Les dangers professionnels du pouvoir

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Cher camarade Valentinov,

Dans vos “Réflexions sur les masses” 
datées du 9 juillet, en soulevant la question de “l’activité” 
de la classe ouvrière vous abordez un problème-clé, 
celui de savoir comment conserver au prolétariat son rôle 
dirigeant dans notre Etat. Bien que toutes les revendications de l’Opposition 
tendent précisément vers ce but, je suis d’accord avec 
vous que tout n’a pas été dit sur cette question. Jusqu’à 
présent, nous l’avons toujours examinée en liaison avec 
l’ensemble du problème de la prise et de la conservation du 
pouvoir politique, alors que, pour l’éclairer davantage, il 
eût fallu lui réserver un sort particulier, la traiter 
comme une question spécifique et à part entière, 
caractère qu’en fait les événements se sont eux-mêmes 
chargés de lui donner.

L’Opposition a, en temps voulu, sonné l’alarme 
devant l’effroyable déclin du militantisme des masses travailleuses 
et leur indifférence croissante envers la destinée de 
la dictature du prolétariat et de l’Etat soviétique, 
et ce fait restera à jamais son mérite vis-à-vis 
du parti.

Dans le déferlement actuel de manifestations 
d’un arbitraire sans précédent, le fait le plus caractéristique, 
et qui en constitue le principal danger, tient précisément 
à cette passivité des masses (passivité plus 
grande encore parmi les communistes que chez les sans-parti) envers 
ces actes scandaleux. Des ouvriers en ont été témoins, 
mais, par crainte des puissants ou par indifférence politique, 
ils les ont laissé passer sans protester ou bien se sont contentés 
de ronchonner. Depuis l’affaire de Tchoubarovo (pour ne pas remonter 
plus haut) jusqu’aux tout derniers abus de Smolensk, d’Artemovka [1
, etc, on entend toujours le même refrain “Nous le savions 
depuis longtemps déjà”.

Vols, prévarication, violences physiques, 
extorsion de fonds, abus de pouvoir inouïs, arbitraire illimité, 
ivrognerie, débauche : on parle de tout cela comme de faits 
déjà connus, non depuis des mois mais depuis des années, 
et que tout le monde tolère sans savoir pourquoi.

Je n’ai pas besoin d’expliquer que quand la bourgeoisie 
mondiale vocifère sur les vices de l’Etat soviétique, 
nous pouvons l’ignorer avec un tranquille mépris. Nous ne connaissons 
que trop la “pureté” de mœurs des gouvernements 
et parlements bourgeois du monde entier. Mais ce n’est pas sur eux 
que nous devons prendre modèle : chez nous, il s’agit d’un 
Etat ouvrier.

Aujourd’hui, nul ne peut nier les terribles ravages 
provoqués dans la classe ouvrière par son indifférence 
quant à la marche de la société.

Sous cet aspect, la question des causes de cette 
indifférence et des moyens pour l’éliminer s’avère 
essentielle.

Mais cela même nous oblige à la traiter 
en allant à la racine du problème, scientifiquement, 
et à en soumettre toutes les facettes à l’analyse. Ce 
phénomène mérite que nous lui accordions la plus 
extrême attention.

L’interprétation que vous en donnez est, indiscutablement, 
correcte : chacun de nous l’a déjà exposée dans 
ses interventions et elle a déjà en partie trouvé 
son expression dans notre Plate-forme [2]. 
Néanmoins, ces explications et les remèdes proposés 
pour sortir d’une aussi grave situation ont eu et ont encore un caractère 
empirique ; ils se réfèrent à des cas particuliers 
sans résoudre le fond de la question.

A mon avis, cela provient de ce que cette question 
est, en soi, nouvelle. Jusqu’à présent nous avions connu 
un grand nombre de cas où l’esprit d’initiative de la classe 
ouvrière avait faibli, sombré non seulement dans une 
apathie petite-bourgeoise généralisée, mais même 
reculé jusqu’au stade de la réaction politique. Mais 
ces exemples nous étaient apparus en une période où, 
aussi bien ici qu’à l’étranger, le prolétariat 
luttait encore pour la conquête du pouvoir politique.

Nous ne pouvions pas avoir d’exemples de déclin 
de l’ardeur du prolétariat à une époque où 
il aurait déjà en le pouvoir, pour la simple raison 
que, dans l’histoire, nous nous trouvons pour la première fois 
dans un cas où le prolétariat a gardé le pouvoir 
aussi longtemps.

