De la crise sanitaire au désastre social

Print Friendly, PDF & Email

Depuis la sortie du confinement au mois de mai, une cascade de plans sociaux s’est abattue sur le pays, venant aussi bien de « géants français » que de multinationales, qu’ils aient ou non obtenus des subsides de l’État pour s’implanter ou rester sur le territoire. Le gouvernement lui-même anticipe la destruction de 800 000 emplois dans ces grandes entreprises, soit 3% des emplois en France avant la crise du COVID – et ces chiffres ne tiennent même pas compte des PME ! Au plus fort de la crise sanitaire et durant le confinement, de nombreux pays du continent européen ont eu recours à des dispositifs de protection sociale, notamment par des mesures de chômage partiel. Cette protection a permis d’éviter aux salariés concernés la descente brutale dans la misère qui a frappé ceux du secteur informel. En France, l’UNEDIC estime que le coût global de l’activité partielle pour mars et avril avoisinerait 12,9 milliards d’euros. Ces dépenses publiques ne devraient cependant pas empêcher le taux de chômage de passer au-dessus des 10% à la fin de l’année, selon la Banque de France.

Argent public contre suppression d’emplois : l’exemple de l’aéronautique

En réponse à ces prévisions, Édouard Philippe a fièrement annoncé des plans d’aides massives. La filière aéronautique en sera largement bénéficiaire : 15 milliards d’euros lui seront dévoués, dont 1 milliard pour Airbus (en dette et en fonds propres), avec une première levée de fonds de 500 millions d’euros en capital, mobilisable dès le mois de juillet 2020. Cela n’empêche pas l’avionneur européen de prévoir la suppression de 15 000 postes – dont 5000 emplois en France (sur un total de 25 000 salariés). Au-delà de ces suppressions d’emplois, c’est toute une chaîne de sous-traitants qui est impactée et chacun y va de ses annonces : 245 emplois chez Sogeclair Aerospace, 3300 emplois chez Daher (tous les intérimaires et 1300 emplois en CDI). D’autres jouent la carte du chantage à l’emploi, comme chez Derichebourg, où le patron demande notamment l’abandon de l’indemnité de transport pour tous les salariés pour éviter un PSE immédiat qui pourrait toucher jusqu’à 700 salariés sur un total de 1600. La CCI d’Occitanie juge la situation extrêmement critique pour la filière aéronautique. Son président,Alain di Crescenzo, table sur une baisse d’activité de 50 % cette année, de 33% l’année prochaine et de 20 à 25% en 2022, avec le risque de 80 000 suppressions emplois directs et indirects.

Chez Air France, 7580 emplois parmi les hôtesses et stewards et de 2 000 à 2 500 postes de pilotes sont menacés. Selon Les Echos «la filiale du groupe la plus impactée serait toutefois Hop, où près d’un millier d’emplois seraient menacés, sur un total de 2 751 salariés». Ces destructions d’emplois auraient lieu alors que le groupe Air France-KLM a déjà obtenu 7 milliards d’euros d’aides de l’État français et entre 2 à 4 milliards d’euros de l’État néerlandais. Chez ADP, c’est 200 millions d’euros d’économies qui sont prévus par la suppression de 700 à 1000 postes, la réduction des acquis sociaux et la diminution des salaires.

Secteur automobile : Renault, le roi des escrocs

Les prévisions actuelles du marché automobile font état d’une baisse du marché en 2020 d’au moins 20% au plan mondial et probablement de 30% en Europe, selon le gouvernement français. En France, le secteur représente environ 400 000 emplois. Cinq milliards d’euros ont été promis à Renault sans aucune garantie de sauvegarde de l’emploi. Le groupe ne s’en est pas privé : dans le cadre d’un plan d’économies de plus de 2 milliards d’euros sur trois ans, Renault a annoncé le 29 mai la suppression d’environ 15 000 emplois dans le monde, dont 5000 en France et en Allemagne, 1700 en Grande-Bretagne et 1600 en Espagne, sur un total d’environ 45000 salariés. En outre, le constructeur prévoit 800 millions d’euros de réduction de coûts dans l’ingénierie par « l’optimisation de l’utilisation des centres de recherche à l’étranger et de la sous-traitance » et une réorganisation des activités de son techno-centre à Guyancourt dans les Yvelines. Enfin, des économies de 700 millions d’euros sont prévues dans le marketing.

