Les causes historiques du stalinisme

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De tous les arguments qui sont opposés au communisme, la dégénérescence stalinienne de l’URSS constitue l’un des plus puissants. Les idéologues du capitalisme prétendent qu’il s’agit d’un phénomène inhérent au socialisme. Bien des travailleurs sont influencés par cette idée, et c’est à cela qu’il faut répondre. Il ne suffit pas de déclarer que nous rejetons le « modèle » du stalinisme. Il faut expliquer la dégénérescence bureaucratique de l’Union Soviétique d’un point de vue marxiste.

La Révolution russe de 1917 fut l’un des plus grands événements de l’histoire de l’humanité. Dans le pays économiquement et socialement arriéré qu’était la Russie tsariste, les travailleurs, les soldats et les couches inférieures de la paysannerie se sont soulevés en masse pour mettre fin à la guerre et à l’oppression. La monarchie a été renversée par une grève insurrectionnelle en février 1917. Au cours de cette insurrection, des organes de lutte – les soviets (conseils) – ont été créés, sous le contrôle démocratique et collectif des exploités. Quelques mois plus tard, face au refus des gouvernements successifs de mettre fin à la guerre et à leur incapacité à résoudre les problèmes des masses, les soviets, dans lesquels les marxistes étaient devenus majoritaires, ont pris le pouvoir. Pour les communistes d’aujourd’hui, cette expérience colossale constitue une source inépuisable d’enseignements politiques et théoriques.

Après la prise du pouvoir à Petrograd et Moscou, il fallut trois années de lutte contre les armées de la contre-révolution interne et d’une vingtaine de puissances étrangères avant que la révolution ne l’emporte sur l’ensemble du territoire de l’ancien Empire. De cette épreuve décisive, la jeune République soviétique est sortie victorieuse, mais épuisée. Des dizaines de milliers de communistes ont payé de leur vie leur engagement révolutionnaire dans l’Armée Rouge. Parmi ceux qui ont péri se trouvaient les représentants les plus remarquables de la classe ouvrière. L’économie était exsangue.

Comme dans d’autres révolutions, la Révolution russe a été suivie par une période de réaction, sur la base de la fatigue et de la démobilisation des masses qui l’avaient accomplie. La Révolution française avait connu, elle aussi, sa phase ascendante et sa phase descendante, amorcée par les événements du 27 juillet (9 Thermidor) 1794 et la chute de Robespierre. La succession, au premier plan, de Mirabeau, La Fayette, Brissot, Danton et Robespierre, suivis par le Directoire de Bonaparte, était l’expression de la courbe de l’intervention des masses aux différentes étapes du processus révolutionnaire. Les conflits au sommet de l’Etat reflètent des modifications dans les rapports entre les classes et les changements dans la psychologie des masses qui les accompagnent.

La classe ouvrière russe, numériquement faible et culturellement arriérée, avait bouleversé l’édifice de l’ordre tsariste et capitaliste. La Russie est passée, en quelques mois, d’une monarchie despotique à un régime soviétique. Inéluctablement, après une avancée aussi prodigieuse, la réaction devait relever la tête, y compris dans les rangs de la classe révolutionnaire. Aux difficultés matérielles intérieures et à la lutte pour la survie quotidienne s’ajoutait le danger mortel des interventions militaires étrangères. Au lieu du bien-être tant espéré, la misère et la mort rôdaient. Une révolution dévore l’énergie de la classe révolutionnaire.

Avant comme après la révolution, Lénine et Trotsky étaient résolument internationalistes. Pour les dirigeants de la révolution, il était évident que si elle ne s’étendait pas au-delà des frontières de la Russie, pour devenir au moins européenne, elle finirait par s’effondrer. La Nouvelle Politique Economique (NEP) a été adoptée en 1921 dans le but de gagner du temps et dans l’espoir que des victoires révolutionnaires, en Europe, viendraient au secours de la Révolution russe. La NEP ouvrait un champ d’activités aux riches paysans, sous le contrôle de l’Etat soviétique, dans le but de développer l’agriculture. Lénine était pleinement conscient des dangers contre-révolutionnaires que comportait ce repli stratégique. Au XIe Congrès du Parti bolchevik, en mars 1922, il expliquait franchement que la NEP renforçait les tendances bourgeoises dans la société. Il mettait le parti en garde contre la corruption des milieux dirigeants. « A Moscou , disait-il, quatre mille sept cents communistes responsables dirigent la machine gouvernementale. Mais qui dirige et qui est dirigé ? Je doute fort qu’on puisse dire que ce sont les communistes qui dirigent… » Dans l’année qui précéda sa mort, en janvier 1924, Lénine s’efforça de lutter contre les abus de pouvoir et la corruption de l’administration.

La fin de la période de guerre signifiait l’affectation d’une nouvelle couche de dirigeants à des postes administratifs. Les officiers démobilisés conservaient les habitudes et les comportements du temps de guerre. Peu à peu, les masses furent écartées de l’exercice effectif du pouvoir. En même temps, les petits-bourgeois des villes et des campagnes avançaient, enhardis par les opportunités que leur ouvrait la NEP. Dans ce contexte, les différents échelons de la jeune bureaucratie soviétique, qui devaient être au service du prolétariat, jouaient de plus en plus un rôle d’arbitre entre les classes. Ils gagnaient en assurance et en autonomie. Le terme de « sovbour » – bourgeois soviétique – fit son entrée dans le vocabulaire des travailleurs.

