Depuis plusieurs années, les partis nationalistes, protectionnistes et xénophobes progressent dans toute l’Europe, en réaction aux effets sociaux et économiques de la « mondialisation » capitaliste et l’absence de perspectives de changement autrement que par la « priorité nationale ». En France, la quasi-totalité des sondages consacrés à la présidentielle de 2027, indiquent que le Rassemblement national est en position de l’emporter.
Alors que les capitalistes les plus puissants se sont fortement enrichis et ont accru leur influence sur l’économie, la société et les pouvoirs publics, les travailleurs, les jeunes et les retraités ont vu leurs conditions de vie et leurs perspectives se détériorer. En France comme ailleurs en Europe, les richesses et le pouvoir n’ont jamais été aussi concentrés entre les mains d’une petite minorité. La hausse des prix, et en particulier celle des produits de première nécessité, et la dégradation des services publics condamnent une fraction croissante de la population à la précarité. En 2024 ; selon l’INSEE, 9,8 millions de personnes vivaient sous le seuil de pauvreté monétaire en France métropolitaine, soit près d’un habitant sur six.
Le paradoxe est que les dégâts sociaux du capitalisme profitent avant tout à un parti qui défend ce système avec encore plus de brutalité que les autres partis de droite. Derrière un discours prétendant protéger « le peuple » contre « les élites », un RN au pouvoir servirait exclusivement les intérêts de la classe capitaliste. Afin d’imposer sa politique, il cherchera encore plus que ses prédécesseurs à « diviser pour mieux régner ».
La montée du nationalisme et de la xénophobie en France a été aidée par l’expérience des gouvernements de gauche au cours des dernières décennies. En 1981, sous François Mitterrand, le gouvernement PS-PCF a engagé d’importantes réformes sociales pour améliorer les conditions de vie et les droits des travailleurs. Il a nationalisé les banques et plusieurs grands groupes industriels. Toutefois, les capitalistes ont conservé le contrôle de l’essentiel de l’économie, leurs permettant de lancer une puissante contre-offensive pour contraindre le gouvernement de reculer. Dès 1982, les réformes ont été suspendues et finalement abandonnées et remplacées par une politique d’austérité et de démantèlement industriel. Les salaires ont été bloqués et des centaines de milliers d’emplois supprimés. Après avoir soutenu ce tournant pendant deux ans, les ministres et députés du PCF n’ont quitté le gouvernement qu’en juillet 1984.
Les gouvernements de gauche suivants se sont contentés de gérer le capitalisme. Entre 1997 et 2002, la coalition socialiste-communiste a mené de nombreuses privatisations. Les gouvernements sous la présidence de François Hollande ont poursuivi la même ligne conservatrice. Il n’est donc guère surprenant que des millions d’électeurs ne perçoivent plus de différence majeure entre la « gauche » et la droite, et que beaucoup se soient tournés vers le RN.
Tirer les enseignements de cette expérience est d’une importance majeure dans le combat actuel contre le RN. Certes, le capitalisme signifie l’exploitation et la régression sociale. Il abîme l’environnement écologique. Il sème l’instabilité internationale et la guerre. Peu de travailleurs contesteraient ce constat. Mais y a-t-il vraiment un autre système possible ? Parce que s’il n’y en a pas, il va falloir être « réaliste » et se soumettre aux impératifs du système actuel, à la loi du profit, au militarisme et au nationalisme. Comment convaincre des millions d’électeurs actuellement tentés par l’abstention ou le vote RN que la gauche actuelle est vraiment porteuse d’une politique de changement social, économique et politique, capable d’améliorer radicalement leurs conditions d’existence ?
Ces questions sont au cœur du combat contre le nationalisme, l’autoritarisme et le racisme, lutte qui devra se poursuivre et même s’intensifier si le RN remporte l’élection présidentielle. Quel que soit le résultat du scrutin, il ne sera qu’une étape dans un combat de longue durée.
C’est dans cette perspective que nous voulons discuter de la décision du PCF de présenter un candidat à l’élection présidentielle. C’est une décision qui a été critiquée, accusant le PCF de semer la division à gauche au risque de compromettre la possibilité d’avoir un candidat de gauche au deuxième tour. C’est un risque réel, en effet. Il aurait été préférable de pouvoir réunir l’ensemble de la gauche autour d’un seul candidat sur la base d’un programme de réformes sociales.