Les annonces du groupe ont soulevé la colère des salariés de plusieurs sites. Au Brésil, des accords passés avec le Ministère du Travail devaient garantir la pérennité des emplois ou au moins la négociation des licenciements avec les syndicats en échange de subventions publiques. Les subventions ont été versées, la parole de Renault n’a pas été tenue. Mais la lutte a fini par payer : le 5 août, le Tribunal du Travail a donné raison au Syndicat des métallurgistes de Curitiba (SMC). Le Tribunal a ordonné l’annulation des 747 licenciements prévus dans l’usine São José dos Pinhais à Curitiba dans l’État du Parana.

Des milliers de salariés sont entrés en lutte en Espagne lorsque Nissan, qui appartient au groupe Renault, a présenté un plan social de 3000 suppressions de postes, ce qui entraînait la perte d’environ 22 000 emplois indirects. En Catalogne, où l’économie est fortement touchée par le COVID 19, la lutte a été massive et combative. Au bout de 95 jours de grève, les salariés ont interrompu le mouvement après avoir obtenu la réindustrialisation du site et le report d’un an de la fermeture et donc des licenciements.

Renault n’est bien évidemment pas la seule entreprise à se lancer dans de profondes restructurations. Valeo, équipementier automobile de premier plan, a supprimé 12 000 postes dans le monde au premier semestre 2020, dont 4000 en Europe et près de 2000 en France. Cela représente 10,5% des effectifs du groupe. De plus, Valeo voudrait appliquer « un accord de performance collective » lui permettant de rogner les coûts salariaux de 10 % en France, le tout avec la participation de certains syndicats.

Parmi  les profiteurs de cette manne d’argent public, on pourrait aussi citer le cas de Daimler-Benz, propriétaire de Mercedes et de Smart. Le groupe possède une usine de 1400 salariés à Hambach, en Moselle. Autour d’elle, ce sont 500 fournisseurs et sous-traitants – et donc quantité d’emplois indirects – qui dépendent de son activité, à tel point que la commune est surnommée « Smartville ». Le site est largement financé par des fonds publics de diverses sources, dont l’Union Européenne. En 2015, sous la pression d’un chantage à l’emploi et la menace d’une délocalisation possible, les salariés ont dû accepter de passer aux 39h payées 37 en échange d’une promesse de non-licenciement jusqu’en 2020. Cela n’aura été qu’un court répit. Malgré les concessions des salariés, le groupe avait prévu de délocaliser Smart vers la Chine en 2022. Avec la crise précipitée par la pandémie, le chiffre d’affaires de Daimler a chuté de 29% au premier semestre 2020. En réaction, le constructeur prévoit de réajuster le plan d’économies annoncé en 2019 pour monter à 20 000 suppressions de postes… et de vendre son usine d’Hambach.

État devrait prendre ses responsabilités et, à minima, nationaliser les entreprises où elle a déjà des participations. Mais de par sa nature capitaliste, il ne le fera pas. Le vote par le PCF portant sur plus de 400 milliards d’euros de fonds destinés à la relance est une erreur. Ces fonds vont aller directement dans les caisses des capitalistes et des banques via divers canaux et n’empêcheront pas des suppressions d’emplois massifs. Pour éviter cela, il n’y a pas d’autre chemin que la lutte. Seules des grèves massives et radicales, avec occupations d’usines comme en 1968 ou 1995, pourraient mettre un terme au massacre social qui s’annonce. Et nous devrons aller au bout de la démarche par l’appropriation sociale des outils de travail. Nous devons nous organiser à travers le PCF, et les syndicats combatifs pour avancer vers cet objectif révolutionnaire.

Jean B.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *