La révolution chinoise (1911-1927)

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1911, LA PREMIÈRE RÉVOLUTION

Le 1er juillet 1921, le Parti Communiste Chinois était fondé lors d’un congrès clandestin dans la concession française de Shanghai. Le parti qui se créait ainsi ne comptait alors que 57 membres en tout et pour tout. Aujourd’hui, alors que la presse bourgeoise de tous les pays s’extasie ou s’affole devant les chiffres impressionnants de la croissance de l’économie chinoise [1], il est utile de revenir sur ce qui reste une des principales « occasions manquées » de la révolution socialiste mondiale : la révolution chinoise de 1925-1927.

La Chine de 1900 : Une semi-colonie

La chine, au début du XXe siècle, est un géant de près de 400 millions d’habitants qui est théoriquement un état indépendant et souverain. Ses pieds d’argile, ce sont ses structures sociales et politiques archaïques : une économie encore dominée par le féodalisme agraire et un régime impérial absolutiste en complète décadence, qui reste caractérisé pour la postérité par les complots incessants des eunuques de la cité interdite.

L’économie chinoise reposait alors en majeure partie sur l’exploitation acharnée des masses paysannes par une minorité de grands propriétaires terriens. Moins de 10 % de la population possédaient plus de 50 % des terres tandis que près de 70 % des paysans étaient contraints de louer des terres à des tarifs dépassant souvent la moitié des revenus de leur récolte. Nombre de paysans pauvres étaient chaque année chassés de leurs terres, contraints par leurs créanciers à devenir vagabonds ou bandits, dès lors qu’ils ne pouvaient plus payer la location de leurs fermes. La « faim de terre » des paysans pauvres était le nœud de la question agraire en Chine et provoquait régulièrement des soulèvements paysans extrêmement violents, mais sans lendemain, faute d’une direction politique. La bourgeoisie chinoise était en effet, comme la bourgeoisie russe de 1917, une classe que ses propres contradictions, et notamment sa soumission aux impérialismes occidentaux, rendaient incapable d’accomplir une révolution bourgeoise démocratique.

Le régime impérial, lié par des milliers de liens familiaux et politiques à l’aristocratie terrienne sentait confusément que tout changement dans l’ordre social du pays lui serait fatal, et essayait d’empêcher l’entrée en Chine de tout ce qui était étranger. Étant perçu lui-même par son peuple comme étranger (à cause de l’origine mandchoue de la dynastie régnante), le pouvoir impérial se refermait de plus en plus sur la cité interdite, déléguant le pouvoir en province a des gouverneurs locaux plus ou moins corrompus et cédant aux grandes puissances étrangères des concessions économiques ou commerciales sous les coups et les menaces des troupes occidentales. La Grande-Bretagne fit ainsi deux guerres à la Chine pour que celle-ci autorise les trafiquants britanniques à vendre de l’opium en Chine, alors même que cette drogue était interdite en Grande-Bretagne. Presque toutes les puissances occidentales (Royaume-Uni, France, Allemagne, Russie, Japon, etc.) avaient obtenu, par la guerre ou la menace, ce que l’on appelait des « concessions ». Il s’agissait de territoires qui restaient officiellement chinois, mais dans lesquels les impôts, la police, les douanes, etc. étaient gérés par la puissance coloniale concernée. Les nombreux traités établissant cette mainmise occidentale sur la Chine étaient appelés par les chinois les « traités inégaux » et leur existence était perçue par beaucoup comme le symbole même de la soumission de la Chine.

