Récession, austérité, lutte des classes. Nos tâches politiques.

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En 1740, les troupes prussiennes se rassemblaient devant Frédéric le Grand et le Prince Léopold en préparation de l’invasion de Silésie. Un officier de la garde a noté quelques extraits de leur conversation, dont celui-ci :

Frédéric : Mon cher Prince, lorsque vous voyez notre armée rassemblée de la sorte, qu’est-ce qui vous impressionne le plus ?

Léopold : Majesté ! Peut-il être autre chose que la vue de nos troupes, que la régularité et la perfection de leurs mouvements ?

Frédéric : Non, cher parent, ce qui m’impressionne le plus, c’est que nous sommes ici, en parfaite sécurité, en train de regarder 60 000 hommes. Ils sont tous nos ennemis, et chacun d’entre eux est mieux armé et plus fort que nous. Et pourtant ils tremblent en notre présence. Nous n’avons aucune raison d’avoir peur. Voilà, cher Prince, l’effet miraculeux de l’ordre et de la subordination !

[Extrait de C. Hildebrandt : Anecdotes et traits de la vie de Frédéric le Grand. Tome 5, Leipzig, 1829-35.]

*****

La pandémie du coronavirus a eu un impact dévastateur sur l’économie mondiale. Elle est survenue à un moment où le cycle économique amorçait déjà sa descente. En France et en Europe, les taux de croissance étaient déjà faibles (1,2% pour la zone euro) avant l’avènement de la crise sanitaire. Depuis, l’économie de l’Europe et du monde entier a brusquement chuté.

Selon les premières analyses du Fonds Monétaire International, l’économie mondiale se contractera de 3% en 2020. L’économie américaine chutera de 5,9%, ce qui représente la plus forte baisse annuelle depuis 1946. Dans la zone euro, le FMI prévoit une chute de 7,5% du PIB dans les 19 pays concernés. La chute de l’économie européenne sera sans doute la plus forte de toutes les régions du monde. Le taux de croissance de la Chine se ralentissait avant la crise sanitaire. Il ne devrait pas dépasser 1,2% pour l’année en cours, ce qui constituerait la croissance la plus lente depuis 1976. Aucun pays du monde n’échappera à la récession. La valeur totale de la contraction économique à l’échelle mondiale en 2020 serait de l’ordre de 9 000 milliards de dollars. Cette situation entraîne une détérioration brutale des conditions de vie des travailleurs et une augmentation du nombre de chômeurs. Dans la zone euro, il faut s’attendre à ce que le nombre de chômeurs augmente de 40%. Quant à la durée de la récession, elle est difficilement prévisible, mais ses répercussions économiques et sociales pourraient s’étaler sur plusieurs années, surtout si le virus s’avère difficile à maîtriser dans les pays les plus développés et se répand massivement dans le sous-continent indien, en Amérique latine et en Afrique.

Les capitalistes et leurs représentants institutionnels ne manqueront pas de lancer une offensive encore plus implacable contre les droits et les conditions de vie des travailleurs pour récupérer les pertes de marchés et de profits. Ils essayeront de justifier l’imposition de nouvelles régressions sociales par les circonstances exceptionnelles découlant de la pandémie. En ce qui concerne les finances publiques, les capitalistes réclament déjà des aides financières et des concessions fiscales massives. Macron et la BCE y ont déjà répondu favorablement. Les contribuables paieront la note. L’augmentation des dépenses publiques ira de pair avec une réduction inévitable des recettes fiscales, avec moins de rendement de la TVA et des impôts sur le revenu. Ceci poussera le gouvernement à restreindre encore fortement les dépenses sociales. Les retraites, les allocations sociales – dont les allocations maladie, familiale ou chômage – feront l’objet de nouvelles attaques. Dans les entreprises, pour maintenir et augmenter les marges de profit malgré la baisse d’activité, le patronat cherchera par tous les moyens à faire des économies au détriment de l’emploi, des salaires et des conditions de travail. L’ensemble des injustices et des inégalités qui ont provoqué le mouvement des Gilets Jaunes et les grèves de la dernière période vont s’aggraver. L’impact de la crise sanitaire est particulièrement néfaste pour les couches sociales les plus vulnérables. Ainsi, la tentative de rétablir un « équilibre économique » selon les critères capitalistes finira par détruire l’équilibre social, c’est-à-dire la passivité de la masse de la population sur laquelle repose l’ordre capitaliste.

