Le piège tendu au PCF

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Forts de leur victoire au congrès du Mans, les éléments les plus droitiers du Parti Socialiste veulent désormais convaincre la direction du PCF d’entrer dans un futur gouvernement de gauche. Dans cette perspective, ils veulent d’ores et déjà impliquer le PCF dans des discussions au sujet d’un « programme de gouvernement ».

Pour François Hollande, associer la direction du PCF à ce futur gouvernement est un enjeu de la plus haute importance. La présence de ministres communistes servirait de caution à sa politique, et priverait le PCF de la possibilité de constituer un point de ralliement pour les mouvements sociaux qui, comme ce fut le cas sous le gouvernement Jospin, ne manqueront pas de contester les orientations pro-capitalistes de la direction actuelle du PS.

Le comportement de la direction du PCF face à cette démarche aura un impact majeur sur l’avenir du parti. Si elle devait tomber dans le piège tendu par Hollande, les conséquences en seraient particulièrement graves pour le PCF, tant sur le plan de sa vie interne qu’en ce qui concerne sa base sociale et électorale. Tous les communistes ont intérêt à prendre pleinement conscience de cet enjeu.

Programme et stratégie

En 2007, après cinq ans de régression sociale, l’électorat se mobilisera massivement autour des partis de gauche les plus importants, de façon à infliger une défaite cinglante à la droite. A notre avis, il est fort possible que le PCF améliore sensiblement ses résultats électoraux par rapport à 2002. Mais compte tenu du rapport de force entre le PS et le PCF à ce stade, le prochain gouvernement sera inévitablement dominé par le Parti Socialiste.

Quelle sera la politique d’un tel gouvernement socialiste ? Au vu du programme et des idées de la direction actuelle du PS, ce sera un prolongement de la politique menée par le gouvernement Jospin entre 1997 et 2002. Autrement dit, une politique qui, sur toutes les questions fondamentales, sera axée sur la défense des intérêts de la classe capitaliste.

Comme nous l’avons déjà expliqué ailleurs [1], nous ne sommes pas d’accord avec les différents groupements, au sein du PCF, qui par sectarisme anti-socialiste refusent d’avance et par principe toute alliance électorale et toute participation gouvernementale avec le PS. Le PCF est une composante minoritaire de la gauche française, et doit tenir compte du fait que des millions de travailleurs vont soutenir le PS et le porter au pouvoir. Pour que sa démarche soit bien comprise, le PCF doit expliquer les limites du programme réformiste du PS et son incapacité à résoudre les problèmes auxquels sont confrontés les travailleurs, les jeunes et les retraités. Le PCF devrait utiliser la question de la participation gouvernementale comme un moyen d’exposer la différence entre le réformisme et le socialisme révolutionnaire. En présentant à l’électorat et à la base militante du PS un programme de rupture avec le système capitaliste, le PCF tracerait, aux yeux de tous, une ligne de démarcation claire entre les deux partis. De cette façon, la non-participation du PCF au gouvernement apparaîtrait plus clairement aux travailleurs comme la conséquence du refus, de la part des dirigeants du PS, de mettre en œuvre un programme vraiment socialiste.

Le PCF dispose de nombreux textes programmatiques, y compris ceux qui seront discutés au prochain congrès du parti. Ces textes présentent un nombre considérable de mesures très positives concernant l’emploi, les salaires, les droits des travailleurs – y compris le droit de vote des étrangers à toutes les élections – le logement, la santé, les retraites, etc. La direction du parti qualifie ces propositions d’« anti-capitalistes », et c’est parfaitement juste en ce sens que les capitalistes se battraient bec et ongles pour empêcher leur mise en oeuvre. Mais justement, le programme actuel du parti ne prévoit pratiquement aucune mesure susceptible de contrecarrer cette résistance patronale. Or, c’est ce point qui devrait constituer la clé de voûte d’un programme qui se veut réellement « anti-capitaliste ».