La fondation du Kuomintang

La Chine était ainsi ravalée au rang d’une demi-colonie que se partageaient les grandes puissances, et ce au prix de dizaines de milliers de vies humaines (il n’y a qu’à imaginer ce que produisait le trafic à échelle industrielle de l’opium pour se faire une idée de ces calamités). Avec les armées étrangères arrivait le capitalisme, toujours à la recherche de nouveaux marchés, de main-d’œuvre et de matières premières, implantant quelques usines d’où sortaient une bourgeoisie « compradore » (c’est-à-dire employée par les marchands occidentaux) et surtout un embryon de classe ouvrière, concentrée dans les usines géantes des concessions (en 1919, la moitié des ouvriers industriels de Chine travaillaient dans la seule ville de Shanghai). Avec le capitalisme arrivaient les idées occidentales, le libéralisme et le nationalisme. Comme dans les autres pays asiatiques soumis à la tutelle occidentale (Inde ou Indochine notamment), ces idées furent adoptées par une partie des classes intermédiaires (petite bourgeoisie marchande et petite noblesse) qui étaient écartées du pouvoir par la noblesse impériale et tenues à l’écart des postes de décisions économiques par les impérialistes, et qui trouvaient ainsi une base idéologique à leur contestation de l’ordre social existant.

Représentant les aspirations des ces couches intermédiaires de la société, le Kuomintang, parti nationaliste et républicain fondé par le docteur Sun Yat-Sen en 1905, devint bientôt le principal parti politique d’opposition progressiste au régime impérial. Ses conceptions idéologiques étaient assez confuses, mélange de libéralisme et de socialisme, elles furent résumées par Sun Yat-Sen lui-même dans la doctrine des « trois principes du peuple » : socialisme, démocratie et nationalisme. C’est ce parti qui, sans vraiment diriger le mouvement, devait être le principal inspirateur de la révolution de 1911.

Le régime impérial, craignant d’être envahi par une puissance impérialiste et ayant été humilié militairement un grand nombre de fois au cours du XIXème siècle, décida dans les années 1890 de moderniser son armée en faisant former ses officiers en Occident et en achetant du matériel moderne. Cela voulait dire aussi que le corps des officiers allait être ouvert aux classes moyennes afin de former les cadres techniques dont la nouvelle armée allait avoir besoin. Cette armée allait jouer un rôle de premier plan dans la politique intérieure du pays pendant toute la première moitié du XXème siècle. Confronté à une contestation montante et affaibli par sa propre décadence, le pouvoir impérial avait promis en 1908 d’établir un régime constitutionnel au plus vite. Malgré ces promesses, la clique dirigeante du pays ne cessa de repousser toutes les réformes jusqu’à ce qu’une mutinerie menée par de jeunes officiers en octobre 1911 ne s’étende à tout le pays en quelques semaines, renversant le gouvernement et fondant la République de Chine.

1911, la révolution inachevée

Sun Yat-Sen, rentré d’exil en catastrophe, fut proclamé premier président de ce nouvel Etat, mais fut très vite relégué au second plan par une clique réactionnaire dirigée par Yuan Shikaï, ancien ministre impérial devenu un « fervent » républicain à partir de la proclamation de la république. Cette situation n’allait faire qu’empirer, l’inconstance et les hésitations du Kuomintang favorisant une vague de réaction qui alla jusqu’à une tentative de rétablissement de l’Empire en 1917. Très vite, la plupart des gouverneurs locaux s’autonomisèrent, des provinces entières firent sécession (notamment le Tibet, dont les dirigeants féodaux et cléricaux demandèrent l’aide de l’Angleterre de peur que la révolution ne remette en cause leur propre pouvoir) et la Chine bascula dans une période de guerre civile chaotique où presque toutes les provinces, dirigées par des « seigneurs de la guerre » rivaux se retrouvèrent en guerre les unes contre les autres.

Sun Yat-Sen ayant renoncé, faute de disposer d’une force armée suffisante, à renverser le gouvernement central, marionnette des seigneurs de la guerre, le Kuomintang se réfugia au sud du pays, à Canton, pour un fonder un gouvernement révolutionnaire. Le choix de la ville de Canton s’explique d’abord par le fait qu’il s’agissait d’un port de commerce florissant, fournissant ainsi à Sun Yat-Sen l’occasion de financer son nouveau gouvernement et l’armée qu’il comptait lui donner ; Canton offrait un autre avantage. Elle se trouvait très près de la colonie britannique de Hong-Kong et de la colonie portugaise de Macao, favorisant ainsi les contacts avec l’étranger. Sun Yat-Sen, à cette époque, était en effet partisan d’une intervention internationale, sous mandat de la Société des Nations, pour « rétablir l’ordre » en Chine. Mais aucune puissance n’en voyant l’intérêt, Sun Yat-Sen restait livré à lui-même, obligé de négocier sa survie avec les seigneurs de la guerre qui l’entouraient.

