L’intervention russe en Syrie

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La Russie mène depuis le mois d’octobre 2015 une campagne de frappes aériennes de grande envergure en Syrie. Vladimir Poutine qualifie ces bombardements de « légaux » puisqu’exécutés « à la demande du gouvernement légitime de Syrie », c’est-à-dire du dictateur Bachar Al-Assad. Selon Poutine, ces attaques servent à « renforcer la lutte internationale contre Daesh ». Or, en fait, ces frappes dans le nord-ouest du pays autour des villes d’Homs, Hama, Idlib et Alep, qui au passage ont tué des centaines de civils, visent surtout les positions des rebelles de l’Armée Syrienne Libre (ASL) et celles de l’Armée de la Conquête (formée principalement par les islamistes du Front Al-Nosra et Ahrar Al-Cham), qui n’ont rien à voir avec Daesh mais représentent la menace militaire la plus dangereuse pour Al-Assad. Jusqu’au déclenchement de l’intervention russe, ils remportaient des victoires contre l’armée syrienne et commençaient à encercler le « fief » alaouite d’Assad, le long de la côte syrienne et autour de la ville de Lattaquié. C’est pour cette raison que les chasseurs et missiles russes ont surtout visé cette zone hautement stratégique et très peu les provinces lointaines où Daesh sévit. Malgré la propagande du Kremlin, le but de l’intervention est avant tout de défendre le régime sanguinaire d’Al-Assad, et pas « de vaincre le terrorisme islamiste » de Daesh.

Le régime que Poutine veut défendre à tout prix est responsable de la grande majorité des morts civils dans cette guerre (sept fois plus que Daesh depuis le 1er janvier 2015). D’ailleurs, pendant la première semaine de bombardements russes, des preuves de la sauvagerie du régime ont fait surface – des photos prises par le déserteur « César » montrant environ 10 000 hommes, femmes et enfants torturés et tués par le régime pendant les premiers mois du soulèvement.

Le soutien russe à la dictature d’Al-Assad remonte aux premiers jours du soulèvement du peuple syrien au printemps de 2011. Tout comme les impérialistes occidentaux et les pays du Golfe ont appuyé leurs factions armées, Moscou a fait autant avec le gouvernement syrien. Les contrats militaires en cours entre la Russie et la Syrie sont estimés à 1,5 milliards de dollars, soit 10% des ventes d’armes mondiales russes en 2012. Depuis quatre ans, Moscou a fourni, et assuré la maintenance des hélicoptères MI-8 et MI-17 utilisés par l’aviation gouvernementale pour larguer les tristement célèbres « bombes barils » sur les quartiers résidentiels. En plus de divers systèmes de missiles sol-air, la Russie a fourni du carburant au régime, ainsi qu’un nombre non spécifié de « conseillers spéciaux » pour former les militaires syriens au maniement des armes d’origine russe. En outre, la base militaire russe de Tartous, en opération depuis 1971, relève d’une importance majeure pour la Russie, puisqu’elle est sa seule base militaire navale en Méditerranée et en dehors du territoire de l’ex-Union Soviétique. D’importantes forces iraniennes sont également sur place. Il y aurait plusieurs milliers de « Gardiens de la Révolution » iraniens (les fameux « Pasdaran ») en Syrie, ainsi que les milices du Hezbollah (organisation chiite contrôlée par Téhéran) et les « Forces de défense nationale » (une force paramilitaire créée par le général iranien, commandant de la Force Al-Qods, Qasem Soleimani). Selon Le Monde, l’intervention actuelle aurait été planifiée par la Russie et l’Iran conjointement depuis l’été dernier, les Russes fournissant l’appui aérien et les Iraniens les forces terrestres.

Révolution et contre-révolution en Syrie

La vague révolutionnaire de 2011, qui finira par évincer Ben Ali et Moubarak, est arrivée enfin en Syrie au mois de mars de cette année-là. Des manifestations de masse se sont déclenchées à Damas et à Deraa à partir du 15 mars 2011. La première réaction concrète de Bachar al-Assad a été de massacrer les manifestants avec des balles et des obus. Cette répression féroce, qui a laissé des milliers de morts, a agi comme un fouet sur le mouvement révolutionnaire, qui s’est étendu très rapidement partout dans le pays. En octobre 2012, nous avons écrit : « Les manifestations massives contre le régime ouvraient la voie – du moins potentiellement – à une mobilisation de la classe ouvrière syrienne sur des bases similaires à ce qui s’est produit en Tunisie et en Égypte. Mais faute d’organisation et de direction, ce potentiel révolutionnaire a été rapidement dissipé…..La révolte n’a réussi qu’à fragiliser le régime, sans pouvoir aller plus loin, ouvrant ainsi aux puissances étrangères hostiles à la Syrie – et à son allié, l’Iran – la possibilité d’intervenir pour tenter de précipiter sa chute. » [La Syrie prise entre deux enfers].

