Le nouveau président bolivien s’efforce de détourner le mouvement vers une impasse parlementaire

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Après des semaines d’une lutte qui a acquis des dimensions révolutionnaires, la Bolivie a un nouveau président : Eduardo Rodriguez. De leur côté, les travailleurs et les paysans discutent des suites à donner à leur mouvement.

Le 9 juin, Vaca Diez, le président du parlement, a tenté de se faire élire président de la république par les députés, après la démission de Carlos Mesa (sa démission devait être acceptée par le parlement avant d’être effective). Un gouvernement de Vaca Diez aurait signifié une intervention de l’armée pour « restaurer l’ordre ». C’était l’option retenue par l’ambassade américaine.

Le gouvernement de Mesa s’est révélé complètement incapable d’arrêter la radicalisation du mouvement des travailleurs et des paysans. La grève s’était étendue d’El Alto et La Paz à d’autres régions, telles que Potosi et Cochabamba, et plus d’une centaine des barrages routiers avaient été mis en place.

Le 8 juin, les organisations des travailleurs et des habitants de la ville ouvrière d’El Alto, au nord de La Paz, avaient organisé une Assemblée du Peuple qui menaçait de devenir un organe de pouvoir alternatif au gouvernement capitaliste.

De son côté, Mesa a compris que l’intervention de l’armée n’aurait fait que radicaliser le mouvement, poussant ses sections les plus modérées à appuyer l’idée d’un gouvernement ouvrier. Aussi a-t-il soutenu – avec le leader du MAS, Evo Morales – la candidature du président de la Cour Suprême, Eduardo Rodriguez, pour prendre le relais de la présidence du pays. Techniquement, cela supposait que Vaca Diez et Cosso (les présidents des deux chambres) démissionnent. L’argument en faveur de Rodriguez était qu’il avait le devoir constitutionnel d’organiser des élections législatives. Cependant, rien ne fut dit au sujet de l’Assemblée Constituante (que demandent les dirigeants du MAS) et de la nationalisation du pétrole et du gaz (la principale revendication du mouvement).

Pour empêcher l’intronisation de Vaca Diez, qui avait déplacé le parlement à Sucre, une ville plus « sûre » que La Paz, toutes les sections du mouvement se sont unies dans un effort pour bloquer Sucre.

La manœuvre de Vaca Diez a attisé la colère des masses, donnant une nouvelle impulsion au mouvement. A Cochabamba, où le MAS jouit d’une forte influence, un cabildo abierto de 60 000 personnes a approuvé une résolution dans laquelle se trouvent les lignes suivantes : « le cabildo du peuple de Cochabamba décide d’organiser une Assemblée Populaire et de construire un gouvernement des travailleurs et des paysans ». Cette résolution contenait également des points plus en phase avec la position de la direction du MAS, telle que la demande d’une Assemblée Constituante, mais il était clair que la revendication principale en était la nationalisation des hydrocarbures. C’est là une indication très claire de la radicalisation de ces sections du mouvement qui ont rejoint la lutte récemment, et où le MAS a toujours une grande autorité.

Le même jour, la grande manifestation à La Paz était composée d’un gros contingent de travailleurs industriels. Max Tola, dirigeant ouvrier à la brasserie Cerveceria, l’une des plus grandes usines de La Paz, y a déclaré : « Aucune solution politique ne peut venir de la classe capitaliste. Ce qu’il faut, c’est la nationalisation et la prise du pouvoir par les travailleurs. Notre slogan est celui d’un pouvoir ouvrier et paysan. »(Econoticiasbolivia.com, le 9 juin)

Francisco Quispe, dirigeant de la Fédération des Travailleurs de La Paz, a dit : « S’il n’y a pas de nationalisation, la mobilisation continuera. La nationalisation est la seule voie pour créer des emplois et pour en finir avec la faim et la misère qui nous déciment. Pour nous, la seule solution réside dans la prise du pouvoir par les travailleurs » (ibid). L’une des principales caractéristiques du mouvement, en particulier à La Paz et El Alto, a été le discrédit non seulement de tel ou tel politicien bourgeois, mais de l’ensemble des institutions de la démocratie capitaliste.