Les puissances impérialistes voyaient en effet la situation chinoise d’un très bon œil, d’une part parce qu’elle leur permettait d’écouler les stocks non utilisés de la Première Guerre mondiale en les revendant aux différentes factions en lutte, et d’autre part parce que cela facilitait le partage du pays entre impérialistes et l’exploitation de ses ressources, chaque grande puissance se choisissant un « poulain » parmi les seigneurs de la guerre. Le puissant voisin japonais, entré tardivement dans la course impérialiste pour le partage du monde, rattrapait son retard par une politique agressive vis-à-vis de ses voisins plus faibles, la Chine et la Corée. Après avoir gagné une guerre de rapine contre la Chine en 1895, ce qui lui permit d’annexer l’île de Taiwan, et envahi la Corée aux prix d’une guerre contre la Russie en 1904-1905, le Japon impérial regardait avec avidité la Chine, immense réservoir de richesses et de territoires sous-peuplés, semblant n’attendre que la colonisation japonaise pour rétablir l’ordre et exploiter les terres et les hommes. Utilisant les mêmes arguments racistes que les Européens vis-à-vis de leurs propres colonies (« les Chinois sont un peuple inférieur qui a besoin de la tutelle du Japon pour se développer… »), le Japon se lança dans une politique systématique de soumission de la Chine, utilisant notamment la Conférence de Paix de Versailles pour exiger du gouvernement chinois la reconnaissance officielle de la tutelle japonaise sur la Chine. Exigence que le gouvernement central de Beijing s’empressa d’accepter.

Dès que la nouvelle de cette acceptation arriva en Chine en mai 1919, ce fut l’explosion : les étudiants de Beijing, entraînant derrière eux les masses ouvrières et les commerçants, excédés de la concurrence des produits japonais, organisèrent des meetings de protestation et des manifestations et initièrent la première grève politique de masse de l’histoire de la Chine. Bien qu’il fût écrasé par les troupes coalisées des seigneurs de la guerre, le « mouvement du 4 mai » avait joué un rôle fondamental en faisant rentrer pour la première fois en politique les grandes masses chinoises. C’est l’échec de ce mouvement qui convainquit de nombreux intellectuels radicaux de se tourner vers une nouvelle source d’inspiration, révolutionnaire et anti-impérialiste : la révolution bolchevique qui avait eu lieu en Russie deux ans plus tôt.

LA RÉVOLUTION MANQUÉE DE 1919-1927

Lors de sa création en 1921, le Parti Communiste Chinois ne comptait que 57 membres. En juillet 1926, il regroupait 57.963 militants, qui étaient souvent aussi des dirigeants syndicaux organisant des dizaines d’ouvriers et de paysans pauvres, tandis que la jeunesse communiste comptait près de 35.000 membres. Mais ce parti massif est lié au Kuomintang [2], parti bourgeois fondé par Sun Yat-Sen. Le PCC est en effet réduit à jouer le rôle d’un « infuseur » de marxisme auprès de l’aile gauche du Kuomintang alors que l’aile droite de celui-ci se renforce et s’organise, profitant de la soumission des communistes à la discipline interne et aux mots d’ordre du Kuomintang.

Les origines du mouvement ouvrier chinois et la création du Parti Communiste

En même temps qu’arrivaient en Chine les commerçants et les produits d’Occident arrivaient les idées et les textes. Comme dans de nombreux pays coloniaux, les premiers marxistes chinois furent aussi bien souvent les premiers traducteurs d’œuvres marxistes. Il s’agissait dans la plupart des cas de lettrés ou d’étudiants, entrés en politique lors de la révolution de 1911 et qui cherchaient une explication rationnelle et constructive au chaos qui déchirait la Chine depuis la fondation de la République. Parmi eux se trouvaient des personnages très différents. Le lettré Chen Duxiu, linguiste réputé venu au marxisme tardivement, cohabitait avec le jeune étudiant révolutionnaire Peng Suzhi ou avec l’assistant-bibliothécaire Mao Zedong, fraîchement débarqué de son Hunan natal. Tous ces militants étaient dispersés en une dizaine de différents petits groupes, qui se consacraient à l’étude des idées de Marx et Engels, traduisaient les quelques œuvres de Lénine ou Trotsky qui réussissaient à atteindre la Chine et essayaient à tout prix d’entrer en contact avec les premiers syndicats chinois qui étaient apparus en même temps qu’eux et qui commençaient à se développer.