Ce processus est en cours depuis un certain temps, comme en témoigne l’agitation sociale de ces dernières années. Les effets cumulés de l’accroissement des inégalités, du chômage de masse, de la précarité croissante de l’emploi et de la pression baissière sur les salaires et les retraites ont produit une modification profonde du climat social et idéologique, poussant à l’action des couches de la société précédemment inertes et « apolitiques Les Gilets Jaunes étaient un mouvement qui incorporait diverses tendances politiques, dont certains éléments proches de l’extrême droite. Cependant, généralement perçu dans l’opinion publique comme une contestation massive de l’ordre social existant, le mouvement a bénéficié du soutien de plusieurs millions de citoyens. Ensuite, la France a connu la plus longue grève des transports depuis 1968, en opposition à la réforme des retraites.

L’instabilité sociale de la dernière période a de quoi inquiéter les capitalistes. Matériellement, leur pouvoir provient du fait qu’ils possèdent et contrôlent pratiquement tous les grands leviers de l’économie et que l’État actuel est entre les mains de leurs serviteurs. Et pourtant, malgré leur puissance apparemment inébranlable, les capitalistes sont assis sur un volcan. Pratiquement toutes les fonctions essentielles de la société contemporaine sont assurées par les travailleurs et les travailleuses du pays. Cette position leur confère un pouvoir potentiel infiniment plus grand que celui des capitalistes, pour peu qu’ils en prennent conscience et décident d’en faire usage. Nous n’en sommes pas encore là. Mais l’agitation sociale de la dernière période indique une évolution dans ce sens, et les représentants les plus avisés de l’État et de la classe capitaliste sentent que « le miracle de l’ordre et de la subordination » commence à se dissiper.

Emplois précaires et démantèlement hospitalier

En faisant pression depuis des décennies pour rendre les emplois plus « flexibles » et en imposant la généralisation de l’emploi précaire, les gouvernements et le patronat ont grandement augmenté la vulnérabilité des gens. Il fallait augmenter le taux d’exploitation des salariés, accentuer la concurrence entre les travailleurs dans un contexte de chômage de masse, faciliter la suppression d’emplois, affaiblir les syndicats. La doctrine de fond de ces politiques reposait sur l’idée que flexibiliser le marché de l’emploi permettrait aux entreprises d’être plus compétitives afin de relancer la croissance. Dans la crise actuelle, les emplois précaires – CDD, intérim, sous-traitants, – ont disparu en masse. Les travailleurs en question n’ont pratiquement aucun moyen de se défendre. Les petits autoentrepreneurs et autres « ubérisés » se trouvent, eux aussi, subitement sans travail et sans revenu.

Les hôpitaux et les services de santé sont en première ligne de la lutte contre la pandémie. Or, les représentants politiques du capitalisme depuis de nombreuses années ont sabré des lits et des établissements prétendument en surnombre. On paie le prix, aujourd’hui, de cette campagne de démantèlement. Face au coronavirus, les hôpitaux manquent cruellement de personnel et d’équipements. Toute la stratégie des capitalistes et des gouvernements successifs – de droite comme de « gauche » – a eu pour objectif d’augmenter le pouvoir, les profits et les privilèges de la minorité capitaliste, au détriment du reste de la société. Par tranches successives, les secteurs d’activité jusqu’ici sous la coupelle du service public et offrant un potentiel de profit important ont été livrés aux capitalistes. La conscience de cette réalité s’empare désormais d’une masse grandissante de citoyens. Malgré les appels insistants à l’« union nationale » de la part du gouvernement, la crise actuelle fait ressortir avec encore plus de netteté la nature de classe de la société. Pour le moment, les mesures de confinement limitent les possibilités de lutte active. Mais, à la sortie de pandémie, on demandera des comptes et on exigera des changements pour répondre à la détresse sociale, pour créer des emplois, augmenter les salaires, réduire la précarité, améliorer la situation dans les hôpitaux et les EHPAD, en finir avec la régression sociale.

