La France entre en récession

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L’économie française entre en récession. Pour s’en convaincre, il suffit d’ouvrir un quotidien économique comme Les Echos ou La Tribune. Page après page défilent des annonces de fermetures, de réductions d’effectifs, de baisses de chiffre d’affaires, d’annulations de projets d’investissements et de baisses de production. Les conséquences dramatiques de ce ralentissement économique se font dores et déjà sentir dans la vie de centaines de milliers de salariés dont les emplois sont directement menacés. Dans les semaines et les mois à venir, la récession, en gagnant en profondeur, touchera la très grande majorité des jeunes, des salariés et des retraités.

La reprise économique, ce prétendu “cercle vertueux” qui devait, selon les pronostiques d’innombrables “experts”, nous amener progressivement vers le plein emploi et l’éradication des inégalités, aura donc finalement quitté la scène sans avoir résolu ne serait-ce qu’un seul des problèmes sociaux et économiques de notre vie quotidienne. Au bout de quatre ans pendant lesquels les profits des entreprises ont flambé, et les cours boursiers atteint des records historiques, nous nous retrouvons avec un taux officiel de pauvreté tout aussi important (16% de la population, ou 27% si l’on ne tient pas compte des “transferts sociaux”) qu’en 1997. Au cours de cette même période, le salaire moyen a baissé en valeur nominale. La précarité de l’emploi s’est énormément aggravée, notamment avec la généralisation de l’intérim (715 000 salariés), le temps-partiel et le recours abusif aux CDD. Les services publics, loin de bénéficier de la forte augmentation des recettes fiscales générée par la reprise, ont connu quatre ans de démantèlement systématique, et les salariés du secteur public ont subi une très nette dégradation de leurs conditions de travail et de rémunération. Dans toutes les entreprises, la pression exercée pour obtenir plus de productivité s’est sensiblement renforcée. De manière générale, il ne serait pas difficile de démontrer, faits et chiffres à l’appui, que l’augmentation du PIB enregistrée par l’économie française entre 1997 et 2001 s’est effectuée très largement au détriment des salariés et de leur famille.

Il est généralement admis que le chômage a baissé au cours de la reprise. Cependant, à regarder les statistiques de plus près, le capitalisme français a surtout fourni une nouvelle preuve de sa faillite dans ce domaine. Quelques 375 000 emploi-jeunes ont été directement créés par l’État. L’introduction des 35 heures dans le privé aurait créé ou sauvegardé environ 250 000 emplois, mais au prix d’un versement massif de fonds publics directement dans les coffres du patronat. Selon Pascal Beau, membre du PS et directeur de la revue Espace Social Européen, le coût moyen de chaque emploi créé par le secteur privé dans le cadre de l’application des 35 heures s’élève à 300 000 francs par an, soit deux fois plus que le revenu annuel moyen d’un salarié. En plus des indemnités payées au patronat au titre des 35 heures, les plus grandes entreprises exercent un chantage permanent sur la question de l’emploi afin d’obtenir du gouvernement des subventions supplémentaires. L’institut Brookings (États-Unis) a récemment publié un rapport qui fixe le montant de ces subventions à 110 milliards de francs au cours de l’an 2000, soit 1,1 millions de francs pour chaque emploi prétendument “sauvé”. A quoi il faut ajouter des allègements de cotisations sociales patronales, lesquels s’élevaient à 26,6 milliards de francs pour l’année en cours. Comme le dit Jean-Christophe Le Digou, l’économiste de la CGT, “on peut se demander si l’État n’aurait pas mieux fait de créer et de payer directement de nouveaux postes de fonctionnaires”.

Afin de cacher la vérité, les critères de mesure statistique du chômage sont constamment modifiés. Selon l’étude du CERC (Connaissance de l’Emploi, des Revenus et des Coûts), “entre janvier 1997 et janvier 2000, le nombre de demandeurs d’emploi non recensés dans la statistique officielle a augmenté de plus de 440 000”. Ainsi, sur cette même période, le chômage n’aurait pas reculé, comme le prétend le gouvernement, de 17,8%, mais seulement de 1,7%. Compte tenu de la forte progression des emplois précaires, on s’aperçoit que la création nette d’emplois pendant les années de reprise, malgré de très lourdes subventions, a été extrêmement faible, et que le nombre de CDI à plein temps a très nettement reculé.

