La Cour d’appel de Paris a confirmé le 7 juillet dernier la condamnation de Marine Le Pen et des principaux dirigeants du RN dans l’affaire des assistants parlementaires européens du RN.
La présidente du Rassemblement national a été déclarée coupable de détournement de fonds publics et condamnée à une amende de 100 000 euros, à trois ans de prison dont un an ferme sous bracelet électronique et à 45 mois d’inéligibilité dont 30 mois avec sursis.
Dans n’importe quelle démocratie digne de ce nom, la condamnation d’un responsable politique à une peine de prison ferme pour détournement de fonds publics marquerait la fin de sa carrière politique.
Pas dans la France d’Emmanuel Macron où des ministres mis en examen, comme Eric Dupond-Moretti ou Rachida Dati ont pu rester en poste avec le soutien du Président de la République.
A peine sortie du tribunal, Marine Le Pen s’est empressée de courir sur le plateau de TF1 pour annoncer sa quatrième candidature à l’élection présidentielle.
Il y avait urgence : tous les médias commençaient à gloser sur le possible remplacement de Marine Pen par Jordan Bardella, déjà adoubé par l’écosystème médiatique de Vincent Bolloré (C News, Europe 1 et le JDD) et par le MEDEF à qui le président du RN a déjà commencé à donner des gages.
Rien de nouveau sous le soleil : le RN a toujours été un parti « attrape-tout ». Dans les années 1980, Jean-Marie Le Pen se présentait comme un « Reagan » français, champion de l’anticommunisme, défenseur du petit patronat écrasé d’impôts, hostile aux fonctionnaires, tout en prétendant qu’il était « socialement de gauche et économiquement de droite ».
L’opposition entre une ligne prétendument « sociale » du RN qui serait incarnée par Marine Le Pen est les élus du Nord, contre une ligne « identitaire et libérale » qui serait incarnée par Bardella et Eric Ciotti est purement factice : le RN est un parti capitaliste en même temps qu’une PME familiale qui distribue postes et prébendes aux fidèles.
En tout état de cause, les différents sondages parus depuis la première condamnation de Marine Le Pen en mars 2025 vont dans le même sens : les électeurs du RN se montrent indulgents envers leur championne. Les micros-trottoirs réalisés par les journalistes en direct d’Hénin-Beaumont où Marine Le Pen est élue députée depuis 2017 montrent la même indulgence.
Souvent désabusés et ayant perdu confiance dans les partis politiques en général, les électeurs du RN se moquent que Marine Le Pen ait fait rémunérer par le parlement européen les permanents politiques de son parti, en toute illégalité.
Le vote RN, un vote « nativiste »
Pour les électeurs du RN, quoi que fasse Marine Le Pen, il est temps de « donner sa chance » au RN, parce qu’« on ne les a jamais essayés » et que le RN apparaît comme le parti qui défend les intérêts des classes populaires travailleuses face au « système », qu’avec le RN, on mettra fin à « l’assistanat » et à l’immigration.
Les travaux des sociologues sur le vote RN montrent la dimension raciste du vote populaire pour le RN. De même que le vote pour Trump aux USA, le vote pour l’AFD en Allemagne ou le vote pour le parti Reform UK de Nigel Farage au Royaume-Uni, l’idéologie du RN relève de l’idéologie « nativiste » : dans un contexte de crise du capitalisme et de désindustrialisation, l’idéologie nativiste repose sur l’idée qu’il faudrait réserver les avantages sociaux (allocations chômage, prestations sociales, logements…) aux seuls habitants de « souche » du pays – aux « natifs » – et les refuser aux « immigrés » et aux « étrangers », suspects de ne pas vouloir s’intégrer à la communauté et considérés comme une menace pour l’identité nationale par leur présence, leur visibilité ou leur pratique religieuse.
Le logiciel « nativiste » du RN est efficace dans une partie des classes populaires, notamment les travailleurs isolés et éloignés du syndicalisme, mais aussi chez les employés comme chez les commerçants et petits patrons ce qui fait du vote RN un vote « interclassiste ».
Sondée dans le dernier sondage IFOP à 36 % d’intention de vote au premier tour après l’annonce de sa condamnation en appel pour détournement de fonds publics, Marine Le Pen est donnée gagnante au second tour de la présidentielle face aux candidats de droite et du centre droit comme Edouard Philippe ou Gabriel Attal et face à Jean-Luc Mélenchon s’il parvenait à se qualifier au second tour, ce qui semble de l’ordre du possible.
Si les sondages sont toujours à manier avec prudence, ils nous donnent quand même une idée précise de l’état de l’opinion publique à l’instant T.
L’irresponsabilité des partis de gauche
On mesure par là l’irresponsabilité des chefs des partis du Nouveau Front populaire, constitué dans l’urgence en juin 2024 afin d’empêcher la victoire annoncée de Jordan Bardella aux législatives.
Comme l’a montré Jean Vigreux, l’antifascisme et le désir d’unité avaient été le moteur du Front populaire. Entre 1934 et 1936, des comités locaux du Rassemblement populaire ont essaimé sur tout le territoire. Les différences entre la SFIO de Léon Blum et le PCF de Maurice Thorez, fidèle à Moscou et à Staline étaient pourtant autrement plus sérieuses que les divergences entre le PCF et LFI ou entre le PS et LFI.
Deux ans après la formation du NFP, malgré les efforts des écologistes, de Générations, de l’Après et de Debout pour garder le NFP uni et organiser une primaire rassemblant largement tout le « peuple de gauche », le vote de la majorité du PS pour désigner un candidat du pôle social-démocrate est venu mettre le dernier clou au cercueil de la primaire, pour la plus grande joie de Place Publique, du PCF et de LFI qui n’avaient jamais voulu y participer.
