Le bilan désastreux du “sauvetage” de la Grèce

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Par Greg Oxley, PCF Paris 10

Les dirigeants de l’Union Européenne ont annoncé, non sans une certaine jubilation, que la Grèce en a fini avec des « plans de sauvetage » mis en place en 2010 et qui comprenaient au total non moins de 289 milliards d’euros.

Ayant respecté les conditions draconiennes qu’ils lui ont infligées au pays depuis 2015, le pays retrouve enfin le droit d’emprunter sur les marchés financiers. L’annonce s’accompagnait de félicitations à l’égard du peuple grec en reconnaissance des « efforts » qui auraient finalement porté leurs fruits, comme si les « efforts » en question – c’est-à-dire un véritable effondrement des conditions de vie la masse de la population –  avaient été librement consentis, au lieu d’avoir été brutalement imposés par la Troïka (BCE, Banque Mondiale, FMI) et des grandes puissances du continent.

La Troïka peut bien jubiler. Les institutions qu’elle regroupe ont fait ce qu’on attendait d’elles. Les plans de sauvetage successifs ont sauvé les intérêts des banques et des grands groupes capitalistes et contribué à la stabilité de la monnaie européenne, facteur majeur dans la rentabilité du capital européen. Avec la complicité d’Alexis Tsipras et de son gouvernement, la résistance populaire a été brisée, permettant à l’Union Européenne de passer en force et d’imposer sa politique. Mais pour les travailleurs et les classes moyennes de la Grèce, rien n’a été réglé. Bien au contraire. Pour eux, et pour l’avenir du pays, le bilan de l’intervention de l’Union Européenne – et du gouvernement Tsipras – est une catastrophe aux conséquences sociales et économiques incalculables.

Les plans de sauvetage successifs ont sauvé les intérêts des banques et des grands groupes capitalistes et contribué à la stabilité de la monnaie européenne, facteur majeur dans la rentabilité du capital européen.

Gesticulations diplomatiques et insuffisance programmatique

Le 25 janvier 2015, Alexis Tsipras a été porté au pouvoir sur la base du rejet massif, rejet populaire massif des plans d’austérité voulue par l’Union Européenne et acceptée par le gouvernement de Georges Papandreou. Le jour même, il a déclaré : « Aujourd’hui, nous avons mis fin à l’austérité. » Or, la régression sociale, en Grèce comme ailleurs, est le produit de l’incapacité du système capitaliste de notre époque à maintenir les taux de profit autrement que par l’imposition de cette régression.

Derrière ce que l’on a pris l’habitude d’appeler « austérité », il y a la réalité objective du capitalisme de notre temps, où les profits des capitalistes ne peuvent être assurés qu’en exerçant une pression permanente sur les conditions de travail et de vie des travailleurs. Tous les gouvernements qui  acceptent le système capitaliste sont contraints, indépendamment de leurs intentions initiales, de mettre leur politique en conformité avec cette réalité.

L’évolution du gouvernement de Tsipras confirme cette affirmation. La rhétorique contre l’austérité ne valait pas grand-chose sans un programme d’action susceptible de briser le carcan capitaliste. Toute la politique de Syriza, par contre, était fondée sur un compromis avec ces intérêts et avec les grandes puissances européennes, l’Allemagne et la France en tête. Tsipras voulait convaincre l’Union Européenne non seulement de cautionner une politique de réformes sociales diamétralement opposées aux intérêts capitalistes, mais aussi qu’elle lui facilite la tâche en lui fournissant le financement nécessaire ! Cette démarche illusoire  n’a pas longtemps résisté à la réalité.

La rhétorique contre l’austérité ne valait pas grand-chose sans un programme d’action susceptible de briser le carcan capitaliste.

Les « négociations » entre le gouvernement grec et l’UE n’étaient qu’une farce. Elles n’étaient que chantages et menaces de la part de Merkel, dont le premier souci était de veiller aux intérêts des banques européennes, à commencer par les banques allemandes. L’Allemagne est de loin la première puissance industrielle et financière de l’UE et la BCE est effectivement sous son contrôle. L’Allemagne exporte entre 35% et 40% de sa production. Aucune autre puissance mondiale n’est à ce niveau. La Chine en est à 30%. Le poids énorme des exportations allemandes fait que tout ce qui risque de les freiner menacerait les fondements mêmes de la puissance allemande. C’est pourquoi la politique européenne et la gestion de la BCE sont des enjeux sur lesquels l’Allemagne ne peut jamais céder. Les autres grandes puissances européennes ne voulaient pas céder non plus, mais ce n’est pas par hasard que Merkel était la véritable « patronne » concernant la question grecque. C’est elle qui avait le dernier mot et qui, tout en veillant aux intérêts capitalistes dans l’ensemble de l’Union Européenne, s’occupait avant tout des intérêts et objectifs particuliers du capitalisme allemand.

Une faillite du réformisme aux conséquences désastreuses

Dans ces conditions, le tour des capitales européennes effectué par Tsipras pour plaider sa cause ne pouvait pas aboutir. Le référendum grec sur l’acceptation ou non des exigences de l’UE a donné un « non » franc et massif (60%). Mais le lendemain du scrutin, Tsipras a capitulé aux exigences de Merkel et de la Troïka. Mais sa volonté d’exécuter ses ordres se heurtait à l’opposition de nombreux députés de Syriza, le privait d’une base parlementaire solide. Il a donc purgé les ministres récalcitrants et organisé de nouvelles élections. Syriza a perdu des dizaines de milliers d’adhérents et ce qu’il en restait s’est scindé en deux. La gauche a été désorganisée, désorientée et démoralisée. En même temps, le sentiment d’humiliation nationale a favorisé le développement du nationalisme et renforcé les organisations fascistes.