Le danger nationaliste et populiste

Ces aspirations vont directement à contresens des objectifs des capitalistes et du gouvernement. Les capitalistes se donnent le droit de défendre leurs intérêts. Les travailleurs, de leur côté, se donnent le droit de défendre les leurs. Et là où les droits sont égaux, c’est la force qui décidera. Il est possible que la soudaineté et la sévérité de la crise économique retardent le conflit, mais, à terme, une confrontation est inévitable.

Ici, justement, nous venons au cœur de la question des perspectives pour la France. Postuler la probabilité d’une confrontation majeure entre les classes dans la période à venir est une chose. Prévoir l’issue de cette confrontation en est une autre. Brosser le tableau d’un avenir fait uniquement de « classe contre classe » serait bien évidemment puéril. Le processus historique est contradictoire. Le flux de colère provoqué par une crise et l’aspiration au changement ne coule pas forcément dans les canaux du progrès et de la révolution. Il peut aussi, dans certaines circonstances, élargir la base sociale de forces réactionnaires et nationalistes. Dans la période à venir, la société deviendra de plus en plus polarisée. Les extrêmes gagneront au détriment du centre.

En effet, les conséquences sociales de la crise actuelle renforceront les tendances nationalistes qui existent en France et dans pratiquement tous les pays européens. Les partisans de l’Union européenne assuraient que le libre commerce et l’ouverture des frontières pouvaient garantir un avenir de progrès économique et social. Dans les faits, l’économie française a été exposée à une concurrence internationale de plus en plus féroce, entraînant la destruction de pans entiers de son infrastructure industrielle et agricole. Les délocalisations se sont accélérées pour aller chercher une main d’œuvre sous-payée à l’étranger. L’Union européenne a prêté main-forte au MEDEF et aux gouvernements successifs dans leur combat pour ronger et détruire les conquêtes sociales du mouvement ouvrier. La mise en concurrence directe des salariés des quatre coins du monde est vécue comme une menace supplémentaire au statut des travailleurs français. En face des ravages de la globalisation capitaliste, la régression sociale et la peur de paupérisation ou de « déclassement » s’expriment dans une résurgence d’idées nationalistes. Le sentiment que le destin de la France est sous l’emprise de forces extérieures aussi puissantes qu’incontrôlables et que le pays est en train d’être étranglé par la main invisible du marché mondial a favorisé l’idéologie souverainiste et protectionniste. La base sociale du Rassemblement National est une expression de la progression du nationalisme. D’autres mouvements hostiles aux « élites » sont parfois teintés de réflexes nationalistes dans une certaine mesure, comme l’était, par exemple, le mouvement des Gilets Jaunes. On retrouve également des courants souverainistes dans la France Insoumise et au PCF. Tout en donnant une nouvelle impulsion à la lutte des classes, la crise actuelle tendra à radicaliser les tendances nationalistes et xénophobes dans la société, d’autant plus que, pour beaucoup, l’arrivée du coronavirus en Europe sera considérée comme la conséquence d’une trop grande exposition du pays aux phénomènes étrangers néfastes.

Le nationalisme est un poison pour la conscience des travailleurs. Il gomme les intérêts antagoniques et inconciliables entre exploiteurs et exploités, tout en semant la méfiance et la haine entre les victimes de l’exploitation selon des critères de nationalité, et souvent, par extension, de couleur ou de religion. Pour le mouvement ouvrier, il constitue un danger extrêmement grave, car il sape les bases de l’action collective et de la solidarité sans lesquelles les travailleurs sont faibles et désarmés. Si la globalisation capitaliste et le libre commerce sont un piège pour les travailleurs, le « souverainisme » et le repli nationaliste le sont tout autant. N’empêche que le nationalisme est une menace grave et potentiellement mortelle. Affirmer que le nationalisme est une impasse n’a rien de rassurant. Après tout, le nazisme était, lui aussi, une impasse, mais il a pu infliger de terribles souffrances à l’humanité avant d’en faire la démonstration. Aujourd’hui, de nombreuses guerres sont en cours, dont certaines aux portes de L’Europe. N’empêche qu’après plusieurs décennies de paix en l’Europe occidentale, les guerres mondiales peuvent sembler appartenir à un passé lointain. Mais le nationalisme contemporain n’est pas moins dangereux pour autant. Il tire sa force, justement, d’une histoire européenne et mondiale marquée par d’innombrables humiliations, exils, persécutions et massacres, nation contre nation. Le nationalisme ravive les vieilles haines, rivalités et ressentiments enfouis dans la conscience collective et les fait rejaillir dans le présent. L’histoire démontre que dès lors que le nationalisme parvient à s’enraciner dans la société, il est très difficile à éradiquer. La lutte contre ce fléau est donc d’une importance absolument vitale.