Dans la fuite des capitaux, le chantage à l’emploi et à l’investissement, les capitalistes possèdent une arme puissante pour mettre les gouvernements à genoux. Ainsi, ils ont rapidement contraint le gouvernement Mauroy, formé en 1981 et auquel participait le PCF, à abandonner ses projets de réforme sociale. Dès 1982, le gouvernement annonçait une « pause » dans la mise en oeuvre de son programme – avant de l’abandonner définitivement en 1983. Quant au gouvernement Jospin, dont le programme était d’emblée nettement moins ambitieux que celui de Mauroy, il a fini par mettre en œuvre une politique de privatisation massive. Des actifs publics évalués à plus de 31 milliards d’euros ont été transférés au secteur capitaliste, en contradiction complète avec les engagements électoraux des dirigeants socialistes et les décisions des congrès du PS.

De tels retournements dans la politique des gouvernements de gauche, avec ou sans la participation des communistes, sont prévisibles et même inévitables, dans la mesure où ceux qui les dirigent s’interdisent de remettre en cause les fondements du système et se contentent de réformes superficielles. Tant que les programmes respectifs du PS et le PCF, indépendamment des aspects secondaires qui les distinguent, ne dépassent pas les limites étriquées du réformisme, aucun gouvernement de gauche ne pourra résoudre la crise sociale et économique provoquée par le capitalisme.

La question de la propriété

La classe capitaliste proprement dite n’est pas très nombreuse. Il s’agit tout au plus d’une dizaine de milliers d’individus. Le pouvoir extraordinaire de cette petite minorité provient du fait qu’elle possède les banques, l’industrie, la grande distribution et les terres. Le problème, il est là. Et c’est justement ce problème qu’il faut résoudre en priorité. Il ne s’agit pas d’une question abstraite. Elle sera posée dès le premier jour du prochain gouvernement de gauche, que les communistes y participent ou non. Le pouvoir que confère à la minorité capitaliste la propriété des banques et des moyens de production a toujours été et sera toujours dressé conte des gouvernements de gauche afin de les intimider et de les soumettre à sa volonté. Et tant que les partis de gauche au pouvoir n’oseront pas franchir les limites du système de profit en mobilisant la jeunesse et les travailleurs pour mettre fin au capitalisme, ils se condamneront à en devenir les captifs, voire les esclaves.

Face au désastre social et économique provoqué par le capitalisme, il est nécessaire de rompre, non pas avec la « logique » du capitalisme – comme si le système capitaliste pourrait fonctionner suivant une autre « logique » ! -, mais avec le système lui-même. Le programme du PCF doit s’attaquer au cœur du capitalisme. Il faudrait mener une campagne vigoureuse pour faire comprendre la nécessité impérative de briser l’emprise des capitalistes sur l’industrie, le secteur bancaire, les assurances, l’agro-alimentaire et la grande distribution – c’est-à-dire de nationaliser cette infrastructure économique et de la placer sous le contrôle démocratique des salariés. Une campagne de ce genre aurait un impact important sur la conscience politique des millions de personnes qui sont aujourd’hui touchées de plein fouet par la politique de la droite et du patronat, et contribuerait à créer un rapport de force aussi favorable que possible, dans la société, lorsque le moment sera venu de combattre les dérives droitières du PS au pouvoir.

Un programme de nationalisations digne de ce nom n’a rien à voir avec les nationalisations de 1981-82. Le mode de gestion et les priorités des entreprises nationalisées sous le gouvernement Mauroy s’apparentaient à ceux du secteur capitaliste. D’ailleurs, le poids économique du secteur nationalisé ne représentait qu’une fraction de l’ensemble de l’appareil productif et financier. Les capitalistes contrôlaient encore la majorité des moyens de production, ce qui revenait à soumettre le mode de fonctionnement du secteur nationalisé à celui du secteur privé dans le cadre du marché capitaliste. Dans une société socialiste, non seulement l’essentiel des moyens de production est nationalisé, et appartient donc à Etat, mais en outre l’Etat lui-même est fermement sous le contrôle démocratique des travailleurs et de leurs représentants directs, à tous les niveaux. Dans ces conditions, l’économie n’est plus à la merci de la loi du profit et des forces aveugles du marché capitaliste, mais fait l’objet, au contraire, d’une planification consciente et démocratique dans l’intérêt de la société dans son ensemble.