Le mouvement du 4 mai 1919 poussa ces groupes divers à se rassembler au niveau national. C’est ainsi qu’en septembre 1920, une conférence réunissant tous les groupes marxistes chinois était organisée pour préparer la fondation prochaine d’un parti communiste chinois. En juillet 1921, un congrès de fondation rassemblant douze délégués assistés du hollandais Maring, délégué de l’Internationale, se tenait clandestinement dans la concession de Shanghai, le Parti communiste chinois – section chinoise de la IIIe Internationale était né. Son secrétaire général était Chen Duxiu, le doyen des marxistes chinois. Ses 57 membres étaient principalement des universitaires ayant peu de liens avec la classe ouvrière qui commençait à s’organiser à travers les syndicats ou les associations ouvrières. Lors de son deuxième congrès, l’année suivante, ses effectifs étaient montés à 123 adhérents.

L’alliance avec le Kuomintang

C’est lors de ce congrès que le PCC proposa au Kuomintang un « front unique anti-impérialiste » entre les deux partis, ce que Sun Yat-Sen s’empressa de rejeter. Quelques mois plus tard, en août 1922, Maring proposa, au nom de l’Internationale l’adhésion individuelle des communistes au Kuomintang, ce qui aurait permis selon les dirigeants de l’Internationale de faciliter le développement du parti en utilisant le Kuomintang comme une passerelle vers les masses tout en « poussant » le Kuomintang vers la gauche. Tous les membres du bureau politique du PCC s’opposèrent à ce qui leur apparaissait comme une dissolution du parti dans le Kuomintang bourgeois. Sous la pression de la direction de l’IC [3], le PCC finit par se soumettre à la discipline de l’Internationale et adopta lors de son troisième congrès en juin 1923, le principe de l’entrée individuelle dans le Kuomintang. En janvier 1923, six mois avant ce congrès, le représentant de l’URSS en Chine, Adolphe Joffé signait avec Sun Yat-Sen un manifeste déclarant que le gouvernement soviétique considérait que le système des soviets était inapplicable en Chine à court terme et subordonnait donc la lutte de la classe ouvrière à la direction du Kuomintang.

Cette reconnaissance du Kuomintang comme direction légitime de la révolution anti-impérialiste en Chine ouvrait la voie à une collaboration entre le gouvernement de Canton, dirigé par Sun Yat-Sen, et l’Union soviétique. Des conseillers soviétiques arrivèrent peu à peu pour organiser l’armée et la police du Kuomintang tandis que le congrès de 1925 du Kuomintang réorganisait ce parti sur le modèle « léniniste ». Plusieurs communistes sont d’ailleurs présents dans l’exécutif du parti nationaliste depuis son congrès de 1924. Point central de l’aide soviétique, l’académie militaire de Huang Pu (Whampoa) formait les futurs cadres de l’armée nationaliste, l’enseignement y était assuré par des officiers de l’armée rouge russe. C’est de cette école que sortiront la plupart des chefs militaires nationalistes des années suivantes, qui massacreront les ouvriers de Shanghai et Canton en 1927. L’encadrement politique de la formation était assuré par Chou En-laï, un communiste, mais l’école était dirigée par un jeune général nationaliste, Tchang Kaï-chek. Celui-ci, qui se trouvait être en plus le gendre de Sun Yat-Sen, était un parfait représentant des intérêts de la bourgeoisie du Kuomintang et entretenait par ailleurs des liens d’amitié avec les chefs de la « bande verte », une puissante triade mafieuse de Shanghai.