Au-delà des citoyens qui ont été contaminés, la propagande d’éléments consciemment chauvins et racistes, les ressorts des réflexes nationalistes dans la population sont multiples. La conscience nationale a de profondes racines historiques. Nous savons que Marx et Engels, dans le Manifeste Communiste de 1848, ont affirmé que les travailleurs « n’ont pas de patrie ». La classe des travailleurs est effectivement une classe internationale aux intérêts communs dans la lutte contre l’exploitation et les injustices du capitalisme. Les organisations qui prétendent défendre les intérêts des travailleurs dans un pays donné devraient donc chercher à développer des liens organisationnels et des dispositifs de solidarité avec des luttes dans d’autres pays et combattre toute tentative de dresser les travailleurs les uns contre les autres selon des critères de nationalité, de couleur ou de religion.

Cependant, il est évident que même le plus internationaliste des citoyens ne peut pas être indifférent au sort du pays dans lequel il vit et il travaille ni au sort de sa langue et de ses racines culturelles. Les travailleurs voient que « chez eux », il manque plusieurs millions d’emplois, que la pénurie d’emplois tend à rabaisser les salaires et miner les « acquis » du passé, qu’il manque de logements, que les systèmes de santé, de sécurité sociale et de retraites sont sous pression et se dégradent, que les industries locales, exposées à la concurrence mondiale font faillite ou partent à l’étranger. Ils ont l’impression que l’économie et la société de leur pays sont malmenées par de puissantes forces extérieures que personne ne maîtrise. En réaction, il est inévitable que s’installe une volonté de reprendre le contrôle de la situation, de ramener l’organisation sociale sur une base territoriale plus facilement gérable, de rétablir, en un mot, la « souveraineté nationale ». Ce phénomène n’est pas, bien évidemment, limité à la France. Il y a une montée en puissance de tendances souverainistes dans pratiquement tous les pays d’Europe. Au Royaume-Uni, le vote en faveur du « brexit » en est une expression, pour ne citer qu’un exemple parmi bien d’autres.

Ce qui sous-tend le réflexe nationaliste, en plus des conséquences négatives de la globalisation, c’est l’absence d’une alternative au système capitaliste dans le programme du mouvement ouvrier. À celui qui dira que ce sont les capitalistes, et non pas les « immigrés », qui détruisent l’emploi, on rétorquera que les capitalistes sont effectivement aux commandes et qu’il faut bien faire avec.  Que le programme du mouvement ouvrier n’ouvre aucune perspective de rupture avec le système capitaliste et que même les soi-disant réformistes sont en réalité des « réformistes sans réformes » ne peut que favoriser la progression des tendances nationalistes. Si aucune transformation de la société permettant de créer des emplois et répondre aux besoins de tous n’est envisageable, il ne reste plus qu’une lutte pour savoir qui s’en sortira et qui ne s’en sortira pas. Ainsi s’installe la notion de « priorité nationale » véhiculée par les nationalistes. Pour faire reculer le nationalisme, il est indispensable que le mouvement ouvrier se libère de son carcan réformiste et ouvre aux travailleurs la perspective d’une transformation révolutionnaire de la société.

L’absence de cette perspective laisse la place au « populisme » qui se caractérise par la dénonciation, au nom du « peuple », du pouvoir des « élites ». Le populisme exploite le ressentiment populaire contre les puissants et contre les institutions à des fins politiques et électorales, mais n’offre pas d’alternative à l’ordre social existant. Par ailleurs, la désignation facile des « élites » sert à cacher la vraie cause des inégalités sociales. Les privilèges et le pouvoir des riches et des « haut placés » en général sont dérivés, d’une façon ou d’une autre, de l’emprise de la classe capitaliste sur l’économie et sur l’ensemble de l’organisation sociale existante. Fixer l’attention sur les « élites » protège le capitalisme dont elles ne sont qu’une émanation. Les élites profitent du système, mais le système lui-même ne disparaîtra que lorsque la propriété et le contrôle de l’appareil productif, commercial et financier des grands capitalistes seront supprimés. Les élites chuteront avec la classe qu’elles défendent.

