Une vaste opération politico-médiatique pour renforcer l’ordre établi

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Les fanatiques réactionnaires qui ont perpétré l’attentat du 7 janvier 2015 voulaient punir des journalistes et caricaturistes qui s’exprimaient dans des termes et selon des valeurs qui n’étaient pas conformes à leur vision intégriste du monde.

En plus d’avoir ôté la vie aux victimes de cette atrocité, cet attentat était un coup porté contre la liberté de conscience et d’expression. Mais il ne sortait pas de nulle part. Les prédicateurs fondamentalistes qui s’occupent de l’endoctrinement et du recrutement des jeunes, ainsi que les Etats et les organisations qui assurent leur entrainement, exploitent un terrain préparé d’avance par le chômage de masse et l’humiliation que provoque la discrimination raciste. Ils exploitent à leurs fins la succession d’interventions impérialistes – en Afghanistan, en Irak, en Libye, au Mali, en Syrie, etc. – présentées comme autant d’agressions et d’ingérences en « terre d’Islam » et donc contre les musulmans.
Le caractère politique de l’événement était déterminé par une vaste opération politico-médiatique, orchestrée par l’Etat français. Le but de cette opération était de profiter de l’attentat pour rassembler la population autour de l’Etat et de réhabiliter les représentants politiques du capitalisme – en France et à l’étranger – aux yeux de l’opinion publique. C’est tout l’intérêt des attentats terroristes, du point de vue des classes dominantes. Ils permettent aux capitalistes et aux Etats, au lieu d’être mis accusation comme la source des oppressions et des violences qui sévissent dans le monde, de se présenter au contraire en défenseurs des libertés et protecteurs des populations contre la « barbarie » !
Ceci n’est pas un phénomène nouveau. Indépendamment des intentions subjectives qui les inspirent, des actes terroristes ont toujours eu des conséquences objectivement réactionnaires. On sait, par exemple, à quel point les attentats terroristes perpétrés contre des juifs au nom de la « libération » des Palestiniens ont objectivement servi les intérêts de l’Etat israélien, dont les attaques contre les Palestiniens ont toujours été autrement plus meurtrières et destructrices. En Espagne, en 1987, les plus grandes manifestations dans l’histoire du pays ont pu être orchestrées par un Etat encore truffé d’éléments franquistes, après l’attentat perpétré par des « militants » de l’ETA dans un supermarché barcelonais, massacrant plus d’une vingtaine d’hommes, de femmes et d’enfants. Au Royaume-Uni, les meurtres et sévices infligés par l’IRA – bombes posées dans des « pubs » protestants, assassinat de délégués syndicaux non catholiques, balles tirées dans les genoux de gens qui résistaient à l’extorsion – ont grandement aidé Thatcher, servant de justification à sa politique répressive. Enfin, peut-être que l’exemple le plus flagrant de ce phénomène est celui des avions détournés qui ont percuté le World Trade Center. Cet acte abominable a servi de justification à plusieurs guerres, à commencer par l’invasion de l’Afghanistan en 2001, et à la mise en place d’une vaste législation anti-démocratique aux Etats-Unis.
Il fallait donc s’attendre à ce que l’attentat contre Charlie Hebdo fournisse l’occasion à François Hollande de mobiliser toutes les ressources étatiques et médiatiques à sa disposition pour appeler à « l’union nationale » afin de rehausser sa propre image et de conforter la position de tous les agencements – gouvernement, police, armée, médias – de l’ordre établi qu’il représente. Les événements sensationnels de la semaine avaient profondément marqué les consciences. Une fois que la machine médiatique était en marche, le PCF, le PG et les organisations syndicales n’auraient pas pu arrêter la « vague patriotique » qui a déferlé sur le pays. Cependant, là où la direction du PCF, Mélenchon et les dirigeants du PG ont commis une grave erreur, c’est d’avoir eux-mêmes facilité cette manœuvre réactionnaire du gouvernement, en plaçant leur propre appel à manifester sous le signe de « l’union nationale » et de la « défense de la République ».

L’union nationale est un mythe. Ce n’est qu’un mensonge réactionnaire.