Le mouvement du 30 mai et le boycott de Hong-Kong

Le 30 mai 1925, la police britannique tire sur une manifestation à Shanghai, faisant treize morts. Le mouvement de protestation qui s’ensuit déclenche une vague de grèves sans précédent dans toute la Chine. Un syndicat unifié est créé à Shanghai, dirigé par des communistes. Le mouvement marque l’éveil de la classe ouvrière et des paysans pauvres. Les effectifs du parti communiste passent en quelques mois de 900 membres à 20 000 tandis que des « unions paysannes » dirigées par des communistes (Mao Zedong organisant le mouvement dans sa province natale du Hunan) exproprient les propriétaires terriens.

Un mois plus tard, c’est à nouveau une fusillade de la police britannique qui déclenche la grève-boycott de Hong-Kong, menée et inspirée par les communistes. Le principe est simple, aucun travailleur chinois ne doit charger ou décharger, dans les territoires contrôlés par le Kuomintang, des navires ou des marchandises étant passées par Hong-Kong. La colonie britannique était alors la plaque tournante de toute l’économie impérialiste et coloniale en Chine du Sud. Le comité de grève, organisé par des militants communistes, devient un « deuxième pouvoir », parallèle au gouvernement Kuomintang de Canton. Chargé de vérifier l’application du boycott et de défendre les piquets de grève, il se dote très vite de comités de grève locaux, de tribunaux pour punir les contrevenants et organise des milices en armant les ouvriers. Ces milices occuperont d’ailleurs spontanément la concession britannique de Canton en représailles contre l’attaque d’une patrouille de miliciens par l’armée britannique. Tous ces éléments rapprochent le comité de grève de Canton des soviets de la révolution russe, les deux sont en effet des organes du pouvoir ouvrier, rivaux du pouvoir bourgeois en place. La grève dura jusqu’en octobre 1926 et brisera la position économique de la colonie britannique de Hong-Kong pour de longues années.

Cette grève convainquit par ailleurs les dirigeants de « l’aile droite » [4] du Kuomintang de la nécessité de lutter par tous les moyens contre le communisme. A l’automne 1925, la plupart des dirigeants de la droite du Kuomintang s’étaient entendus, avec l’approbation de Tchang Kaï-chek, dans un pacte contre les communistes, pacte juré solennellement sur la tombe de Sun Yat-Sen. Celui-ci était en effet mort au printemps et la direction du Kuomintang était depuis divisée plus ou moins formellement entre une droite et une gauche dirigée par Wang Jing-wei. Tchang Kaï-chek étant dans cette configuration dans le rôle d’un centre équilibrant les deux ailes.

La situation dans l’internationale après la mort de Lénine

Pensée à l’origine comme devant être le parti mondial de la révolution, l’Internationale communiste devenait, à partir de 1924, une courroie de transmission des consignes de la direction du PC soviétique vers l’étranger. Et cela, pour plusieurs raisons. Dès sa fondation, l’Internationale était largement dominée par le parti bolchevique russe. Premier parti ouvrier à avoir pris le pouvoir, il était aussi le seul à l’avoir gardé alors que les républiques soviétiques hongroises et bavaroises s’étaient effondrées sous les coups des mercenaires de la réaction. La nécessité de placer le siège de l’IC dans un endroit sûr, protégé des attaques de la bourgeoisie avait naturellement fait choisir Moscou. Il s’agissait alors pour tous d’une situation temporaire ; après la révolution allemande que tous jugeaient imminente, Berlin aurait pris le relais. Cette influence des bolcheviks russes sur l’IC avait permis, au début, quelques progrès. Mais avec la bureaucratisation de la direction russe, cette influence devenait un carcan dans lequel le mouvement communiste mondial se retrouvait prisonnier.