Le triste bilan du capitalisme français au cours de la reprise permet d’entrevoir ce que seront les conséquences de la récession sur l’emploi. Dans le secteur privé, les nombreuses fermetures et les suppressions d’emploi déjà annoncées ne sont qu’un avant-goût de ce qui se produira lorsque la récession s’installera dans toute son ampleur. Le secteur public et les budgets sociaux sont également très gravement menacés. Dans notre document Perspectives pour la France, rédigé en novembre 2000, nous avons expliqué que la hausse des recettes fiscales due à la reprise donnait à Jospin une marge de manœuvre qui disparaîtrait avec la récession, que nous considérions comme inévitable. Entre janvier et juin 2001, le gouvernement a déjà perdu près de 25 milliards de francs en recettes fiscales en raison du ralentissement de l’économie. Sur une année fiscale entière, la perte pourrait s’élever à plus de 100 milliards. C’est en prévision d’un manque de ressources financières que Jospin a décidé de puiser dans les fonds de la Sécurité Sociale pour payer les subventions liées aux 35 heures. Le déclin des valeurs boursières réduira considérablement les réserves financières de l’État, qui, suite aux privatisations, possède un portefeuille en actions de 400 à 500 milliards de francs. C’est à partir des gains spéculatifs réalisés dans des opérations boursières par le gouvernement que Jospin comptait trouver les fameux 100 milliards pour financer les retraites. Face à la chute prévisible des ressources à la disposition de l’État, la Banque de France, la Banque Centrale Européenne, les milieux financiers et le MEDEF intensifient les pressions exercées sur le gouvernement pour qu’il récupère le manque à gagner en l’amputant aux services publics et aux budgets sociaux. La récession mettra le gouvernement de Lionel Jospin au pied du mur.

Le paradoxe, c’est qu’alors que le capitalisme s’avère incapable – par temps de reprise et encore plus par temps de récession – de répondre aux besoins les plus élémentaires de la population, imposant la régression sociale et menaçant de démanteler des pans entiers de l’infrastructure économique du pays, les directions des partis de gauche conforment plus que jamais leur politique aux lois de la sacro-sainte “économie de marché”, abandonnant telle une vieille chemise les principes et les objectifs du socialisme. Depuis 1997, le gouvernement s’est lancé dans un programme de privatisations plus important que celui mis en application par Juppé et Balladur. Pour Jospin, Fabius, Hue et Gayssot, le “réalisme” veut que le marché régisse, à quelques régulations près, la vie économique et donc sociale du pays. La récession qui s’installe montrera où mène cette politique. Celui qui accepte le capitalisme doit aussi se plier à ses lois économiques. Et c’est justement ce que le gouvernement et les directions des partis de gauche s’apprêtent à faire.

Laurent Fabius incarne la volonté d’imposer un durcissement de la politique gouvernementale. Moins embarrassés de considérations électorales que Jospin, ses orientations reflètent, plus complètement que celles du Premier Ministre, la pression des milieux patronaux et financiers. Pour Fabius, face à la récession, il n’est pas judicieux d’entraver les réductions d’effectifs, puisque celles-ci favorisent la rentabilité des entreprises. Il s’est opposé, en conséquence, aux dispositions de la loi dite “de modernisation sociale” et prône un assouplissement de la loi sur les 35 heures. Suivant la même logique, il propose d’alléger les impôts des entreprises. Pour Fabius, la reprise de l’inflation (une hausse généralisée des prix) signifie que les salaires ne doivent pas augmenter (ce qui signifie nécessairement une baisse du pouvoir d’achat des salariés), puisque l’inflation a tendance à ronger la rentabilité, et que les capitalistes auront d’autant plus besoin de réduire la masse salariale. En vue du lendemain des prochaines législatives, Fabius cherche à se positionner comme “l’homme de la situation”, c’est à dire comme celui qui saurait le mieux défendre les intérêts des financiers et des capitalistes dans un contexte de récession. Cependant, d’ici là, le comportement du gouvernement devant les conséquences sociales du ralentissement pourrait bien démobiliser l’électorat de la gauche au point de laisser passer la droite.

