Bilan du conflit Radio France

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Pour comprendre les raisons économiques qui conduisent à la grève la plus longue de l’histoire de Radio France (28 jours), il faut remonter dix ans en arrière.

En 2005, le préfet de police de Paris exige, légitiment, la mise aux normes incendie de la tour centrale de la Maison de la Radio. Cette structure est certes remarquable au niveau architectural mais plusieurs rapports proposent de déménager les radios publiques pour des raisons économiques. Mais Renaud Donnadieu de Vabres, alors ministre de la Culture sous Raffarin puis Villepin, opte pour la solution la plus coûteuse : garder l’activité dans les locaux tout en les remettant aux normes. Il décide également de construire un parking et une salle de concert symphonique. Le chantier peut alors se vanter d’être le plus grand chantier « occupé » de France, avec un budget initial de 383 millions d’euros. Bien que le coût semble pharamineux, il ne peut pas être jugé le seul responsable du plombage des finances de Radio France.

En 2007, sous l’ère Sarkozy, le gouvernement décide de limiter le recours à la publicité dans les antennes de service public.

L’objectif est d’assécher, par les finances, les radios jugées trop de gauche. Selon la Cour des comptes, dès 2009, Radio France doit s’asseoir sur 8 millions d’euros annuels de revenu publicitaire. Mais l’Elysée ne s’arrête pas là pour plomber les radios de service public. En effet, l’Etat et Radio France passent un contrat « objectif acte » qui stipule d’une augmentation de 16.4 % des ressources publiques afin de pallier le manque à gagner et le financement des travaux. L’Etat étant le plus mauvais payeur de France, il ne tiendra jamais ses promesses envers la radio. Fin 2014, la contribution de l’Etat est jugée à 89.07 millions d’euros, inférieure alors aux engagements pris lors de la signature du contrat. Or, en 2015, le plan de redressement financier, prévoyant la suppression de 380 postes, sera réalisé à cause d’un déficit de 21.3 millions d’euros.
Dès 2012, l’Etat, dirigé par un gouvernement socialiste, aurait dû tirer la sonnette d’alarme sur le budget déficitaire de la radio. Or ce ne fut jamais le cas. En 2013, l’Etat regonfle artificiellement les finances de la radio en débloquant l’argent, non payé, du chantier de la maison de la radio à cause du retard extraordinaire du chantier. Jean Luc Hees, alors président de la radio, présente un budget faussement à l’équilibre. En effet une fois le chantier payé (et une fois que Monsieur Hees parti à la retraite), le budget de Radio France plongea de 7 millions d’euros.
Mais ce n’est pas tout. Alors qu’en 2014 les taux d’intérêt sont en chute libre, l’Etat aurait dû autoriser Radio France à emprunter pour financer les « extras » de son chantier : la bagatelle de 175 millions d’euros soit un tiers du budget initial. Mais il refusa cette démarche afin de ne pas influencer sur ses finances propres. En effet, selon les critères européens, la dette de Radio France serait affiliée à la dette des administrations publiques, et donc influencer sur la dette globale de la France. A l’été 2014, Mathieu Gallet nouveau Président de Radio France nommé par le CSA sonne l’alarme sur la gravité de la situation financière de la radio avec une perte prévisionnelle de 21.3 millions d’euros pour 2015. Filippetti quitte alors le ministère de la culture car elle ne supporte pas qu’un gouvernement de gauche baisse les moyens et abandonne sa radio publique.
Fleur Pellerin, nouvelle ministre de tutelle, ne s’embarrasse pas de morale et s’engouffre alors dans le dossier en réclamant un plan d’urgence à Mathieu Gallet pour rééquilibrer les finances. Ce plan prévoit alors la suppression de 380 postes et une multitude de réformes toutes plus inhumaines les une que les autres…
Ce petit récapitulatif historique montre parfaitement le lynchage dans les règles dont a été victime Radio France. L’Etat n’a eu de cesse d’influer sur l’équilibre budgétaire de la radio. Les socialistes actuellement au pouvoir ne valent alors pas mieux que les capitalistes de l’ère Sarkozy. Malgré les nombreux services rendus par la radio publique aux socialistes (en usant de propagande quotidienne en leur faveur, avec France Inter en tête de proue), le PS au pouvoir n’a aucun scrupule à plomber la radio. Le gouvernement, unique responsable de la chute économique de Radio France, souhaite maintenant que les travailleurs paient la facture des erreurs volontaires commises. La grève s’impose alors.
Le 19 Mars 2015, l’intersyndicale (CGT, Sud, CFDT et UNSA) pose un préavis de grève illimitée contre le plan d’action de Mathieu Gallet. Le conflit durera 28 jours, sans issue heureuse. La cause de cette défaite est non seulement imputable à l’acharnement de l’Etat et de la direction à ne pas céder, mais aussi et surtout à cause des syndicats traitres. Dans les derniers jours du conflit, les syndicats connus pour leurs accointances avec le patronat : CFDT, UNSA mais aussi SUD, ont lâchement laissé tomber les salariés en signant la fin du préavis de grève. Seule la CGT est restée du côté des salariés, qui avaient choisi à la majorité de continuer la grève. Mais après ce coup dur, la majorité des travailleurs se sont découragés et ont repris le boulot. Seuls 3 % d’entre eux sont restés fidèles à la lutte. Voyant que la grève arrivait à bout de souffle, la CGT s’est vue contrainte d’abandonner la lutte par la grève.