En l’absence de primaire et d’accords de coalitions entre partis de gauche, on se dirige vers un départage par les sondages des candidats de gauche qui pourrait profiter à Jean-Luc Mélenchon qui cherche par tous les moyens depuis une décennie à imposer l’hégémonie de LFI sur le reste de la gauche et refuse toute alliance de type « cartel électoral » qu’elle ne contrôlerait pas, multipliant au passage les invectives contre les alliés d’hier et les menaces de rétorsion aux législatives.
Pas sûr que cette stratégie soit de nature à rassembler et à susciter de l’enthousiasme face à un vote lepéniste solidement ancré et que rien ne semble pouvoir entamer…
Inexistant sur le plan politique, le « front antifasciste » devra pourtant se construire, avec les syndicats et les associations, sur tout le territoire pour empêcher la victoire du RN et se préparer à résister en cas d’échec. Les militants de La Riposte y prendront toute leur part.
David NOËL
PCF Avion

Cher David,
Je partage largement ton inquiétude devant la progression du RN et je trouve ton rappel historique utile. En revanche, il me semble que notre divergence porte moins sur le diagnostic que sur la méthode d’analyse.
À mes yeux, il existe trois glissements.
Le premier consiste à raisonner principalement dans le cadre électoral et d’être dans la réaction électoraliste. Or, pour un marxiste-léniniste, les élections expriment un rapport de forces ; elles ne le créent pas. Réduire la progression du RN à l’insuffisance de l’unité de la gauche revient à prendre un effet pour une cause.
Le second est de faire du Front populaire de 1936 un modèle directement transposable au Nouveau Front populaire de 2024. Historiquement, les deux situations sont profondément différentes. En 1936, le Front populaire s’appuyait sur un mouvement ouvrier de masse, une CGT réunifiée, des occupations d’usines, un puissant Parti communiste français (SFIC), en dynamique et en renforcement constant, et la stratégie approuvée au VIIᵉ congrès de l’Internationale communiste de 1935 défendue par Dimitrov. Aujourd’hui, nous faisons face à une désindustrialisation avancée, à l’affaiblissement des organisations du travail, à une abstention populaire massive et à une gauche dont le centre de gravité social est largement constitué des classes intermédiaires. Employer le même mot ne suffit donc pas à désigner la même réalité sociale.
Le troisième glissement consiste à identifier presque automatiquement l’unité électorale à l’unité populaire. Or Antonio Gramsci, prolongeant le marxisme-léninisme, nous rappelle qu’une hégémonie ne résulte pas de l’addition d’appareils ou de segments électoraux ; bien au contraire, elle se construit autour d’un projet capable d’unifier les intérêts des classes laborieuses et d’exercer une direction politique et culturelle.
C’est pourquoi il me semble qu’une question essentielle manque à ton raisonnement : pourquoi des millions d’ouvriers, d’employés, de jeunes précaires et d’abstentionnistes ne se reconnaissent-ils plus durablement dans la gauche rassemblée, comme les salariés dans le syndicalisme rassemblé à la CES ? Si nous ne répondons pas à cette question, nous risquons de rester prisonniers d’une logique exclusivement électorale.
Je ne crois pas que la principale irresponsabilité soit le choix opéré par le 40ᵉ congrès du PCF. Bien au contraire. Ce dernier prend ses responsabilités depuis le 38ème Congrès de réorientation. Il progresse lentement. Trop lentement, car l’esprit khrouchtchévien hante toujours une minorité de notable et le gauchiste du freudo-maxisme électoraliste influence toujours. Notre principale responsabilité réside davantage dans les orientations accumulées depuis plus de vingt ans qui ont conduit une partie de la gauche à s’éloigner progressivement du monde du travail, de la production et de la bataille idéologique.
Le congrès n’a certainement pas tout résolu, mais il marque une tentative de réorienter le Parti autour du travail, de l’industrie, de la souveraineté populaire, des services publics, de la paix et d’un « communisme de conquête ». Cette évolution mérite d’être discutée sur le fond plutôt que ramenée à la seule question présidentielle et de l’égo-politique mouvementiste au verbe gauchisant imposé par Jean-Luc Mélenchon.
Le RN n’est évidemment pas un phénomène extérieur au capitalisme français. Il prospère sur les contradictions produites par ce dernier : désindustrialisation, précarisation, affaiblissement du mouvement ouvrier, perte de repères collectifs et crise de représentation. C’est précisément pour cette raison que la réponse ne peut pas être seulement une nouvelle combinaison électorale avec les amis écologistes et socialistes de Mélenchon.
L’enjeu est de reconstruire une majorité sociale avant de reconstruire une majorité électorale. Et le prolétariat a besoin de son parti et de son autonomie d’action. Cela suppose de renouer avec les salariés des entreprises, les quartiers populaires, les syndicats de lutte de classe, les abstentionnistes, de reconstruire une conscience de classe et de proposer une perspective crédible de transformation socialiste. Comme le rappelait Georges Politzer, le marxisme n’est pas une morale mais une méthode d’analyse concrète d’une situation concrète.
Par conséquent, le meilleur antidote à l’extrême droite n’est pas seulement un front électoral de plus ; c’est la reconstruction d’une conscience de classe, d’une organisation populaire et d’une perspective de transformation sociale. L’histoire montre que lorsque le mouvement ouvrier retrouve cette capacité d’entraînement, l’extrême droite recule ; lorsqu’il l’abandonne, elle prospère sur le terrain laissé vacant.
Fraternellement.