Dans le Parti Socialiste, toute tentative d’aller dans le sens de la politique voulue par Fabius rencontrera une vive opposition de la part d’une partie importante des militants. La contestation de la politique gouvernementale grandit déjà dans les sections du parti, malgré la capitulation des dirigeants de la Gauche Socialiste, à qui il a suffit de proposer quelques postes ministériels pour qu’ils acceptent de se taire. Dans le PCF, la montée du chômage et les autres conséquences de la récession feront subir à la direction une pression plus forte de la part des militants de base en faveur d’une politique plus marquée à gauche. Cependant, dans l’immédiat, c’est le mouvement syndical, directement confronté au problème des fermetures et des réductions d’effectifs, qui se trouve en première ligne. Malheureusement, face à cette situation, les directions confédérales fuient leurs responsabilités, comme l’a clairement démontré leur refus de soutenir la manifestation du 9 juin dernier. Les salariés dont l’emploi est menacé se trouvent trop souvent seuls et isolés face à des employeurs implacables. Notat, Blondel et même Thibault s’efforcent de “gérer” les fermetures et les suppressions d’emplois au “cas par cas”. Dans ces conditions, les travailleurs risquent de subir des défaites que l’on aurait pu éviter. La nécessité de doter le mouvement social d’un programme et d’une stratégie combative pour résister à l’offensive patronale se pose désormais d’une manière concrète et incontournable.

Lorsqu’une entreprise comme Alcatel déclare vouloir vendre ou fermer 90% de ses sites dans le monde, ou lorsque la direction de Péchiney annonce brutalement la fermeture de l’usine de Marignac, comment faire pour conserver l’outil de travail et défendre l’emploi ? Les maigres dispositions de la loi de modernisation sociale ne seront d’aucune efficacité face à une direction décidée à mettre la clé sous la porte. Au mieux, cette loi ne fait que rallonger la procédure de fermeture ou de licenciements ; autrement dit, on donne à celui que l’on va fusiller une “dernière cigarette” un peu plus longue que la normale ! En définitive, si les actionnaires refusent de soutenir l’activité d’un site, il ne peut plus fonctionner. A Péchiney-Marignac, par exemple, la direction a tout simplement abandonné le site, et les travailleurs se retrouvent sur place, sans les moyens matériels de travailler. Faut-il que l’État verse encore des milliards aux actionnaires, c’est-à-dire qu’il paye les investissements à leur place, pour que ceux-ci en récoltent les bénéfices, et ce jusqu’à leur prochaine décision de fermer ? Toutes les grandes entreprises qui veulent jeter les salariés à la rue, comme Moulinex ou Michelin, ont reçu des “aides” publiques très importantes au fil des années. Clairement, la seule façon d’empêcher la fermeture d’un site est la mobilisation des salariés autour de revendications qui mettent directement en cause le pouvoir des actionnaires. Tant que ceux-ci resteront les propriétaires d’une entreprise, tant qu’ils conserveront la maîtrise des richesses qu’elle génère, ils décideront de sa vie ou de sa mort en fonction de leurs intérêts égoïstes. Voilà la clé du problème.

Les salariés qui se trouvent face à la destruction de leur outil de travail ou à la suppression de leur emploi par la seule volonté des actionnaires de se payer des dividendes plus importants, devraient refuser catégoriquement d’entrer dans les procédures trompeuses et toujours fatales des soi-disant “plans sociaux”. Ils doivent exiger le maintien de leur site et le maintien de tous les emplois. Et si les actionnaires qui se sont enrichis sur leur dos jusqu’alors affirment que ces exigences sont incompatibles avec leurs objectifs, il faut mettre le gouvernement devant ses responsabilités et exiger la nationalisation de l’entreprise, associant les salariés aux prises de décision, en concertation avec les représentants du gouvernement, à tous les niveaux. Si la recherche du profit de la part d’une infime minorité de la société ne peut pas s’accommoder des intérêts vitaux des salariés, alors pourquoi les salariés devraient-ils s’accommoder des intérêts de cette minorité ? Certes, cette démarche heurtera les sensibilités non seulement du MEDEF, mais aussi de ceux qui, élus sur des étiquettes “socialistes” ou “communistes”, proclament, à partir des salons feutrés du Sénat, de l’Assemblée nationale ou des ministères, leur foi en l’efficacité du capitalisme. Pour eux, le socialisme est “archaïque”, et l’homme “moderne” est celui qui sait se prosterner devant le “marché”. Le mouvement social heurtera de plus en plus le conservatisme et la mollesse de ceux qui se trouvent à sa tête. Le Parti Socialiste, le Parti Communiste, et les organisations syndicales de ce pays ont été construits, péniblement, dans l’adversité, par des générations de travailleurs pour lutter contre le capitalisme et en finir avec lui. A l’évidence, ceci a été oublié par les dirigeants actuels de ces organisations. Au mouvement social de le leur rappeler avec force !

Greg Oxley

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