La bureaucratie soviétique, usurpatrice du prestige de la révolution d’octobre, n’est pas tombée du ciel comme une malédiction naturellement liée au pouvoir. Elle est issue des conditions matérielles et historiques spécifiques de la Russie révolutionnaire. Ce gigantesque pays était alors un des plus arriérés d’Europe, sa population était presque totalement illettrée et son économie fragile avait, de plus, subie de plein fouet la guerre mondiale, la guerre civile et le blocus organisé par les puissances impérialistes. Ne pouvant pas compter sur des cadres ouvriers formés suffisamment nombreux pour gérer l’Etat, les bolcheviques recyclèrent les cadres administratifs de l’Etat tsariste. Cette mesure aurait tout à fait pu être inoffensive si la révolution mondiale n’avait pas tant tardé, des cadres formés auraient pu alors venir des nouvelles républiques soviétiques d’Occident pour aider à reconstruire la Russie socialiste. De la même manière, la suppression des partis politiques d’opposition et l’interdiction des fractions dans le parti étaient vues comme des mesures temporaires, dictées par les circonstances de la guerre civile et internationale, par la nécessité de lutter contre le terrorisme des contre-révolutionnaires et par le besoin absolu de maintenir une discipline de fer pour sortir victorieux de tout le chaos que l’Impérialisme avait déchaîné sur la Russie.

Avec l’isolement de la révolution russe, la direction du PC russe fut progressivement gangrenée par les habitudes du pouvoir dictatorial, aidée en cela par toute une couche d’opportunistes qui rejoignaient le parti victorieux pour jouir des avantages du pouvoir. Un grand nombre d’opposants à la bureaucratie ont été expulsés du parti, alors que celui-ci ouvrait ses portes aux carriéristes de tout poil [5]. Une fois au pouvoir, le principal objectif de la bureaucratie était d’y rester et pour cela d’éviter de prendre des risques. Concrètement, cela signifiait abandonner l’objectif de la révolution mondiale au profit du « socialisme dans un seul pays », théorie absurde qui aurait fait éclater de rire n’importe quel bolchevique d’avant 1924. L’attitude de la direction de l’IC sur la question chinoise était de soutenir le Kuomintang nationaliste et bourgeois, plutôt que d’aider au renforcement autonome du PC chinois. La direction du Kuomintang, ayant grand besoin d’une aide militaire pour ne pas être écrasée par les seigneurs de la guerre, sauta sur l’occasion et rendit tous les hommages verbaux à la révolution mondiale [6] qu’on lui demandait, mais s’effraya et recula dès qu’il s’agit de les faire passer dans la pratique.

L’expédition du Nord

A Canton, au début de 1926, la quasi-totalité du pouvoir était de fait passé aux mains du comité de grève de la grève-boycott de Hong-Kong, qui, depuis juin 1925, organisait les travailleurs, disposait de milices armées et rendait même la justice. Dirigée par des militants communistes, cette structure comparable aux soviets de 1917 était néanmoins paralysée par les consignes de l’IC de ne pas remettre en cause la direction de la révolution par le Kuomintang et la « bourgeoisie progressiste ». Cette situation de double pouvoir, d’un coté la direction du Kuomintang essayant de reprendre la main, de l’autre la classe ouvrière organisée ne sachant pas que faire de ce pouvoir, ne pouvait durer bien longtemps sans que la balance ne finisse par pencher d’un coté ou de l’autre. C’est Tchang Kaï-chek qui prit l’initiative, le 20 mars 1926, d’un coup de force contre les piquets de grève de Canton. S’appuyant sur les cadets de l’académie militaire de Huang Pu, fils de la petite bourgeoisie formés par des conseillers soviétiques, Tchang Kaï-chek proclama la loi martiale, fit désarmer les piquets de grève, disperser les tribunaux populaires et arrêter les communistes qui dirigeaient la grève. Ce premier coup de poing contre les communistes était pour Tchang et la droite du Kuomintang l’occasion de tâter la résistance du PCC. Ce qu’ils virent leur plut : les communistes ne réagirent pas, paralysés par les consignes d’apaisement données par la direction de l’IC tandis que celle-ci démentait même la nouvelle et réaffirmait son soutien à Tchang Kaï-chek et au Kuomintang. Ayant ainsi assuré son pouvoir sans coup férir, la direction du Kuomintang se sentait assez forte pour expulser les communistes de tous les postes de direction qu’ils détenaient. Le 15 mai, lorsque cela fut rendu officiel par l’exécutif du Kuomintang, les communistes ne résistèrent pas plus que lors du coup de force du 20 mars.