Le parlementarisme et la démocratie bourgeoise en général ne peuvent acquérir une stabilité que dans la mesure où toutes les classes sociales y trouvent leur compte. Mais lorsque l’équilibre entre les classes cède la place à une politique de régression sociale pour protéger les profits et le pouvoir d’une minorité, le régime parlementaire commence à paraître, aux yeux de ceux qui subissent cette régression, comme un système encombrant et inefficace dans lequel on ne voit plus qu’un repère de « planqués » parasitaires, dissociés du peuple et ne servant que leurs intérêts propres. Le système capitaliste de nos jours, ne pouvant plus exister qu’en imposant une régression sociale permanente, est en train de saper les bases économiques et sociales du parlementarisme. L’émergence de puissantes tendances populistes dans pratiquement tous les pays d’Europe s’explique par ce processus et par les changements qu’il suscite dans la psychologie des masses. Par la même occasion, l’impuissance du parlementarisme, qui ne satisfait ni les capitalistes ni les travailleurs, favorise l’émergence de tendances bonapartistes dans le régime politique. Ici, nous ne parlons pas du bonapartisme de la phase ascendante du capitalisme, mais de celui de sa décadence réactionnaire.

Affaiblissement du mouvement ouvrier

Le mouvement ouvrier doit affronter l’offensive de l’État et de la classe capitaliste dans une position plus faible que dans le passé. Il y a des causes objectives qui ont contribué à l’affaiblissement des organisations syndicales et des partis de gauche au cours des dernières décennies. Parmi elles, il y a la transformation du paysage industriel. Historiquement, la force du syndicalisme s’est développée en fonction de l’industrialisation du pays, et notamment avec la création de grandes concentrations de travailleurs dans l’industrie lourde comme la sidérurgie, les charbonnages, les chemins de fer, les industries portuaire et aéroportuaire, l’énergie, l’automobile et l’aviation. Le démantèlement de bon nombre de ces concentrations et la dislocation des communautés qui les entouraient ont largement détruit les anciens bastions de la CGT et du PCF. L’évolution de la division internationale du travail et la spécialisation de la production ont engendré un recours massif à la sous-traitance dans les grandes entreprises, divisant et affaiblissant la force de travail. Le chômage de masse, la généralisation des emplois précaires et la modification profonde de l’organisation du travail liée au développement de la technologie (informatique, intelligence artificielle, robotisation, etc.) ont énormément compliqué la tâche des syndicats. Mais malgré toutes ces difficultés, la CGT est une force très importante de plusieurs centaines de milliers d’adhérents et dont les réserves de soutien dans la société vont bien au-delà de ses effectifs propres. Elle constitue l’élément central et prépondérant du mouvement ouvrier français.

Aux facteurs liés aux changements sociaux et économiques dans l’affaiblissement de la gauche s’ajoutent les conséquences néfastes des orientations politiques du PS et du PCF au cours de plusieurs décennies, qui les ont très largement discrédités aux yeux des travailleurs. À l’épreuve du pouvoir, les dirigeants des partis qui ont été créés à l’origine pour défendre les intérêts des travailleurs ont capitulé face aux pressions capitalistes, au point d’adopter des politiques de régression sociale. En 1981, au moment de leur arrivée au pouvoir, le Parti Socialiste et le PCF disposaient d’une base sociale massive et enthousiaste. Les deux partis étaient théoriquement « révolutionnaires » selon leurs statuts respectifs, mais dans les faits, le Programme Commun était un programme limité à des réformes sociales qui pouvaient créer, certes, des désagréments passagers aux capitalistes, mais qui laissaient l’essentiel du pouvoir économique entre leurs mains. La nationalisation des banques et de quelques groupes industriels n’avait aucun contenu socialiste, puisque la hiérarchie patronale et les critères de rentabilité et de concurrence sont restés les mêmes.