Au moment où la session parlementaire était supposée commencer, une immense quantité de gens s’était rassemblée dans les rues de Sucre (y compris des mineurs, des professeurs, etc.) Les manifestants ont finalement bloqué l’aéroport, dont les travailleurs ont rapidement débrayé, de sorte que les députés – qui n’avaient pu se rendre à Sucre par les routes, du fait des barrages – ne purent quitter Sucre qu’avec leur permission. La session a été suspendue. Puis, dans l’après midi, on a appris qu’un mineur avait été tué par l’armée sur un barrage routier. La tension est encore montée d’un cran. Vaca Diez est allé se cacher dans une caserne militaire, cependant que les députés se terraient dans leurs hôtels. Le pouvoir était dans la rue et des rumeurs de coup d’Etat circulaient dans tout le pays.

Finalement, vers midi, la tentative d’imposer Vaca Diez à la présidence du pays a été abandonnée. La mort du mineur sur un barrage routier avait tellement radicalisé le mouvement que l’intronisation de Vaca Diez aurait précipité une insurrection générale. Au cours d’une très brève session parlementaire, Vaca Diez et Cossio ont démissionné, et Rodriguez a été élu président. La façon dont la session s’est déroulée reflétait l’énorme pression des masses. Il n’y eut pas de pompe constitutionnelle. Le cœur qui chantait l’hymne national manquait de voix, de même que les rares députés présents. Le nouveau président n’a pas pu recevoir le « bâton » et le ruban présidentiels, ceux-ci étant toujours entre les mains de Mesa, à La Paz. La plupart des députés avaient l’air apeurés. C’était une bonne illustration du rapport de force entre les classes. La rue avait exercé un droit de véto sur les décisions du parlement.

Dans les rues de Sucre, les masses ont dûment célébré ce qu’elles considéraient comme une victoire. Cependant, le mouvement aurait pu aller beaucoup plus loin si les dirigeants du MAS n’avaient apporté leur soutien à cette manœuvre parlementaire. Immédiatement après l’élection de Rodriguez par les députés, les dirigeants du MAS ont appelé à la levée des barrages routiers et à la fin de la grève, ce qui a été suivi, de fait, dans les régions où le parti de Morales jouit d’une forte influence. Rodriguez a immédiatement reçu le soutien de l’ambassade américaine, de la fédération patronale et de l’Eglise Catholique. Par contre, Patana et Soruco, respectivement dirigeants de la Centrale Ouvrière Régionale (COR) d’El Alto et de la Fédération des enseignants de la même ville, ont répondu en déclarant que « notre lutte est pour la nationalisation des hydrocarbures, non pour le remplacement d’un clown par un autre », et ont dit qu’ils poursuivraient la lutte.

Le 10 juin, une Assemblée d’urgence s’est tenue, à El Alto, qui a décidé de poursuivre la lutte. Abel Mamani, président de la FEJUVE (Fédération des comités de quartier), a déclaré : « Quel que soit le président, nous allons poursuivre la lutte. Nous ne demandions pas la démission de Mesa mais la nationalisation du gaz. Pas de trêve. » Et Patana, dirigeant de la COR d’El Alto : « La nationalisation n’est pas acquise. Au gouvernement, personne ne veut en entendre parler. Evo Morales lui-même n’en a parlé que pour rester en phase avec la base de son propre parti. » Le leader de la Fédération des enseignants de La Paz, Alvarez, a averti : « El Alto a déjà vécu ce genre de transition politique, lorsque Mesa a remplacé Lozada et poursuivi sa politique en faveur des riches et des multinationales. Nous ne nous laisserons pas piéger une deuxième fois ». Cette Assemblée a finalement décidé de donner 72 heures à Rodriguez pour nationaliser le gaz et le pétrole.