La possibilité d’un accord programmatique satisfaisant avec le PS était impossible, compte tenu de la politique de sa direction, qui revient en substance au « macronisme sans Macron ». Par contre, la France Insoumise et le PCF auraient pu conclure un accord programmatique, comme ils l’ont fait dans le passé. Leurs programmes respectifs sont très proches. Cependant, cette fois-ci, les dirigeants des deux partis ont préféré s’attaquer mutuellement pour « marquer des points », plutôt que de chercher à s’entendre sur un programme commun. Fabien Roussel sera donc le candidat à l’élection présidentielle. Lors du vote interne qui a entériné sa candidature, deux facteurs (en dehors du fait qu’il était le seul candidat à la candidature) ont particulièrement pesé. Premièrement, pour beaucoup de communistes, ne pas présenter un candidat poserait le risque – voire la certitude – d’un effacement médiatique du PCF pendant la campagne. Deuxièmement, l’engagement de la direction de mettre « la lutte des classes » et les objectifs révolutionnaires du PCF au cœur de la campagne, se démarquant nettement ainsi des autres candidats de gauche en présence, ouvre la possibilité d’élargir l’implantation sociale du parti sur les bases plus clairement communistes.
Le PCF aurait pu défendre une politique authentiquement socialiste — ou communiste, c’est la même chose en substance — au sein d’une alliance fondée sur une plateforme commune, loyalement négociée avec LFI et d’autres forces de gauche. Il aurait pu affirmer sa singularité dans le cadre de l’alliance pendant la campagne. Mais dans les faits, aucune négociation n’a eu lieu et cette alliance n’existe pas.
La politique du PCF a connu récemment une évolution potentiellement importante. Depuis les années 1990, sa direction s’était appliquée à supprimer toute référence au socialisme de ses publications et de son discours public. Sous la direction de Robert Hue, le parti revendiquait ouvertement son adhésion à l’économie de marché, autrement dit au capitalisme, tout en souhaitant lui donner une « dominante sociale ». Les privatisations n’étaient alors plus considérées comme un « tabou ». Cette orientation n’était pas que théorique : la direction du PCF et ses ministres au sein du gouvernement Jospin (1997-2002) ont cautionné de nombreuses privatisations. Par la suite, et jusqu’à une période récente, l’idée d’un capitalisme social a été mise de côté, mais la nécessité d’une rupture avec le capitalisme et la transition vers une société socialiste n’étaient pas clairement affirmées, mais cela commence – enfin ! – à changer.
Le texte d’orientation voté au 40e Congrès du PCF (juillet 2026), n’est pas à la hauteur des défis de notre époque. La partie du texte qui concerne la politique internationale est particulièrement pauvre et confuse (voir notre critique). Cependant, concernant les orientations du parti pour la France, il y a du progrès. On y lit que l’objectif collectif du PCF est de sortir du capitalisme, et qu’il y a urgence à « ouvrir avec le peuple une perspective révolutionnaire : le socialisme. » Le texte stipule que le PCF est le parti du travail émancipateur, un parti de classe face au capital, un parti de lutte contre l’exploitation et l’oppression. Le texte revendique « l’imposition des grosses fortunes, la suppression des exonérations fiscales dont bénéficient les grosses entreprises, la taxation des profits et des mesures contre l’évasion des capitaux ».
Ce sont des mesures positives en soi mais elles ne remettent pas en cause la propriété capitaliste. Et sur ce point qu’il y a un changement important dans la politique du parti. Le texte déclare que ces mesures ne suffiront pas tant que « les marchés financiers décident de l’investissement et orientent l’économie vers la rentabilité immédiate » et que le PCF veut donc « reprendre le pouvoir politique sur l’appareil d’État et sur l’économie » et engager une transformation vers le socialisme, qui « repose sur l’appropriation sociale des moyens de production, la maîtrise démocratique et publique du crédit et de la création monétaire » et un « dépassement de la mise en concurrence et la subordination du salariat. » Ceci nécessite la « socialisation massive de la propriété » et une planification démocratique de l’économie.
Malgré quelques formulations floues ou ambiguës, cette partie du texte marque un pas en avant significatif : elle présente le passage au socialisme comme une urgence et définit correctement les bases économiques et sociales d’une société socialiste. Certaines ambiguïtés subsistent néanmoins. Par exemple, le problème ne réside pas principalement dans la recherche d’une rentabilité « immédiate » : de nombreux investissements, notamment industriels, ne deviennent rentables qu’à long terme. Ce que nous contestons, c’est la soumission de toute l’activité économique à la rentabilité capitaliste, quelle que soit l’échéance du rendement. De même, lorsque le texte propose de « reprendre le pouvoir politique sur l’appareil d’État et sur l’économie », le verbe « reprendre » interroge : ce pouvoir a-t-il déjà existé ? La formulation suggère que oui. S’agit-il de revenir à l’interventionnisme étatique de l’après-guerre ? Il y a une distinction fondamentale entre l’intervention financière et politique de l’État dans une économie capitaliste et l’abolition de la propriété capitaliste des principaux moyens de production, de distribution et de commerce par leur nationalisation ou leur socialisation.