Le PS face à la crise du capitalisme

Le capitalisme français perd des parts de marché à l’échelle internationale, et même sur le marché intérieur. Son déclin en tant que puissance économique s’exprime par une baisse correspondante de son poids dans le domaine diplomatique et militaire. Compte tenu des sombres perspectives qui se dessinent pour l’économie nationale, les capitalistes exigeront d’un gouvernement de gauche une réduction draconienne des dépenses publiques, notamment dans les domaines de l’éducation et de la santé, et une réduction massive de l’emploi dans la fonction publique. Si le gouvernement résistait à ces pressions et prenait des mesures allant à l’encontre de la rentabilité capitaliste, il subirait une offensive implacable de la part du patronat, des grands actionnaires et des banques, pour lui faire comprendre – dans le langage du chômage, de la baisse des investissements, des délocalisations et des fermetures – que ses ambitions sociales ne sont pas « réalistes ».

D’emblée, le prochain gouvernement de gauche se trouvera donc confronté à un dilemme incontournable. Soit il appellera les travailleurs à la mobilisation pour prendre des mesures décisives contre les capitalistes, soit il plaidera le « réalisme », c’est-à-dire l’acceptation de la réalité capitaliste, et conformera sa politique aux exigences de la Bourse, à la manière du gouvernement Jospin.

Dans ces conditions, la participation du PCF au gouvernement ne serait ni dans l’intérêt du parti, ni dans celui des travailleurs et des jeunes de ce pays. Dans la pratique, la politique de l’aile droite du PS ne sera pas très différente de celle du gouvernement actuel. C’est pour cette raison que ses engagements dans le domaine social et économique sont aussi faibles. Mais Hollande et consorts craignent que, du fait de l’extrême gravité de la situation sociale, leur capitulation, qu’ils appellent « modération », ne provoque une vive réaction de la part des jeunes et des travailleurs – et ne crée, au passage, une opposition sérieuse à leur politique au sein même du PS. C’est précisément pour mieux prévenir la contestation de sa politique que la direction socialiste veut que le PCF participe au gouvernement.

Soutien critique

Les lecteurs réguliers de La Riposte connaissent sa position sur les postures ultra-gauchistes des formations comme la LCR, LO ou le PT. En 2002, ces organisations défendaient l’idée que le PS et le PCF ne valaient pas mieux que la droite, et qu’il ne fallait donc pas voter pour eux. Cette attitude est totalement inacceptable, car elle ne fait que favoriser la droite. Il est vrai que le programme du PS – comme, à notre avis, celui du PCF – n’offre pas d’alternative sérieuse au capitalisme. Mais ce problème ne peut être résolu que par une lutte politique, c’est-à-dire par une explication patiente et fraternelle du programme et des principes du socialisme, et par l’expérience collective du mouvement socialiste et communiste. L’abstention au profit de la droite et les ultimatums – « si vous n’acceptez pas nos idées, ne comptez pas sur notre soutien » – ne règlent rien.

Indépendamment de la politique du PCF et du PS, La Riposte les soutiendra partout et toujours contre la droite. Par ailleurs, face à la droite, des accords de soutien et de désistement réciproque entre le PCF et le PS sont absolument corrects d’un point de vue stratégique. L’union fait la force. Quant à la démarche prétendument « unitaire » prônée par la LCR, c’est en réalité une stratégie de division, car elle cherche à « unir » une partie de la gauche contre une autre, à savoir le PS. Cette position sectaire ne peut que profiter à la droite et au Front National. La conclusion d’accords stratégiques, entre le PCF et le PS, n’implique pas que le PCF renonce à défendre son propre programme.