Face aux pressions capitalistes, il n’a fallu que quelques mois pour que gouvernement proclame une « pause » dans la mise en œuvre de son programme. Peu de temps après, à partir de l’été 1982, il a adopté une politique de casse industrielle et de contre-réforme. La direction du PCF a soutenu, au niveau ministériel et à l’Assemblée Nationale, l’intégralité de la politique d’austérité et n’a finalement quitté le gouvernement qu’en juillet 1984, sous la pression de la base du parti. De nouveau au pouvoir ensemble, de 1997 à 2002, le PS et le PCF ont appliqué une politique de privatisations de grande envergure. Le gouvernement du « socialiste » François Hollande (2012-2017) était quant à lui exclusivement au service du capital financier.

L’expérience des gouvernements de « gauche » a démoralisé et désorienté les travailleurs qui avaient cru au « changement ». Les dirigeants qui devaient défendre leurs intérêts se sont retournés contre eux, une fois au pouvoir. L’enthousiasme débordant du début des années 80 a fait place à un défaitisme passif, une indifférence politique. Ce n’est pas par hasard que l’extrême droite, sous la forme du Front National, a pris son essor à partir du moment où le gouvernement socialiste-communiste s’est retourné contre sa propre base sociale. Les effectifs militants du PS et du PCF se sont effondrés. Durant la période de participation gouvernementale de 1997 et 2002, certaines privatisations ont été réalisées directement par un ministre PCF, la direction du parti allant jusqu’à prétendre que l’ouverture du capital aux investisseurs privés et aux salariés était une forme d’« appropriation sociale » des moyens de production ! Sur la même période, les effectifs du parti sont passés de plus de 250 000 à 100 000. Aujourd’hui, le PCF a environ 50 000 adhérents.

Une masse importante des travailleurs a tiré la conclusion que les partis traditionnels de la gauche, loin de représenter une alternative au système capitaliste, font eux-mêmes partie du système, et même si les militants de ces partis ne sont pas des agents conscients du système, ils n’ont pas d’alternative à proposer. Des convictions de cet ordre étaient très présentes dans les idées des Gilets Jaunes. La politique réformiste de la direction du PCF a réduit son attrait pour la nouvelle génération de militants. Son implantation dans la CGT s’est largement effritée. Malgré les attaques répétées contre les droits et les conditions de vie des travailleurs et de la jeunesse, le parti n’a pas vu un renforcement significatif de ses effectifs. Cependant, dans le contexte économique et social qui nous attend, le PCF pourrait commencer à regagner du terrain. Mais cela dépend en grande partie de ses orientations politiques.

La France Insoumise a connu, elle aussi, un déclin, à partir d’une base militante bien plus faible que le PCF. Son programme est une version édulcorée du réformisme du PS avant son virage à droite en 1982-1983. L’approche politique de Mélenchon est une forme de populisme de gauche. Le peuple d’un côté, les élites de l’autre. Mais on cherchera en vain, dans le programme de la France Insoumise, des mesures décisives contre la classe capitaliste. Malgré un succès relatif sur le plan électoral, les structures internes de ce parti sont fragiles et très peu implantées dans les milieux populaires.

Syndicalisme, politique et Gilets Jaunes

La position du mouvement ouvrier de nos jours constitue un changement important par rapport à la situation qui existait dans le passé. Après les guerres de 1914-18 et de 1939-45, en 1968, et ensuite lors de la chute des dictatures en Grèce, au Portugal et en Espagne, la première vague de la révolution a toujours porté vers le pouvoir les partis de gauche qui dans la période précédente ne s’étaient pas totalement discrédités et qui représentaient une tradition politique importante. Lors de la grève générale de 1968 – dans le contexte de l’essor industriel des « trente glorieuses » avec un taux de chômage très faible – le PCF et la CGT étaient en position de capter et d’encadrer l’immense majorité des forces sociales en mouvement. Ce n’est plus le cas. Le mouvement des Gilets Jaunes de 2018-2019 était un mouvement militant massif qui s’est pourtant déroulé en dehors des organisations traditionnelles des travailleurs. Cependant, malgré son déclin, le PCF est toujours le plus grand parti de France en termes d’effectifs militants. La CGT est de loin la plus importante des structures syndicales avec une capacité de mobilisation et un enracinement social incomparablement plus important que toutes les autres structures réunies. Ainsi, la prochaine fois que le capitalisme provoque un conflit de classe aussi aigu et massif que celui de 1968, le PCF, et surtout la CGT, y occuperont une place importante, mais, cette fois-ci, en parallèle avec un mouvement massif d’« action directe » en dehors de leurs structures et sur lequel ils n’auront aucune prise.