La société capitaliste dans laquelle nous vivons est une société profondément et nécessairement divisée, car elle est composée de classes aux intérêts opposés. L’union nationale est un mot d’ordre qui sert à masquer cet antagonisme pour mieux embrigader les travailleurs sous le drapeau de la classe dirigeante et de la machinerie étatique que l’on appelle la « république ».
On doit donc défendre l’Etat « républicain » et ses « valeurs » contre l’intégrisme et la violence ? Mais n’est-ce pas le même Etat qui, à côté de celui des Etats-Unis et du Qatar, a fourni l’armement et le soutien logistique aux milices fondamentalistes en Libye ? Les mêmes médias qui fustigent les fondamentalistes aujourd’hui nous les présentaient comme de braves « révolutionnaires » en Libye. N’est-ce pas le même Etat qui a encouragé et soutenu les milices actives en Syrie qui se nomment aujourd’hui « Etat Islamique » ? N’est-ce pas la république française qui a contribué à l’encadrement et la formation militaire des milices fondamentalistes en Afghanistan, qui met en place de juteuses affaires militaires et commerciales avec le Qatar, lequel, à son tour, finance, arme et manipule des milices fondamentalistes et des groupes terroristes à travers le monde ? Le devoir des instances dirigeantes du PCF et de l’ensemble du mouvement ouvrier était de rappeler ces vérités aux travailleurs et à la jeunesse, de se dissocier nettement du discours officiel sur l’union nationale. Bien évidemment, il fallait condamner les assassinats, mais il fallait aussi exposer l’hypocrisie criante du gouvernement et des médias capitalistes en ce qui concerne le fondamentalisme, tout en expliquant que c’est la régression sociale imposée au nom du profit capitaliste qui fait le lit du fanatisme religieux.
Dans cette opération politique de grande envergure, les médias capitalistes ont rempli admirablement leur mission – celle d’empoisonner la conscience des travailleurs. Parmi les plus écœurants des reportages télévisés était celui du 11 janvier – était-ce sur France 24 ? – au moment où les chefs d’Etat étrangers quittaient l’Elysée pour se rendre à la manifestation. Les journalistes qui commentaient les images en direct comprenaient bien ce que l’on attendait d’eux. La scène était tout simplement « incroyable », disaient-ils. Le protocole habituel avait « volé en éclats ». « On n’a jamais vu ça ! » Les hommes les plus puissants du monde qui « font la queue pour monter dans un autocar, comme de simples touristes ! » Et à l’une des journalistes de s’exclamer, en extase devant la scène : « Il n’y plus de privilèges ! Il n’y a plus de puissants. Tous, nous sommes à égalité devant la mort, devant le terrorisme ! » Fini donc les clivages de classe, fini les oppressions et les motifs de guerre, on dirait ! Le monde est parfait… du moins dans l’imagination d’une journaliste surexcitée et le temps d’un reportage ! Pratiquement tous les médias capitalistes ont débité de telles âneries. Jean-Marie Colombani, ancien directeur du journal Le Monde, a écrit un vibrant plaidoyer pour « l’unité redécouverte » comme si le pays, « soumis à un dramatique électrochoc, retrouvait tout à coup ses réflexes républicains et reprenait conscience de ce que sont ses propres valeurs. C’est l’image que donnent aujourd’hui les responsables politiques à la suite d’un président qui a trouvé les mots pour exhorter ses compatriotes à se rassembler. » Il poursuit : « Oui, nous sommes face à des barbares que nos soldats affrontent tous les jours sur différents théâtres d’opérations. Les victimes du 7 janvier ont payé de leur vie cet affrontement. » D’un attentat terroriste à la justification des interventions impérialistes, en oubliant au passage que l’appareil militaire français se trouvait régulièrement non pas à « affronter » les fondamentalistes, mais du même côté !
Résister à cette pression idéologique nécessitait une certaine force de caractère et de conviction ; une force qui a malheureusement fait défaut à la direction de notre parti, le PCF. On entend dire, dans les milieux dirigeants du parti, que la situation était « particulière » et que se démarquer du discours patriotique « n’aurait pas été compris ». A notre avis, beaucoup de gens auraient compris notre attitude, mais admettons qu’ils n’aient été qu’une minorité, du moins dans un premier temps. Est-ce vraiment un argument recevable ? Ne doit-on donc pas avoir le courage de dire que ce qui est immédiatement compris ? Et si on veut vraiment que les travailleurs « comprennent » la nature de classe de la société et de l’Etat « républicain », il faut commencer par la leur expliquer. Rappelons-nous de notre histoire ! Le message de Jaurès et des internationalistes n’était pas « compris » pendant les préparatifs de la guerre de 1914, qui a commencé, elle aussi, dans une ambiance de liesse et d’« union » nationale ! C’est pourtant eux qui avaient raison, comme la masse des travailleurs européens l’ont compris quelque temps après. Il faut savoir aller contre le courant quand la situation l’exige.
Le plus haut représentant de l’Etat ne s’opposait pas à la participation du Front National. Hollande a promis que la sécurité de Marine Le Pen serait assurée Après tout, il s’agissait d’unir toute la nation, dont Le Pen et ses partisans font partie. Si Le Pen n’est pas venue, c’est uniquement parce qu’elle ne se sentait pas à l’aise avec l’idée de participer « derrière un cordon de police ». Elle avait peur. Qu’il est amusant de constater que celle qui prétend représenter plus que tout autre « le peuple français » avait besoin de la police pour se protéger de ce même peuple, et que même cette protection-là lui semble inadéquate ! Il n’empêche que la question de la participation de Le Pen, Sarkozy et de nombreux autres représentants de la classe capitaliste montrait à quel point la direction du PCF, en reprenant à son compte le mot d’ordre d’« union nationale », se désarmait politiquement. Effectivement, si on défend vraiment la nation unie ou si le but de la manifestation était de l’unir, de quel droit et suivant quelle logique le PCF pouvait-il proposer d’exclure Le Pen et son parti ?