Il n’est évidemment pas nécessaire de socialiser toutes les entreprises. En revanche, les grands groupes, notamment ceux qui sont cotés en Bourse ou affiliés au MEDEF, doivent devenir propriété publique, être placés sous contrôle démocratique et intégrés à une planification de l’ensemble de l’économie. Si les principes économiques du socialisme énoncés dans le texte du congrès ont une portée concrète, c’est bien cela.
Ces ambiguïtés seraient moins préoccupantes si elles restaient cantonnées aux textes. Mais ce n’est malheureusement pas le cas. C’est une chose de parler « révolution » et « socialisme » s’adressant aux militants du PCF en interne, et une autre de les défendre publiquement.
Or, un doute sérieux demeure quant à la volonté des dirigeants du parti de porter leur contenu révolutionnaire et socialiste dans la campagne présidentielle. Fabien Roussel ne l’a pas fait jusqu’à présent. Au contraire, il s’est régulièrement exprimé dans des termes populistes, voire réactionnaires. Quel message adressons-nous aux travailleurs lorsque Fabien Roussel se fait vivement applaudir aux journées d’été du MEDEF en 2024, en affirmant que les communistes et le patronat partagent « une ambition commune, un projet partagé, celui de remettre le travail au cœur de la société » ?
De telles déclarations, comme celles sur le renvoi des travailleurs migrants recalés par l’OFPRA ou sur la « France des allocs », ne peuvent que discréditer le PCF et mettre en question les orientations réelles de ses dirigeants. Si la campagne présidentielle reproduit de telles dérives, au lieu de renforcer le PCF, elle n’aboutira qu’à l’affaiblir davantage. Le PCF peut mener une campagne très réussie, à condition que ses militants restent vigilants et empêchent d’éventuelles dérives « populistes » de son candidat ou d’autres représentants du parti.
L’élection présidentielle offre une occasion de montrer aux travailleurs et aux jeunes que le PCF défend désormais un véritable projet de transformation sociale, rompant avec l’austérité, l’exploitation et toutes les formes d’oppression, pour sortir de l’impasse réactionnaire du nationalisme. Il ne s’agit pas, bien sûr, de simplement proclamer la nécessité du socialisme. Le PCF défend depuis longtemps un large éventail de revendications et de propositions touchant à tous les aspects de la vie sociale et économique du pays. Désormais ; il faut lier la réalisation et la consolidation de ces réformes à la nécessité incontournable de briser le pouvoir économique des capitalistes, les privant ainsi de la capacité de les saborder comme ils ont fait à l’époque de Mitterrand.
En défendant avec force un programme de réformes sociales radicales ouvrant la voie à une transformation socialiste, le PCF pourrait renforcer son implantation sociale et accroître ses effectifs militants. Surtout, il contribuerait à consolider les forces les plus combatives au sein et autour du mouvement ouvrier, un acquis essentiel pour l’avenir. La lutte contre le nationalisme et le racisme se poursuivra bien au-delà de l’élection présidentielle. Souhaitons que le RN soit battu. Et si jamais il l’emporte, nous combattrons toujours sa politique néfaste de toutes nos forces.

Je trouve cet article intéressant, particulièrement parce qu’il prend au sérieux le retour de la référence au socialisme dans les orientations récentes du PCF. Sur ce point, je partage largement votre exigence : il ne suffit pas de dénoncer le capitalisme ou d’additionner des revendications sociales ; il faut effectivement ouvrir une perspective de transformation socialiste, avec la remise en cause de la domination du capital, la socialisation des principaux moyens de production, la maîtrise du crédit et une planification démocratique.
Je vous rejoins également sur une interrogation importante : ces orientations doivent être portées concrètement dans la campagne présidentielle et donc renforcer le Parti. Le débat mérite donc d’avoir lieu sur leur traduction politique et sur la capacité du PCF à les faire vivre auprès des travailleurs et de la population.
Mais c’est précisément là que je diverge fraternellement de votre analyse.
Vous regrettez l’absence d’un accord entre le PCF et LFI en considérant que leurs programmes seraient suffisamment proches pour permettre une plateforme commune. Je crois que cela revient justement à réduire la question à une addition de revendications et à engendrer de la confusion car la LFI reste campée sur du réformisme, alors que l’essentiel est la stratégie de classe et la force politique qui porte la transformation.