Les représentants des paysans et des indigènes des 20 provinces de La Paz ont suivi la même ligne. Ils ont décidé de maintenir leur mobilisation, y compris les barrages routiers, et de n’accorder aucune trêve : « Ils ont juste changé de clown. »

De leur côté, les mineurs des coopératives de La Paz ont décidé de suspendre leur mouvement pendant 10 jours : c’est le délai qu’ils donnent au nouveau gouvernement pour agir. Ils ont dit : « la tâche principale du nouveau gouvernement est la nationalisation des hydrocarbures et la convocation d’une Assemblée Constituante ». Mais ils ont averti : « les mineurs reprendront le chemin de la lutte si nécessaire. »

Après 20 jours de mobilisation, la Coordinadora del Agua y el Gas, à Cochabamba, a également décidé de faire une trêve. Dans sa déclaration, elle a clairement établi que les principales revendications n’avaient pas été satisfaites. Elle a également souligné la nécessité de former un gouvernement du peuple lors des prochaines mobilisations. Elle a ajouté que l’occupation et le blocage des installations de gaz et de pétrole n’étaient pas suffisants, et que la prochaine fois, il faudrait les faire fonctionner au profit de la population.

Loayza, un dirigeant paysan du MAS, a donné un délai de 10 jours au nouveau président pour satisfaire les revendications du mouvement. Dans le même temps, les dirigeants du MAS, et en particulier Evo Morales, passaient à la radio et à la télévision pour en appeler à la fin de la grève et à la levée des barrages.

Les jours qui viennent diront laquelle des deux stratégies aura l’appui du mouvement : celle des dirigeants du MAS, qui accordent un trêve et leur confiance à Rodriguez, ou celle de la COB et d’El Alto, qui refusent la trêve et appellent à la poursuite du mouvement.

Le plus probable est que la première l’emporte. Rodriguez a l’appui des médias, de l’Eglise Catholique, etc. – et de Morales, dont l’autorité est importante parmi certaines couches de la population (paysans, mineurs des coopératives), en particulier en dehors de la Paz et El Alto. Par ailleurs, les sections les plus radicales du mouvement, en lutte depuis des semaines, sont évidemment celles qui éprouvent le plus de fatigue.

Le dimanche 12, Rodriguez est allé rencontrer les dirigeants ouvriers d’El Alto. Il leur a expliqué qu’il ne pouvait pas satisfaire la revendication de la nationalisation du gaz et du pétrole, car la responsabilité en revenait au parlement qui sortirait des prochaines élections. On voit bien quel est le rôle de Rodriguez : il s’efforce de détourner le mouvement révolutionnaire des travailleurs et paysans sur la voie plus sûre de la démocratie bourgeoise.

Cependant, Rodriguez ne pourra probablement pas compter sur la trêve relativement longue – 18 mois – dont avait bénéficié Mesa. Le processus sera sans doute plus court. En octobre 2003, le point focal de la lutte était la vente du gaz au Chili. Cette fois-ci, la revendication du mouvement – la nationalisation du gaz et du pétrole – était plus claire, plus radicale et politiquement plus avancée. En outre, les masses ont déjà fait l’expérience de manœuvres parlementaires destinées à les démobiliser. L’idée d’un gouvernement ouvrier et paysan s’est profondément enracinée dans de larges couches de la classe ouvrière et de la paysannerie – en particulier à El Alto et La Paz, mais aussi dans le reste du pays. La création d’une Assemblée Nationale Populaire est un énorme pas en avant pour le mouvement, même si elle est encore embryonnaire et n’a d’autorité politique que sur certaines régions. Rodriguez sera incapable de satisfaire les revendications des masses. La prochaine mobilisation verra la radicalisation des sections les plus modérées du mouvement.

La prochaine bataille pourrait être décisive. L’Assemblée du Peuple devrait être renforcée, et il devrait y avoir une stratégie claire pour diviser l’armée et la police. Les leçons politiques de ce mois de lutte doivent être assimilées par les travailleurs et les paysans. Il est nécessaire de construire, à partir des éléments les plus conscients et militants du mouvement révolutionnaire, une organisation capable de mener les masses à la victoire. Comme le disait Zubieta, le dirigeant de la Fédération des mineurs : « Nous devons continuer de construire ce gouvernement parallèle dans le but d’organiser notre propre pouvoir et de mettre en place un gouvernement ouvrier et paysan. Malheureusement, il nous a manqué une direction révolutionnaire capable de développer l’idée que nous devons gouverner nous-mêmes. »

Jorge Martin

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