Le bilan de cette grève n’est pas sans résultat bien que l’ensemble des revendications n’ait pas abouti.

Selon l’intersyndicale, la plus grande victoire est d’avoir obtenu un médiateur qui s’engage à prendre en compte l’avis des syndicats sur toutes les décisions qui pèsent sur le destin de la radio. Ainsi se félicite Jean-Paul Quennesson, représentant SUD : « Nous avons fait émerger des problèmes bien au-delà des préavis. Et nous allons pouvoir parler du rôle des chaînes et des formations musicales, des ambitions pour Radio France, traiter de la question de nos moyens, etc. » Cependant, ce qu’il ne dit pas c’est que pour participer à ce maigre résultat, les syndicats signataires ont dû accepter l’inacceptable : le départ volontaire des 380 employés. Peut être que les discussions futures réussiront à diminuer ce nombre mais au jour où cet article est écrit, rien n’est certain. Ainsi une élue du personnel s’interroge avec raison : « comment pourront-ils justifier auprès des salariés qu’ils ont négocié le départ de leurs collègues ? ». Malgré cette évidente défaite de l’intersyndicale, tout n’est cependant pas à rejeter dans ce conflit.
Premièrement, Mathieu Gallet a dû abandonner l’externalisation du service de propreté et les effectifs du service accueil et de sécurité (en sous-traitance) seront « stabilisés ».
Deuxièmement, la conclusion de la restructuration des effectifs ne sera pas basée sur une expertise extérieure à la radio (acquise au dogme du capitalisme) mais sur celle du personnel lui-même. Plusieurs emplois pourront peut-être être sauvés.
Troisièmement, le personnel des différentes stations de Radio France (France Inter, France Bleu, France Musique, France Culture, FIP, etc.) ne sera pas sous la direction de leur station respective (car ceci fragilise les travailleurs des radios qui font le moins d’audience) mais restera bien sous l’égide de la maison mère. Enfin, le départ d’un des deux orchestres de Radio France n’est plus à l’ordre du jour. Cinquièmement, l’Etat s’engage à donner une rallonge de 80 millions d’euros pour le budget de Radio France.
La lutte a surtout montré au PDG, épinglé par le Canard Enchainé pour sa folie des grandeurs, qu’il sera difficile pour lui de continuer son mandat sans opposition. Sous pression des syndicats, mise sous tutelle par des médiateurs la direction est largement contestée pour ses méthodes qualifiées de sources de souffrance au travail, Mathieu Gallet n’aura pas un règne facile.
Toutes les grèves ne se finissent pas par une issue heureuse, surtout lorsque les travailleurs ne sont pas tous unis autour d’un seul et unique syndicat qui représente leur intérêt. La trahison des syndicats à la botte du patronat est monnaie courante dans les entreprises, avec la palme pour la CFDT. Malgré ce triste constat, les travailleurs de radio France ne se sont pas soumis devant un projet inacceptable et ont montré à l’Etat et à la direction de Radio France qu’ils devront compter avec les syndicats et notamment la CGT qui continueront à leur mener la vie dure lorsqu’il s’agira de défendre lu destin de notre radio de service public.

Fabien Lecomte PCF CGT

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