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Voyant l’intérêt de ce qui se tramait à Paris, les personnalités les plus en vue du monde capitaliste ont voulu être de la partie. Benyamin Netanyahou, qui fait tirer à balles réelles et à missiles guidés sur les Palestiniens de Gaza, était à Paris pour dire non à la violence, à côté de Matteo Renzi, Angela Merkel, Mariano Rajoy et David Cameron, grands acteurs – et concurrents – sur les marchés de l’armement et partisans implacables de « l’austérité » qui fait le lit des intégristes. Le président ukrainien, Petro Porochenko, qui mobilise les ligues fascistes pour intimider et brutaliser les syndicalistes et opposants politiques de son pays, était également présent, ainsi que des représentants de l’OTAN. Cette liste non exhaustive des ennemis implacables des travailleurs de tous les pays, défilant en pleine vue médiatique et en tête de cortège, et le nombre important de drapeaux français sur la manifestation, montre à quel point la manifestation a pris des couleurs très différentes que celles que les militants communistes que nous sommes auraient voulu.

Mais ce qui est fait est fait. La vague patriotique et républicaine passera.

Les illusions nées de l’événement ne résisteront pas à la réalité de tous les jours. On était tous des « Charlie » ? Eh bien, certains de ces « Charlie » retourneront dans leurs taudis insalubres et mal chauffés, d’autres dans leurs palaces privés. Certains se rendront dans leurs entreprises pour rédiger des lettres de licenciement. D’autres s’y rendront pour les lire. Netanyahou poursuivra l’oppression des Palestiniens. Aux morts de Paris et de Montrouge s’ajouteront d’autres, de froid et de faim, sur les trottoirs de la capitale, tandis que la spéculation boursière fera monter les fortunes des riches et puissants.
On dit que « plus rien ne sera plus jamais comme avant », qu’il y aura, par rapport aux événements de la semaine, un « avant » et un « après ». Mais justement, après, comme avant, les millions de personnes qui ont manifesté le 11 janvier s’apercevront qu’aucun problème fondamental n’est résolu. La lutte des classes se poursuivra.

Cette grande opération politico-médiatique a mis le mouvement ouvrier à l’épreuve. Aux communistes, maintenant, de tirer les enseignements de cet épisode. Le PCF, comme le mouvement ouvrier en général, n’a aucun intérêt à être la cinquième roue du carrosse « républicain ». Nous devons faire entendre notre voix indépendante, examiner et expliquer toutes les questions sociales et politiques, non d’un point de vue « national », mais d’un point de vue de classe. Nous devons expliquer que « l’union nationale » n’a aucune réalité, si ce n’est celle d’un leurre politique, et travailler sérieusement à l’élaboration d’un programme et d’une stratégie pour en finir avec le capitalisme.

Greg Oxley, Section PCF Paris 10.

 

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5 commentaires

  1. sauf que : ce n’est pas une initiative du pc et du pg… le pc s’est rendu aux préparatifs de la manif avec le ps sans en avertir le pg. gauche plurielle, quand tu nous tiens…

    • Bonjour David,

      Merci pour ton commentaire. D’autres camarades m’ont écrit dans le même sens. J’ai modifié le texte en conséquence.

      Greg Oxley

  2. Ton analyse me fait penser au bourreau qui manifesterait avec le condamné, c’est sûr que Hollande a profité de la situation pour essayer de remonter sa cote en perdition dans les sondage.
    Le problème avec l’Afrique n’est pas près d’être résolu, la France est là bas avec l’OTAN pour s’accaparer les matières premières comme le pétrole, l’uranium, les diamants etc …, en plus quand les africains s’approchent de l’Europe nous les rejetons à la mer.
    Ce qui se passe n’est pas près d’être résolu ou alors il faudrait mettre en place autre chose que du capitalisme.

    • Cher camarade,

      Tout à fait. L’opération a été une « réussite » du point de vue du capitalisme, mais ses effets s’estomperont assez vite, je crois. Le plus important, c’est ce que tu dis à la fin de ton message, sur la nécessité de proposer une alternative au capitalisme, et surtout de développer consciemment et méthodiquement les idées et le programme du marxisme révolutionnaire dans le mouvement ouvrier. C’est à cela que nous travaillons à La Riposte. Nous avons besoin de l’aide, en pratique et en idées, de nos sympathisants !

      Fraternellement,

      Greg Oxley

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