On peut penser que la méfiance à l’égard du syndicalisme de la part des Gilets Jaunes était en partie due à leur inexpérience, mais il faut reconnaître qu’elle tenait aussi, précisément, à une « expérience » indirecte des résultats concrets du syndicalisme dans une époque de régression sociale. Ce n’est pas parce qu’ils n’étaient pas syndiqués que leur opinion sur l’utilité des syndicats ne reposait sur rien. Ils ont vu que les innombrables manifestations et grèves sporadiques organisées par les syndicats et de longues années de lutte « contre l’austérité » n’ont pas empêché la détérioration des conditions de vie. Les syndicats – et surtout la CGT – offrent aux travailleurs le cadre organisationnel d’actions défensives, face à la rapacité patronale et les politiques rétrogrades des gouvernements. La CGT constitue la colonne vertébrale du mouvement ouvrier français. Sans organisation, les travailleurs sont complètement à la merci des employeurs. Mais le syndicalisme a ses limites, surtout à notre époque, où la machinerie gouvernementale et les mécanismes du système capitaliste sont entièrement et implacablement tournés contre les intérêts des travailleurs et du progrès social. Même si les syndicats les plus combatifs étaient beaucoup plus forts qu’ils ne le sont actuellement, l’action syndicale ne pourrait en aucun cas résoudre les problèmes créés par le capitalisme. Même la grève générale, ultime expression de la puissance syndicale, ne peut que gêner le fonctionnement du capitalisme et paralyser temporairement certains secteurs d’activité. La grève générale ne deviendrait une menace sérieuse pour la survie du capitalisme que si elle formait la composante d’une offensive politique pour la prise du pouvoir des travailleurs. Les Gilets Jaunes ont cru pouvoir faire mieux que ce dont les syndicats étaient capables par l’action directe – blocage des autoroutes, assauts contre les « lieux du pouvoir », etc. Mais le mouvement des Gilets Jaunes n’a obtenu aucune concession tangible. Pour lutter, il faut définir des objectifs, élire des représentants, en un mot, s’organiser.

Pour un programme révolutionnaire

À notre époque, le capitalisme ne peut exister sans remettre constamment en cause les conquêtes sociales du passé. Les services publics doivent être transformés en autant de marchés et sources de profit. La position des travailleurs doit être rendue plus précaire, plus vulnérable. Les dépenses sociales doivent être réduites pour que les ressources de l’État profitent davantage aux capitalistes. Tout ce qui fait obstacle à la loi du profit doit être balayé. On peut tenter de résister à ce processus, mais, tant que le système reste intact, toute tentative sérieuse d’effectuer un transfert de richesses au détriment des capitalistes finit par se retourner contre ceux qui sont censés en bénéficier. Une réduction importante des profits dans une économie capitaliste est en fin de compte contre-productive, puisque les capitalistes ne maintiennent pas des activités qui ne sont pas assez rentables. Sous le capitalisme, ce qui n’attire pas le capital tombe. C’est précisément cette réalité qui a poussé les réformistes à la tête du PS et du PCF à abandonner leurs projets de réformes sociales, lorsqu’ils se sont trouvés aux commandes de l’appareil gouvernemental. La conclusion qui découle de cette réalité est que la lutte contre la régression sociale, contre le chômage de masse, la précarité de l’emploi, pour des services publics dignes de ce nom, et contre toutes les injustices et inégalités engendrées par le capitalisme ne peut être victorieuse que s’il passe par la suppression de la mainmise capitaliste sur l’économie et sur l’État. Réformes sociales et révolution sont indissociables. C’est de cette vérité objective – et de sa traduction dans une plateforme programmatique générale – que nous devons convaincre les militants de la CGT, du PCF, les Gilets Jaunes et tous ceux qui sont engagés d’une façon ou d’une autre dans la lutte contre le système.