Le problème n’est pas de savoir comment faire entrer une expression communiste dans un rassemblement électoral plus large. Il est de savoir comment reconstruire une force communiste capable d’organiser durablement le monde du travail et de rassembler autour d’elle les forces populaires.
C’est pourquoi je pense que le front de classe doit se construire à partir du PCF, et non dans un rassemblement indistinct où se retrouveraient, derrière une même étiquette électorale, des courants communistes, réformistes et des secteurs de la gauche bourgeoise ou petite-bourgeoise. L’unité d’action ne signifie pas l’effacement de la contradiction entre ces orientations. Elle suppose au contraire qu’une force communiste organisée soit capable de proposer une perspective et d’entraîner largement autour d’elle.
Cela me semble d’autant plus important que l’histoire de 1981 ne démontre pas seulement que le capital est capable de résister à des réformes. Elle montre aussi qu’une transformation sociale durable ne peut reposer uniquement sur des décisions gouvernementales, comme le déclare Mélenchon. Elle exige un rapport de forces social, une organisation populaire et une capacité démocratique à décider, agir, contrôler et corriger.
C’est d’ailleurs une limite que je vois dans votre article. Vous parlez beaucoup, à juste titre, de socialisation, de nationalisation et de planification, mais finalement assez peu de la manière dont les travailleurs et les citoyens exerceront effectivement le pouvoir, dans le cadre d’un plan quinquennal. Or le socialisme ne peut pas être seulement une transformation de la propriété. Il doit aussi être une transformation du pouvoir.
De ce point de vue, je crois que la démocratie communiste est une question centrale : débat collectif, décision, mandat, mise en œuvre, compte rendu, contrôle et, si nécessaire, correction. La discipline communiste ne devrait jamais être comprise comme l’obéissance à un appareil ou à un dirigeant, mais comme la mise en œuvre consciente d’une décision collectivement prise. Et en l’occurrence, celles du 40ème Congrès pour avancer.
C’est aussi pourquoi je ne pense pas que la candidature de Fabien Roussel puisse être réduite à la question de savoir si telle ou telle déclaration du candidat correspond suffisamment à notre conception du socialisme. Nous avons aujourd’hui un mandat politique adopté par les adhérents du Parti. La question essentielle est donc dorénavant de savoir comment les militants vont s’en saisir, le faire vivre et contrôler sa mise en œuvre.
On peut évidemment critiquer certaines formulations ou certaines prises de position de Fabien Roussel. La vigilance militante est nécessaire. Mais elle doit s’exercer dans le cadre du mandat collectif, et non conduire à remettre perpétuellement en discussion la décision démocratiquement adoptée et affaiblir notre collectif.
Enfin, la reconstruction ne peut pas être la conséquence automatique d’une bonne campagne présidentielle. Elle exige un travail plus profond : implantation dans les entreprises et les quartiers populaires, cellules, recrutement, formation, intervention dans les luttes, démocratie interne et contrôle collectif de l’activité. Cette reconstruction organisationnelle peut nous permettre de redevenir une force capable de conquérir.
Nous pouvons donc nous retrouver sur une exigence essentielle : oui, la campagne doit mettre le socialisme à l’ordre du jour et montrer concrètement en quoi il constitue une issue au capitalisme et au piège réactionnaire du nationalisme. Mais nous divergeons sur le chemin pour y parvenir. Pour moi, il ne passe pas par la dilution de notre perspective dans une nouvelle alliance de gauche. Il passe par la reconstruction d’un PCF organisé, démocratique et autonome, capable de construire un véritable front de classe autour du monde du travail.
C’est précisément parce que je souhaite que le communisme redevienne une force de conquête que je pense que cette autonomie est indispensable.
Le vieux-con que je suis ne peut qu’être affligé de voir ce qu’est devenu le PC. Pensez que j’ai connu des militants, simples ouvriers, s’ingéniant à comprendre et à savoir utiliser dans leur réflexion « les lois (je préfère « relations ») de la dialectique ». Ouvriers, mais bien au-dessus des « intellectuels-télé » …réputés. « Socialisme »? En supposant qu’il ne s »agit pas de celui de Hollande, il réussirait encore à survivre ? Bien péniblement car non seulement aucun courant ou parti un peu représentatif ne le propose mais aucun n’est même capable de remettre sur la table le programme du CNR ou de rappeler que cette énorme dette dont on nous rebat les oreilles est essentiellement due au fait d’avoir vendu les états en viager aux banques privées et que la plus violente attaque contre les salariés a été leur mise en compétition par la monnaie unique. Bon, j’arrête, on ne peut pas tout développer dans un commentaire.
Méc-créant.
(Blog: « Immondialisation: peuples en solde! »)