Il y a 90 ans le Front populaire arrivait au pouvoir. Au-delà de la victoire électorale qui conduit pour la première fois un socialiste à la tête du gouvernement, Léon Blum, les réalisations du Front populaire marquent encore notre société : congés payés, conventions collectives, délégués ouvriers dans les usines, semaine de 40h, etc. Outre ces conquêtes sociales, le Front populaire constitue une alliance politique nouvelle entre toutes les forces de gauche contre le fascisme. Cette union qui se réalise entre 1934 et 1935 permet d’agréger plus de 90 organisations politiques, culturelles ou sportives dans un même mouvement antifasciste et émancipateur.
Outre ces dimensions fondamentales, le Front populaire constitue aussi un immense espoir avec la réunification syndicale de la CGT au début de l’années 1936 et les grèves du printemps et de l’été 1936. Ces grèves de mai-juin 1936 constituent un moment fondamental dans l’histoire du Front populaire. Appelées « grèves sur le tas », ces grèves avec occupation d’usine ont changé la donne – offrant aux travailleurs un moment de temps suspendu où les regards se croisent, où les hommes et les femmes peuvent enfin se saluer, se rencontrer et discuter. Loin du bruit des machines et des cadences infernales, elles donnent à voir l’esprit combattif du mouvement ouvrier, qui subit depuis de nombreuses années le chômage, les bas salaires et les effets induits de la taylorisation. Mouvement de soutien à la gauche victorieuse, ces grèves suscitent de nombreux espoirs, qui sont captés et retranscrits aussi bien par le texte de Simone Weil que par les nombreuses photographies – et parfois les films – d’époque, qui donnent à voir les conditions de vie et de luttes dans les usines. Reflétant cette atmosphère, la philosophe Simone Weil écrit : « Il s’agit, après avoir toujours plié, tout subi, tout encaissé en silence pendant des mois et des années, d’oser enfin se redresser. Se tenir debout ». C’est la dignité retrouvée qui est ici célébrée. Les ouvriers grévistes désirent s’émanciper des cadences et des machines, du rythme imposé par le chronométreur et les logiques de la standardisation productiviste, communément appelée fordisme en lien avec les normes du capitalisme américain.
À peine installé au gouvernement, Léon Blum réunit l’ensemble des organisations représentatives des ouvriers (Confédération générale du travail, CGT réunifiée depuis son congrès de Toulouse en mars 1936) et du patronat (Confédération générale de la production française, CGPF) à l’hôtel Matignon pour trouver les solutions au mouvement social sans précédent ou pour sortir de la crise. Il est entouré des ministres concernés par les effets des grèves. Pour la première fois, dans l’histoire de la République, le chef du gouvernement devient l’arbitre du conflit entre les thèses ouvrières et patronales. Cet accord sert de levier pour la signature ultérieure des « contrats collectifs de travail » ou « conventions collectives ».
La volonté d’aboutir très vite à un accord est respectée et, dans la nuit, la signature de « l’accord Matignon » est acquise. L’accord prévoit :
— les congés payés annuels (12 jours ouvrables) qui n’étaient pas dans l’accord de gouvernement
— la semaine de 40 heures
— les contrats collectifs
— des délégués du personnel élus et la liberté syndicale
Le patronat s’engage à respecter la liberté syndicale et décide de ne pas prendre de sanction pour fait de grève. De leur côté, les représentants de la CGT condamnent tout débordement et insistent sur le respect de la légalité, obtenant satisfaction sur une politique de relance qu’ils demandaient depuis les débuts de la crise. Le gouvernement s’arroge un rôle de régulateur lors d’un conflit social, dépassant la mission de « maintien de l’ordre » qu’il assumait auparavant : c’est un acte fondateur dans l’histoire de la négociation entre « partenaires sociaux ». Dorénavant, même s’il reste garant du respect de la propriété privée malmenée par les occupations d’usine, le gouvernement n’est plus enclin à envoyer la troupe.
L’accord sert aussi de levier aux grévistes en province au début de l’été pour obtenir du patronat local la signature des mêmes droits. Dans cette dynamique, le mouvement social ne faiblit pas et le PCF, qui a « le ministère des masses » selon les mots de Paul Vaillant-Couturier, en appelle à la responsabilité de la classe ouvrière, car malgré la volonté de Maurice Thorez, secrétaire général du PCF, Moscou et l’Internationale communiste avaient mis leur veto pour l’entrée des communistes au gouvernement de Léon Blum.
Malgré ces réalisations et les espoirs suscités, entre autres avec les premiers congés payés et l’éducation populaire et sportive pour toutes et tous (pensons aux maisons de la culture d’Aragon en métropole et de Camus à Alger), la revanche des patrons est à l’ordre du jour, les ligues d’extrême-droite dissoutes le 18 juin 1936 se reconstituent en parti et surtout la Guerre d’Espagne viennent noircir ce moment singulier. D’aucuns peuvent toujours évoquer la désillusion, les renoncements, voire la révolution trahie, d’autres ont une vision mythique de l’événement, ce qu’il faut retenir c’est la dignité ouvrière et populaire retrouvée et ce moment a changé la vie de la majorité des femmes et des hommes qui jusqu’à l’heure étaient assignés à une condition de dominés. Tout ce qui n’a pas pu se réaliser au cours de ces deux années (1936-1938), car les radicaux socialistes se détournent de la coalition pour gouverner avec le centre-droit, sera repris par le programme du Conseil national de la Résistance et mis en œuvre entre 1944 et 1947.
Jean VIGREUX
Historien