Cependant, il en va autrement en ce qui concerne la participation gouvernementale. Un gouvernement ne peut pas mener deux politiques, l’une répondant aux exigences des capitalistes et l’autre aux aspirations de la masse de la population. Par conséquent, si le PCF devait accepter de participer au gouvernement, il se mettrait dans une situation extrêmement compromettante. Il ne serait que la cinquième roue d’un carrosse conduit par l’aile droite du PS. Aux yeux de la masse des jeunes, des travailleurs et des retraités, il serait pleinement associé à la politique qui serait mise en oeuvre. Autrement dit, le PCF se retrouverait dans le même piège qui l’a mené à la débâcle en 2002. Si, entre 1997 et 2002 le PCF avait eu les mains libres, il aurait pu soutenir les mesures du gouvernement Jospin qui allaient dans le bon sens, tout en luttant énergiquement contre toutes celles qui allaient dans le sens contraire, comme par exemple les privatisations, ou encore, dans le domaine de la politique extérieure, la participation aux agressions impérialistes contre la Serbie et l’Afghanistan. De cette manière, en 2002, son électorat ne l’aurait pas sanctionné au profit de l’extrême gauche ou par l’abstention.

En 2007, compte tenu du caractère extrêmement timide du programme défendu par la direction actuelle du PS, le PCF devrait éviter le piège qui lui est tendu, rester en dehors du gouvernement et adopter une attitude de « soutien critique » vis-à-vis du groupe parlementaire socialiste et du gouvernement. Quand ceux-ci feront un pas en avant, ils pourront compter sur le soutien des communistes, mais pas quand ils reculent ou capitulent devant la pression des capitalistes et de la droite. Cette approche ouvrirait de grandes possibilités au PCF, qui deviendrait le point focal de l’opposition de gauche par rapport à la politique de la droite du PS représentée par Hollande, Royal, Strauss-Kahn, Fabius et consorts. Le PCF contribuerait aussi, par cette démarche indépendante, à la cristallisation et au renforcement des oppositions de gauche au sein du PS.

L’adoption de cette approche serait un pas en avant, mais elle ne règlerait pas tout. La question fondamentale du programme du parti reste intacte. En se limitant à des mesures superficielles qui ne menacent pas la propriété capitaliste de l’économie, le programme actuel du PCF nuit à son action et sa crédibilité, puisqu’il l’empêche de se distinguer nettement du réformisme insipide des dirigeants du PS.

Le PCF porte une lourde responsabilité envers les travailleurs et la jeunesse de France. La misère et la précarité se généralisent. Les acquis sociaux et les droits des travailleurs sont détruits les uns après les autres. Face la régression sociale permanente qu’impose le capitalisme, il revient au PCF de présenter une stratégie et un programme audacieux, qui appellent les travailleurs à l’action pour refonder la société sur des bases nouvelles. Cette nouvelle société est impossible sans mettre fin à la propriété capitaliste de l’économie, à la domination des banques et de la Bourse, au pouvoir de cette classe de multi-millionnaires qui, au nom de ses intérêts égoïstes, est en train de mettre à sac des pans entiers de l’infrastructure sociale et économique du pays. C’est pour cette raison que, plus que jamais, les travailleurs ont besoin du PCF, et que le PCF, à son tour, a besoin d’un programme pleinement en accord avec son nom – un programme communiste.

Pascal Plantevin (PCF Toulon) ; Greg Oxley (PCF Paris 10) ; Jérôme Métellus (PCF Paris 18) ; Hubert Prévaud (PCF Toulouse) ; Christophe Cambefort (PCF Toulouse) ; Bruno (PCF Montmorency)

 

[1] PCF : programme et participation gouvernementale

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