Sur les plans social et économique, les conséquences de la politique adoptée par Tsipras ont été ruineuses pour pratiquement tous les Grecs à l’exception des grands capitalistes. Un vaste programme de privatisations portant sur 50 milliards d’euros a été lancé dans le but de renflouer les banques grecques, prises comme elles étaient dans la nasse de leurs propres opérations spéculatives. La TVA et d’autres taxes ont été augmentées. Les dépenses publiques et sociales ont été sabrées. Le gouvernement s’est attaqué aux retraites et aux allocations. De nouvelles lois facilitent des licenciements, portent atteinte aux droits syndicaux, au droit de grève et aux conventions collectives. À cette terrible régression sociale s’ajoutait une humiliation nationale, la gestion de la politique budgétaire de la Grèce étant placée sous le contrôle de la bureaucratie européenne, qui disposait d’un arsenal de mesures punitives en cas du non-respect des « accords ».

Sur les plans social et économique, les conséquences de la politique adoptée par Tsipras ont été ruineuses pour pratiquement tous les Grecs à l’exception des grands capitalistes

Le volet initial du « sauvetage » portait sur un emprunt de 86 milliards d’euros. Cet argent – comme celui des volets suivants – a servi avant tout à remplir les coffres des créanciers capitalistes, dont notamment les banques allemandes et françaises. Il n’a apporté aucune amélioration de la situation des travailleurs et n’a nullement contribué à la reconstruction du pays. La Grèce n’est pas sortie de ses difficultés. Plus de 25% de l’économie nationale a été complètement détruite et sa dette a été massivement aggravée par les « plans d’aide » successifs. La dette publique est l’équivalent de 180% du PIB. Selon l’UE, le remboursement des emprunts ne prendra fin qu’entre 2060 et 2070 et implique une politique d’austérité permanente. Les dépenses publiques et sociales, déjà massivement réduites ces dernières années, feront l’objet de nouvelles réductions, et la politique budgétaire de la Grèce restera sous la surveillance et le contrôle de la Commission Européenne.

L’effondrement économique a provoqué une émigration massive. Entre 2008 et 2016, 4% de la population – environ 400 000 personnes – ont quitté le pays. La raison principale de l’exode est le manque d’emplois. Le taux de chômage se situe aux alentours de 25%. Chez les jeunes, il dépasse 40%. La population vieillit. En 2008, le groupe d’âge des 20-39 ans représentait 29% de de population. Aujourd’hui, il ne représente plus que 24%.

Un KKE au programme rafraîchi comme possible rempart

Les conditions de vie des travailleurs grecs sont d’autant plus difficiles que le mouvement ouvrier et les partis gauche ont été sérieusement ébranlés par la trahison de Tsipras et par l’impact déstabilisateur de l’effondrement économique. Ceci ne peut que compliquer l’organisation de la résistance à l’austérité et ouvrir la voie au développement des organisations nationalistes et fascistes. Syriza a viré vers la droite. Le départ massif d’adhérents a vidé ses structures locales. Sur sa gauche, la force la plus importante est le KKE. L’Unité Populaire, issue de la dislocation de Syriza en 2015-2016, n’a aucune représentation parlementaire. Elle n’a obtenu que 2,7% des voix aux dernières élections. Son échec est sans doute lié à la focalisation de ses dirigeants sur le retour à la drachme, l’ancienne monnaie nationale grecque. Le KKE a obtenu 5%, mais dispose de réserves militantes importantes. La dislocation de Syriza lui ouvre de nouvelles possibilités de développement. À la différence d’autres partis communistes en Europe, le KKE n’a jamais abandonné l’objectif du communisme. Mais ses objectifs révolutionnaires étaient obscurcis par une « théorie des étapes », héritées de l’époque stalinienne, qui insérait artificiellement une étape « démocratique, anti-impérialiste et anti-monopoliste » du capitalisme comme un préalable à la lutte pour le socialisme. Récemment, et très heureusement, le KKE a abandonné cette construction programmatique plutôt confuse. Le KKE pourrait devenir le point focal d’un futur mouvement de masse contre le capitalisme et la régression sociale qu’il impose.

Le KKE pourrait devenir le point focal d’un futur mouvement de masse contre le capitalisme et la régression sociale qu’il impose.

L’évolution du gouvernement de Syriza s’explique avant tout par la faillite du réformisme, dont le programme se caractérise par un refus de toucher aux intérêts fondamentaux des capitalistes. À une époque où les intérêts des capitalistes exigent la destruction des conquêtes sociales, c’est une politique illusoire et inapplicable. La lutte pour la défense et l’extension des conquêtes sociales doit nécessairement être liée à un programme d’expropriation de la classe capitaliste, sous peine de se réduire à l’impuissance.

La politique révolutionnaire du communisme n’est pas désuète. Au contraire, elle pose la question centrale de notre époque et y apporte la réponse. Elle incarne la nécessité de mettre fin au pouvoir économique, social et politique de la classe capitaliste par l’appropriation sociale de tous les leviers essentiels de l’économie et de la réorganisation démocratique de l’Etat pour le mettre au service de la masse de la population.

 

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