Ce réalignement des forces sociales s’opérait dans une situation internationale qui ne pouvait que l’accentuer. Chaque défaite de la classe ouvrière, à l’étranger, obscurcissait l’horizon des éléments révolutionnaires et accentuait le scepticisme et la désinvolture des bureaucrates. Au niveau de l’Internationale Communiste, les erreurs successives de la politique de Staline, Zinoviev et Kamenev, puis de Staline et Boukharine, contribuaient à des défaites internationales qui, en retour, démoralisaient les révolutionnaires et renforçaient le conservatisme national de la bureaucratie. En 1923, l’insurrection en Bulgarie fut battue. La même année, les ouvriers soviétiques suivaient attentivement la nouvelle offensive révolutionnaire en Allemagne. Mais au moment décisif, la direction du Parti Communiste Allemand renonça au combat. Pour les communistes d’URSS, cette nouvelle défaite fut une déception cruelle. En 1924, ils apprirent l’échec du soulèvement en Estonie ; en 1926, la liquidation de la grève générale en Grande-Bretagne et la victoire de Pilsudski en Pologne. En 1927-28, le Kuomintang de Tchang Kai-chek noyait la Révolution chinoise dans un bain de sang. La direction de l’Internationale Communiste n’y était pas pour rien : elle avait poussé à la dissolution de facto du Parti Communiste Chinois dans le Kuomintang, qui désormais massacrait les militants communistes par centaines de milliers.

Dans les années 30, des défaites plus graves encore eurent lieu en Allemagne et en Autriche, avec l’avènement de régimes fascistes. Cette longue chaîne de défaites a abouti à l’effondrement de la confiance des masses russes dans la révolution mondiale et à l’isolement des révolutionnaires internationalistes. Dans ces conditions, la bureaucratie soviétique pouvait se hisser toujours plus haut, éliminant au passage tout ce qui restait de la démocratie soviétique des premières années post-révolutionnaires.

Le processus de bureaucratisation à l’œuvre, dans l’Etat et le parti, s’est traduit par une lutte sur les plans idéologique et organisationnel. S’appuyant sur la vague de désillusion quant à la possibilité d’une révolution internationale, la bureaucratie a déclenché une campagne contre la « révolution permanente » et pour le « socialisme dans un seul pays ». Cette propagande trouvait un écho chez les ouvriers fatigués, et plus encore chez les paysans. La défaite en Chine a ouvert la voie à des arrestations en masse d’opposants internationalistes. C’est alors que Trotsky, qui dirigeait l’opposition de gauche, a été envoyé en exil.

Ce n’est pas un hasard si Staline devint le porte-parole de la bureaucratie ascendante. Il était au cœur de l’appareil administratif, avait le prestige d’un « vieux bolchevik » et une étroitesse d’esprit qui l’éloignait des préoccupations théoriques. Il convenait donc parfaitement au rôle d’arbitre des affaires intérieures de la caste qui s’affranchissait rapidement des « vieux » principes. Toute son activité tendait à libérer l’appareil du parti du contrôle de ses membres, ce qui ne pouvait que favoriser la corruption.

Vers la fin des années 20, Kroupskaïa, la compagne de Lénine, disait déjà que « si Lénine était encore vivant, il serait certainement en prison. » Dans les années trente, bien des représentants principaux de la bureaucratie et de la diplomatie soviétiques avaient été du côté de la contre-révolution en 1917, tandis que dirigeants et militants de la révolution d’Octobre mourraient dans les camps et devant les pelotons d’exécution du régime stalinien.

Le stalinisme était une forme de bonapartisme, c’est-à-dire un régime se dressant en arbitre entre les classes en conflit. Mais à la différence des régimes bonapartistes bourgeois, le régime de Staline reposait sur les rapports de propriété créés par la révolution d’Octobre. Dans sa lutte contre l’internationalisme et la démocratie soviétique, le régime s’appuyait sur les éléments bourgeois renforcés par le prolongement de la NEP : le « cours vers le koulak » (paysan riche). En 1927-28, ces éléments ont tenté un coup de force pour rétablir le capitalisme. Staline a alors fait volte-face pour les éliminer complètement par la collectivisation forcée. A travers de tels zigzags, la bureaucratie défendait la socialisation des moyens de production, mais avec des méthodes qui, à terme, ont préparé les conditions de la restauration capitaliste. Celle-ci fut accomplie par la bureaucratie « communiste », à son propre profit, dans des années 1990.

La dégénérescence bureaucratique n’est donc pas inhérente au socialisme. En Russie, elle fut le produit des conditions objectives nationales et internationales de la période post-révolutionnaire, et notamment de l’isolement de la révolution dans un pays économiquement et culturellement arriéré.

Greg Oxley (PCF Paris 10e)

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