Après l’expérience de la guerre et l’occupation de l’Irak, à partir de 2003, Obama a eu une attitude beaucoup plus prudente que Bush et Blair. Les Etats-Unis ont rapidement décidé de soutenir non seulement l’ASL, mais aussi les différents groupes armés islamistes, dont le Front Al-Nosra (branche syrienne d’Al-Qaïda), comme leurs alliés du Golfe et la Turquie. Les Occidentaux espéraient pouvoir écarter Al-Assad, sous la pression de la rébellion. Ainsi, Obama a décidé de ne pas intervenir directement avec des troupes au sol. Hollande et Cameron ont dû s’aligner sur-le-champ et Obama lui-même a été contraint de renoncer aux « lignes rouges » que le régime syrien ne devait pas franchir. La position américaine a encouragé d’autres puissances régionales comme la Turquie à jouer un rôle plus « indépendant » contre Assad. Les Turcs ont soutenu et financé des formations djihadistes, principalement Al-Nosra. La Turquie a aussi lancé quelques frappes contre Daesh en Syrie, mais beaucoup moins que contre les forces du PKK. Le régime turc ne veut pas trop affaiblir Daesh. Une défaite de Daesh en Syrie renforcerait la position des milices kurdes.

La Russie, pour sa part, ne peut pas permettre l’installation d’un gouvernement hostile à ses intérêts en Syrie. Depuis la reprise de son économie dans les années 2000, aidée par la rente pétrolière, la Russie résiste davantage aux États-Unis et aux puissances européennes. Quand les Ukrainiens se sont soulevés contre le président corrompu Viktor Ianoukovitch en 2013, Poutine est intervenu pour défendre les intérêts de la Russie dans l’est du pays. Depuis 2014, les régions de Donetsk et Louhansk sont fermement sous le contrôle de milices nationalistes armées et encadrées par des agents du Kremlin. Poutine a pris la Crimée, également. L’intervention russe en Syrie vise à défendre Al-Assad, mais sert aussi à renforcer la position de la Russie face aux Occidentaux, afin d’obtenir un assouplissement des sanctions qui ont eu un impact important sur l’économie russe.

Non à toutes les interventions impérialistes en Syrie !

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Nous avons conclu notre article La guerre civile en Syrie (mai 2012) en écrivant : « Nous devons nous opposer résolument à toute ingérence impérialiste en Syrie. Les intérêts des gouvernements occidentaux – comme ceux de la Russie ou de la Chine – sont diamétralement opposés à ceux des travailleurs syriens. La seule motivation des impérialistes, quelle que soit leur position sur la survie du régime, est de faciliter le pillage des ressources du pays et de renforcer leurs dispositifs militaires dans la région ». Ce constat reste le même aujourd’hui, alors que nous avons une intervention militaire directe de l’impérialisme russe avec des bombardements et même la possibilité d’un envoi massif de troupes au sol.

Si nous étions résolument contre la possibilité d’une intervention massive et directe des puissances occidentales en septembre 2013, au moment des accusations contre le régime syrien concernant l’utilisation d’armes chimiques, nous sommes tout autant opposés à l’intervention de l’impérialisme russe. Celle-ci ne vise pas à éliminer Daesh, mais surtout à renforcer le régime meurtrier d’Al-Assad. Notre opposition à l’impérialisme russe n’a rien à voir avec celle des puissances impérialistes occidentales, dont l’hypocrisie est flagrante. Obama, Hollande et Cameron n’ont aucune leçon à donner étant donné leur soutien à l’intervention de l’Arabie Saoudite au Yémen, qui a fait des milliers de victimes civiles, sans oublier l’attaque de l’aviation américaine sur l’hôpital de Médecins sans Frontières à Kunduz, en Afghanistan.

Le PCF, la CGT et toutes les composantes du mouvement ouvrier français devraient prendre position contre toutes les interventions impérialistes, qu’elles soient de la part de la France, des Etats-Unis, de la Russie ou d’ailleurs. Ce n’est que par cette prise de position internationaliste, par notre solidarité totale avec le peuple syrien, pris comme il est entre les « deux enfers » évoqués dans nos articles précédents, que nous pouvons favoriser l’émergence, en Syrie, en Iran, en Turquie et dans toute la région, d’une résistance fondée sur les intérêts communs des travailleurs du Moyen-Orient. Les révolutions qui se sont produites en Tunisie et en Égypte marquent le pas. Elles n’ont pas porté un coup décisif aux intérêts capitalistes en temps et en heure, et les forces réactionnaires ont repris le dessus. Mais cette interruption du processus révolutionnaire ne durera pas éternellement. Une nouvelle offensive révolutionnaire dans les pays arabes, portant cette fois-ci un coup fatal à la puissance économique et étatique des classes dirigeantes et ouvrant la voie à la reconstruction de la société sur des bases véritablement libres, démocratiques et socialistes, représente le seul véritable espoir d’une solution au problème syrien. Ceci permettra aux travailleurs et aux jeunes de leur classe en Syrie de retrouver l’esprit révolutionnaire qui l’a animé pendant les grandes manifestations de 2011-2012.

Marc C. PCF

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Un commentaire

  1. Honteux que de tels agents de l’impérialisme infiltés dans le PCF se réclament membres de ce parti ! En bons trotskystes , toujours à la solde de l’i_mpérialisme !

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