En juillet de la même année, ayant réduit les communistes à l’obéissance, Tchang Kaï-chek lança enfin la grande offensive militaire contre les seigneurs de la guerre. Prévue depuis longtemps, elle avait pour but de marcher jusqu’à Beijing pour écraser les seigneurs de la guerre du Nord et restaurer la république sur l’ensemble du territoire chinois. « L’expédition du Nord », débutée le 7 juillet 1926, avança sans problème dans les territoires tenus par les féodaux, elle était précédée par une marée d’insurrections paysannes. Partout, les paysans pauvres se soulevaient contre les propriétaires et les exploiteurs et réalisaient directement la réforme agraire qui était promise par la propagande du Kuomintang. Ce qui ne faisait pas les affaires de la direction nationaliste, représentante de la bourgeoisie nationale qui était liée par une multitude de canaux aux propriétaires féodaux et à leur système. En de nombreux endroits, des unités de l’ARN ayant chassé les seigneurs de la guerre grâce aux paysans insurgés continuaient à avancer vers le front et étaient remplacés à l’arrière par des unités fidèles à la direction, composées de petits-bourgeois, qui annulaient les redistributions de terre, dispersaient les comités de paysans pauvres et fusillaient les récalcitrants. Malgré tout, l’avance de l’ARN déclencha une gigantesque vague de soulèvements paysans qui, souvent, ne put être domptée par le Kuomintang, même avec l’aide des communistes qui, par endroits, avancèrent des mots d’ordre de patience, expliquant que la réforme agraire devait être faite dans le cadre des lois du Kuomintang [7].

La marche sur Shanghai et le massacre d’avril

Alors que les incendies de la révolution paysanne se répandaient dans les campagnes du sud de la Chine, l’armée du Kuomintang approchait de Shanghai, balayant devant les armées démoralisées et désorganisées des seigneurs de la guerre. La prise de Shanghai, la plus grande métropole de Chine regroupant à elle seule la moitié des ouvriers d’usine du pays, représentait pour les communistes un atout de premier plan dans la poursuite de la révolution. Des milliers de travailleurs avaient rejoint le PC à Shanghai, malgré la clandestinité et la répression des seigneurs de la guerre et des impérialistes de la concession internationale, et représentaient un réservoir suffisant pour créer une « armée rouge chinoise ». Le port de Shanghai aurait servi de déversoir pour les hypothétiques livraisons d’armes et de matériel venant d’URSS pour armer la classe ouvrière. Les communistes de Shanghai, comptant une avance rapide de l’ARN vers la ville, lancèrent une première insurrection contre les seigneurs de la guerre en février 1927. Celle-ci, malgré tout son héroïsme, fut un échec sanglant. L’ARN avait en effet stoppé son avance, les généraux nationalistes comptant sur les seigneurs de la guerre pour liquider les communistes avant leur arrivée. Malgré cet échec, le PC se réorganise et relance une insurrection le 21 mars. Mieux organisée, celle-ci est victorieuse et ouvre la ville aux troupes de Tchang Kaï-chek qui, craignant de voir la ville tomber aux mains des communistes, se sont remises en marche.

A partir de la prise de Shanghai, tout s’accélère. Tchang Kaï-chek prend contact avec les représentants des puissances impérialistes pour négocier leur soutien s’il combat ses alliés communistes. Dans les campagnes, des troupes nationalistes, composées pour la plupart de soldats des seigneurs de la guerre passés à l’ARN lors des campagnes récentes, écrasent les paysans révoltés et tirent même sur des grévistes. Les chefs communistes, inquiets des préparatifs de putsch de Tchang, préviennent Moscou, soutenus sur ce point par les délégués de l’IC en Chine, qui envoient dès le mois de mars un rapport avertissant que Tchang et la direction du Kuomintang s’éloignent de la révolution et se rapprochent des impérialistes [8]. Trotsky écrit lui aussi une lettre à la direction stalinienne de l’IC pour dénoncer le risque d’un coup d’état de Tchang et réclamer l’indépendance du PCC vis-à-vis du Kuomintang. En réponse, Staline, le 5 avril, affirme qu’un coup d’état est « impossible » de la part de Tchang et que les communistes doivent se soumettre à la discipline du Kuomintang qui vient de demander le désarmement des milices ouvrières de Shanghai.

