre syrienne et l’émancipation nationale kurde

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La Turquie bombarde les Kurdes, le gouvernement syrien aussi. Le 17 août dernier, les chasseurs-bombardiers du gouvernement syrien ont frappé plusieurs positions des « unités de protection populaires » kurdes (YPG) dans la province d’Al-Hasaka. Les engagements militaires épisodiques entre et les forces armées syriennes et les milices kurdes sont révélateurs de la position stratégique difficile du régime de Bachar Al-Assad, qui veut limiter l’extension du territoire sous le contrôle des unités YPG, malgré le rôle de plus en plus important de celles-ci dans le combat contre leur ennemi commun qu’est l’« État Islamique ».

En 2012 et 2013, les troupes loyalistes syriennes, souffrant d’une trop grande dispersion, se sont largement retirées des zones kurdes. Lorsque les troupes loyalistes ont perdu la province de Raqqa à Daesh, les YPG ont saisi le secteur nord de la province. Un développement similaire s’est produit à Al-Hasaka. Daesh y avait repoussé les forces loyalistes, avant d’être repoussé à son tour par les YPG, qui ont gardé le secteur sous son propre contrôle. Damas ne pouvait qu’accepter la situation, mais ses frappes aériennes récentes contre les Kurdes servent tout de même d’avertissement. Les YPG doivent consolider leurs positions pour faire face à de nouvelles attaques syriennes, mais surtout à celles de l’armée turque, dont l’incursion récente en territoire syrien vise davantage à contenir les forces kurdes que de s’attaquer à Daesh.

L’intervention militaire de la Turquie en Syrie a été préparée par une série d’initiatives diplomatiques récentes. Les accords entre la Turquie, la Russie et l’Iran concernaient des dossiers économiques, mais avaient aussi une dimension militaire. La guerre que mène la Turquie – par milices « rebelles » interposées – contre Moscou, Téhéran et Damas se poursuivra, mais au fur et à mesure que la perspective d’une défaite militaire de Daesh se rapproche, les grandes puissances régionales et mondiales pensent à sécuriser leurs positions respectives. Poutine a mis de côté sa menace de détruire immédiatement tout avion militaire turc entrant dans l’espace aérien syrien. Ceci permet à la Turquie de déployer désormais ses bombardiers contre les positions de Daesh mais surtout contre celles des YPG. Malgré le fait qu’ils se font la guerre sur d’autres fronts, les régimes de Damas et d’Ankara sont d’accord sur la nécessité de contenir, et dès de possible réduire, l’implantation des YPG. La prise de Manbij par une force majoritairement kurde était une bonne nouvelle dans la guerre contre Daesh, mais une source d’inquiétude profonde pour Damas et Ankara, et donc, par extension, pour Moscou et Washington.

La guerre syrienne est une guerre à facettes multiples et tous les intervenants jouent un double jeu. La Russie soutient les milices kurdes dans une certaine mesure. Cela lui donne un moyen de pression contre la Turquie. Pour la même raison, elle fournit des armes au PKK. Mais pour Poutine, il importe avant tout de consolider le pouvoir du régime syrien et assurer sa propre emprise sur celui-ci. En conséquence, le moment venu, il trahira les Kurdes. Les États-Unis, pour leur part, sont le principal soutien extérieur des YPG, leur fournissant des armements et des centaines de cadres militaires issus des Special Operations Forces. L’aviation américaine intervient en appui des opérations kurdes au sol. Les Kurdes sont utiles et efficaces contre Daesh – et un levier dont Washington espère se servir plus tard contre le régime de Damas – mais ce n’est pas dans l’intérêt des États-Unis de laisser les Kurdes conserver les terres qu’ils ont conquises au cours du conflit. Ceci créerait des problèmes majeurs pour son allié régional principal, à savoir la Turquie, qui est également membre de l’OTAN. Quelques développements récents illustrent bien la primauté des rapports entre Washington et Ankara. Erdogan avait fait pression sur les États-Unis pour limiter le déploiement des forces kurdes à proximité d’Alep. Les États-Unis ont donc décidé de détourner les Forces Démocratiques Syriennes (dont les YPD forment l’élément prépondérant) vers Raqqa et de s’appuyer sur des troupes sous commandement pro-turc pour les opérations au nord d’Alep. Cependant, ces derniers ont lamentablement échoué, et les États-Unis, passant outre les objections d’Ankara, n’avaient d’autre choix que de refaire appel aux Forces Démocratiques Syriennes pour assurer la relève. Les États-Unis ne peuvent pas toujours faire ce qu’ils veulent, comme on le voit, mais il est clair qu’ils trahiront les Kurdes dès lors que la situation sur le terrain le permettra, tout comme les Russes de leur côté. En visite officielle en Turquie, le vice-président américain Joe Biden a lancé un avertissement aux YPG, leur disant que les États-Unis retireraient leur soutien si les YPG ne quittent pas les zones à l’ouest de l’Euphrate. Les grandes puissances cherchent à manipuler les YPG pour atteindre leurs propres fins, mais demeurent implacablement hostiles à tout ce qui pourrait durablement favoriser l’émancipation nationale et sociale des Kurdes.

Les YPG essaient, eux, de jouer leurs soutiens les uns contre les autres pour faire avancer leur propre position sur le terrain. Ils ont remporté quelques succès, de ce point de vue, et ne sont pas loin de pouvoir relier les trois zones sous leur contrôle en un seul territoire, qu’ils appellent Rojava. C’est un objectif qu’aucun de leurs « alliés » ne voudrait voir se réaliser, car il renforcerait la position des Kurdes dans leur lutte pour la création d’un État de Kurdistan. Cette perspective est une menace bien plus dangereuse, pour l’État turc, que celle de Daesh. Le besoin de contenir les YPG constitue la motivation principale de l’engagement militaire direct de la Turquie dans la guerre syrienne. Malgré l’affaiblissement de ses capacités militaires engendré par la tentative de coup d’État et les purges des forces armées en cours, elle ne pouvait plus attendre.

Greg Oxley, PCF.

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