Démocratie ou dictature ? (1998)

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Nous publions ci-dessous un premier extrait de La crise du Tiers-Monde et la lutte contre l’impérialisme, rédigé par Ted Grant (1913-2006), et Alan Woods, publié en juin 1998.

[En photo: Ted Grant]

La situation présente se caractérise aussi par le revirement de l’impérialisme sur le plan de la démocratie. Hier, il appuyait des dictatures militaires alors qu’aujourd’hui il prétend promouvoir la « démocratie » là où il est possible de le faire. Les cas d’Haïti et des Philippines en sont de bons exemples. Les Etats-Unis ont retiré leur soutien à des hommes de paille dont ils disposaient sur place et desquels ils n’avaient désormais plus besoin. Il y a deux raisons à cela. D’une part, le stalinisme n’est plus une menace et de ce fait, sous la pression des masses, les impérialistes sont en mesure de concéder une démocratie formelle tant qu’elle ne remet pas en cause leurs intérêts économiques et stratégiques. D’autre part, les dictatures tendent à créer une dynamique propre. Elles créent des bureaucraties gigantesques et coûteuses, et les dictateurs eux-mêmes ont une tendance répandue au népotisme et au goût du luxe, ponctionnant une part des revenus que tirent les compagnies multinationales de ces pays. Certaines de ces dictatures osent même défier leurs maîtres impérialistes et leur poser des problèmes. Ce fut le cas de Noriega au Panama et de Saddam Hussein en Irak, pour ne citer qu’eux.

Aussi longtemps que la pression des mouvements de masse ne menacera pas l’existence même du système capitaliste, la démocratie est le moyen le plus économique de gouvernement du point de vue capitaliste. Dans tous les cas, les décisions les plus importantes seront prises à Washington, Paris et Londres. Il faut savoir quand-même que, pour le moment, la préférence de l’impérialisme pour des pouvoirs « démocratiques » ne veut pas forcément dire qu’il est en mesure de le mettre en place. N’oublions pas l’exemple de deux pays qui étaient supposés effectuer des transitions pacifiques vers une démocratie bourgeoise s’inscrivant dans ce nouvel ordre mondial : le Zaïre de Mobutu et le Nigéria. Dans ces deux pays, les juntes militaires avaient d’autres plans et ont trahi leurs promesses, au grand dam des impérialistes.

C’est aussi relié à la réticence des Etats-Unis de s’impliquer dans des interventions militaires directes à l’étranger. Notre tendance a expliqué que la défaite des Etats-Unis au Vietnam était due principalement à l’opposition des masses sur le plan national et à l’agitation parmi les soldats. Un général américain a même comparé la situation des militaires de son pays engagés au Vietnam à celle de la garnison de Petrograd en 1917. Si le Parti des Travailleurs Socialistes Américains avait eu un authentique programme révolutionnaire, les Etats-Unis auraient été au bord d’une situation révolutionnaire à ce moment-là. C’était la toute première fois que les Etats-Unis étaient vaincus lors d’une guerre. À cette époque, notre tendance expliquait que cela les empêcherait dorénavant d’intervenir avec des troupes au sol dans des pays étrangers. La seule exception que nous avons formulée concernait le Moyen-Orient, où nous avions expliqué que l’importance-clé des hydrocarbures pour l’impérialisme pouvait les forcer à intervenir en cas de situation révolutionnaire en Arabie Saoudite.

Depuis lors, nous avons vu les Etats-Unis, pouvoir impérialiste le plus puissant de l’histoire, se retirer du Liban et de la Somalie. Les seuls cas de véritables interventions de troupes au sol s’étaient produits dans de petits pays comme Grenade, Panama et Haïti où il n’était question que de rapides opérations contre de petits et faibles pays avec très peu de risques.

Par contraste, la guerre du Golfe contre l’Irak était principalement menée via des bombardements aériens. Même lorsque les Etats-Unis ont percé les lignes irakiennes ouvrant la voie vers Bagdad, ils ont renoncé à marcher sur la capitale. Les stratèges du Pentagone ont eu peur d’être enlisés dans une guérilla prolongée qui aurait rencontré une opposition de masse au pays une fois le premier soldat ramené dans un cercueil. Ainsi, nous observons la situation contradictoire où l’une des plus grandes puissances impérialistes de l’histoire est incapable d’intervenir au sol même dans un pays petit et faible comme la Somalie. Cependant, cette nouvelle « histoire d’amour » entre l’impérialisme et la démocratie ne durera que tant que la démocratie formelle garantira sa domination économique. Dans tous les cas, quelle sorte de démocratie est permise à ces peuples ? Au mieux, nous pouvons parler de semi-démocratie, une escroquerie et un cache-sexe pour dissimuler la domination des banques, des monopoles  et de l’impérialisme. Et dès que la classe ouvrière et la paysannerie défieront sérieusement le régime capitaliste, les impérialistes reviendront sans hésitation aux mêmes vieilles méthodes s’appuyant sur des dictatures féroces.

En Amérique Latine, la plupart des régimes dictatoriaux sont tombés et ont été remplacés par des démocraties bourgeoises « normales » à peu près partout sur le continent. Mais là aussi, et avec l’intensification de la lutte des classes, des sections de l’appareil d’état montrent déjà des velléités de revenir à une répression ouverte contre le mouvement ouvrier et ses organisations. Au Pérou, un régime bonapartiste de type parlementaire donne un rôle de plus en plus important à l’armée dans la conduite de l’état, du système judiciaire etc. Dans beaucoup de pays latino-américains, la classe dirigeante enrôle des assassins pour liquider des activistes syndicaux. Au Honduras, en Colombie, au Brésil, en Argentine pour ne nommer que ces pays nouvellement entrés dans une phase de démocratie formelle, des activistes syndicaux et paysans ont été tués en plein jour. De là à installer des régimes ouvertement dictatoriaux il y a un pas, mais un pas que les classes dirigeantes de ces pays n’hésiteront pas à franchir avec l’appui inconditionnel de l’impérialisme états-unien et lorsque la situation l’exigera.

Cependant, les classes dirigeantes ne feront cela qu’à partir du moment où elles sentiront leur pouvoir menacé par le mouvement ouvrier dans leurs pays respectifs. À présent, le balancier a déjà commencé à virer à gauche dans la région. Des mobilisations massives ont eu lieu dans la dernière période. Des grèves, des grèves générales, et des quasi-insurrections localisées ont eu lieu dans la plupart des pays. En Equateur, une grève générale avec des caractéristiques insurrectionnelles a renversé le gouvernement honni de Buccaram. Mais l’absence d’alternative politique a laissé la place à un gouvernement démocratique encore plus « normal ». En Bolivie, nous avons assisté à une même manifestation d’héroïsme de la part des travailleurs qui ont organisé des grèves générales sur presque une année. Mais sans un parti révolutionnaire, il n’y aura aucune voie de sortie. Dans les conditions de la crise capitaliste, même les grèves les plus dures ne pourront résoudre les problèmes fondamentaux de la classe ouvrière.

 

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