Une semaine plus tard, le 12 avril 1927, les troupes de Tchang Kaï-chek, appuyé par les seigneurs de la guerre attaquent les syndicats et toutes les organisations ouvrières de Shanghai. Des milliers de communistes ou de sympathisants sont exécutés, certains sont même brûlés vifs dans des chaudières de locomotive. La réponse de l’IC à ce massacre arrive le lendemain sous la forme d’un télégramme demandant à Tchang de ne pas prendre « d’initiative unilatérale ». Pendant ce temps, les communistes sont pourchassés et massacrés partout par les troupes de Tchang qui attaquent même l’ambassade soviétique.

Le 21 avril, face aux piles de cadavres qui s’amoncellent dans les rues de Shanghai et de Canton, Staline reconnaît la « trahison de Tchang Kaï-chek », mais affirme que les événements ont confirmé la justesse de la ligne de l’IC. Le PCC est sommé de s’allier au Kuomintang de gauche, qui regroupe les membres de la direction du Kuomintang non communistes mais opposés à Tchang. Trotsky condamne cette politique, appelle à nouveau à l’indépendance du PCC et prédit une réconciliation prochaine entre Tchang et le soi-disant « Kuomintang de gauche ». Celui-ci, après avoir interdit les grèves et fait massacrer des syndicalistes, se ralliera à Tchang Kaï-chek dès le mois de juillet. Dans le PC soviétique, les oppositionnels sont exclus et bientôt déportés pour éviter toute critique de la ligne stalinienne tandis que l’IC accuse la direction du PC chinois d’être responsable de l’échec de la révolution et la somme de lancer immédiatement des insurrections pour créer des « soviets chinois ». La répression par le Kuomintang de ces insurrections absurdes et mal organisées fera des dizaines de milliers de morts.


Photo : La grève de Canton-Hong Kong en 1925

 

[1] Pour une analyse de la situation sociale et politique de la Chine contemporaine, on peut se référer à la brochure « le rétablissement du capitalisme en Chine », disponible sur notre site : La restauration du capitalisme en Chine – Le Tibet la poudrière chinoise.

[2] Connu aussi sous la graphie de « Kuomintang » (abrégé fréquemment en KMT). Les partisans non communistes du Guomindang seront désignés, à partir des années 1920, comme les « nationalistes ».

[3] En août 1922, le Bureau politique du Parti communiste russe vota même une motion approuvant l’entrée individuelle des communistes dans le Guomindang, seul Trotsky s’y étant alors opposé.

[4] Dans la terminologie boukharino-stalinienne de l’époque, l’expression d’aile « droite » désignait les dirigeants du KMT qui étaient trop liés aux intérêts de la bourgeoisie ou de l’impérialisme. Par opposition, l’aile « gauche » était composée des communistes mais surtout des bourgeois dont l’opposition au communisme n’était pas trop ouverte.

[5] Par exemple, Vychinski, futur ministre des Affaires étrangères de l’URSS, rejoignit le parti communiste à ce moment, alors qu’en 1917, il avait, en tant que procureur de Petrograd, signé un mandat d’arrêt contre Lénine.

[6] Exemple caricatural de ces hommages purement formel au communisme, la chambre de commerce de Canton, organisation purement bourgeoise regroupant les capitalistes du sud-est de la Chine, concluait toutes ses déclarations officielles par la formule : « Vive la révolution mondiale ! »

[7] Cette question déclencha d’ailleurs un vif débat au sein de la direction du PCC, opposant les partisans de l’obéissance à l’IC (et donc de la temporisation dans la question paysanne) aux partisans d’un soutien du PC aux paysans en révolte. Parmi les partisans de cette deuxième option, se trouvait Mao Zedong dont le célèbre texte « La révolution n’est pas un dîner de gala ! » est un appel à soutenir les insurrections paysannes qui se déclenchaient dans sa province natale du Hunan

[8] Ce rapport, connu sous le nom de « Lettre de Shanghai », fut censuré en URSS jusqu’en 1956.

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