L’expropriation des capitalistes ouvrira la voie à la mise en place d’une nouvelle organisation sociale, fondée sur la propriété publique et la gestion démocratique des ressources naturelles, productives et financières de la Nation, dans l’intérêt du bien commun et de l’égalité sociale. Nous appelons cette forme de société le socialisme ou le communisme – à ne pas confondre avec les régimes oppressifs qui en URSS et dans le Bloc de l’Est, ont jadis usurpé et dénaturé ces dénominations. La socialisation des moyens de production est l’unique moyen de résoudre les problèmes posés à l’humanité, y compris les problèmes majeurs qui sont d’ordre environnemental et écologique. Mais sans la démocratie la plus complète possible à tous les niveaux de l’organisation économique, sociale et administrative de la société, il est impossible de qualifier une société de socialiste ou communiste.

Perspectives et tâches

La grève des transports de l’hiver 2019-2020, survenue dans la foulée des mobilisations des Gilets Jaunes, marquait la fin d’une période d’atonie relative du mouvement syndical. Mais les événements de la dernière période n’étaient que la phase initiale de la radicalisation. La menace sanitaire du coronavirus a rendu le processus moins visible, mais ne l’a certainement pas interrompu. La prochaine grande vague de luttes aura, le moment venu, un caractère plus explosif, d’autant plus que la faiblesse électorale de la « gauche » ne favorise guère l’illusion d’une solution possible par la voie parlementaire.

La question centrale de notre époque est celle du programme du mouvement ouvrier, dans ses composantes syndicales et politiques. Si le mouvement ouvrier n’ouvre pas la perspective d’un renversement du pouvoir capitaliste en faisant de l’expropriation de la classe capitaliste l’axe central de son programme, le capitalisme réglera la crise à sa manière.

Ne pas prendre le pouvoir laissera la société dans une impasse et condamnera le mouvement ouvrier à une grave défaite. Clairement, entre l’adoption d’un programme révolutionnaire et la réalisation de la révolution elle-même, il y aura du chemin à faire pour convaincre les travailleurs de sa validité. Mais, d’une part, sans programme et sans direction, une révolution est exclue ; d’autre part, l’adoption du programme permettra de mieux combattre le capitalisme et reléguer à l’arrière-plan l’extrême droite nationaliste. Présenter aux travailleurs une perspective d’un changement révolutionnaire est indispensable pour discréditer le « changement » fallacieux que le nationalisme fait miroiter aux victimes du capitalisme.

En résumé, nous ne savons pas combien de temps durera la récession actuelle, mais nous savons d’ores et déjà qu’elle sera probablement la crise la plus grave du système capitaliste depuis 1945, et possiblement plus grave que la Grande Dépression des années 1930. En France, comme dans toute l’Europe, les capitalistes, dont les profits et les marchés sont menacés, deviendront encore plus implacables dans leur combat contre tout ce qui fait obstacle à la soumission au capitalisme de tous les aspects de la vie économique, sociale et politique.

En face de cette offensive, les travailleurs n’auront pas d’autre choix que d’y résister de toutes leurs forces. La crise produira une accélération du processus de radicalisation des travailleurs et des couches intermédiaires de la société, dont l’exaspération et l’aspiration au changement étaient déjà évidentes dans la période précédente. En parallèle avec ce processus, la crise donnera une nouvelle impulsion aux tendances nationalistes et xénophobes. L’exacerbation des antagonismes entre les États, au sein de l’Union européenne et à l’échelle mondiale, contribuera, elle aussi, à renforcer les tendances nationalistes. L’impuissance du parlementarisme tendra à accentuer les aspects bonapartistes du régime gouvernemental.

Devant nous s’ouvre une perspective favorable dans laquelle le militantisme révolutionnaire sera plus porteur que par le passé. Chez la couche la plus politiquement consciente et militante de la jeunesse et des travailleurs, l’impact de la crise posera la question du changement d’ordre social de façon plus impérieuse et fera porter un regard critique plus sévère sur les idées et les comportements des dirigeants du mouvement ouvrier. Il faut utiliser les occasions qui se présentent pour élargir l’audience des idées révolutionnaires. Au mouvement ouvrier – le PCF et la CGT, en particulier – de s’élever à la hauteur de cette situation. La lutte quotidienne pour le progrès social doit être liée, désormais, à l’objectif de la conquête du pouvoir par les travailleurs.

Greg Oxley   PCF Paris / La Riposte

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