Jusqu’à présent, nous savions ce qui 
pouvait arriver au prolétariat, c’est-à-dire à 
quelles fluctuations pouvait être soumis son état d’esprit, 
quand il était une classe opprimée et exploitée. 
Mais c’est maintenant seulement que nous pouvons évaluer, sur 
la base des faits, les changements d’état d’esprit d’une classe 
ouvrière devenue une classe dirigeante.

Cette position politique (de classe dirigeante) n’est 
pas exempte de dangers ; ils sont, au contraire, très grands. 
Je n’entends pas ici les difficultés objectives dues à 
l’ensemble des conditions historiques (encerclement capitaliste à 
l’extérieur, pression petite-bourgeoise à l’intérieur 
du pays), mais les difficultés inhérentes à toute 
nouvelle classe dirigeante, en tant que conséquences de la 
prise et de l’exercice du pouvoir lui-même, et de la façon 
dont on sait ou pas s’en servir.

Vous comprenez que ces difficultés subsisteraient 
à un degré ou à un autre même si, un instant, 
nous admettions le pays uniquement habité par des masses prolétariennes 
et son environnement constitué d’États prolétariens. 
Ces difficultés, on pourrait les appeler les “dangers 
professionnels” du pouvoir.

En effet, la situation d’une classe qui lutte pour 
la prise du pouvoir diffère de celle d’une classe qui détient 
déjà le pouvoir depuis quelque temps et, répétons-le, 
j’envisage ici non pas ce qui différencie ces situations sous 
l’angle des rapports du prolétariat avec les autres classes, 
mais du point de vue des nouveaux rapports qui se créent dans 
la classe victorieuse elle-même.

Que représente une classe passant à 
l’offensive ? Un maximum d’unité et de cohésion. L’esprit 
corporatiste, les particularismes, sans parler de l’intérêt 
individuel, tout cela passe à l’arrière-plan. L’initiative 
est totalement entre les mains mêmes de la masse en lutte et 
de son avant-garde révolutionnaire, liée organiquement 
à cette masse de la façon la plus intime.

Quand une classe s’est emparée du pouvoir, 
une certaine partie de cette classe devient l’agent de ce pouvoir. 
C’est ainsi qu’apparaît la bureaucratie. Dans un Etat prolétarien, 
où l’accumulation capitaliste est interdite aux membres du 
parti dirigeant, cette différenciation commence par être 
fonctionnelle, par la suite elle devient sociale. Je ne dis pas de 
classe, mais sociale. Je pense ici à la position sociale d’un 
communiste qui dispose d’une voiture, d’un bon appartement, de vacances 
régulières, et qui perçoit le salaire maximum 
autorisé par le parti. Sa position diffère de celle 
du communiste qui travaille dans les mines de charbon et qui reçoit 
un salaire de 50 à 60 roubles par mois (parce que ce dont nous 
discutons ici, c’est des ouvriers et des employés, et vous 
savez qu’on les a classés en dix-huit catégories différentes) 
[3].

Cela a aussi pour effet que certaines des fonctions 
remplies autrefois par le parti tout entier, par la classe tout entière, 
sont désormais du ressort du pouvoir, c’est-à-dire de 
quelques personnes seulement dans ce parti et dans cette classe.

L’unité et la cohésion, auparavant 
conséquences naturelles de la lutte de classe révolutionnaire, 
ne peuvent plus maintenant être conservées que grâce 
à tout un système de mesures ayant pour but de préserver 
un équilibre entre les différents groupes de cette classe 
et de ce parti, et de subordonner ces groupes au but fondamental.

Mais cela constitue un processus long et délicat. 
Il consiste à éduquer politiquement la classe dominante, 
à lui faire acquérir l’art de prendre en main l’appareil 
de son Etat, de son parti, de ses syndicats, de les contrôler 
et de les diriger.

Je le répète . il s’agit bien là 
d’une question d’éducation. Aucune classe n’est venue au monde 
en possession de l’art de gouverner. Cet art s’acquiert seulement 
par l’expérience, en commettant des erreurs et en tirant les 
leçons de ses propres fautes. Aucune Constitution soviétique, 
fût-elle idéale, ne peut assurer à la classe ouvrière 
l’exercice sans obstacle de, sa dictature et de son contrôle 
de classe si cette classe ne sait pas utiliser les droits que lui 
accorde la Constitution.

L’inadéquation entre les capacités 
politiques d’une classe donnée, son habileté à 
gouverner et les formes juridico-constitutionnelles qu’elle établit 
à son usage après la prise du pouvoir, est un fait d’histoire. 
On peut l’observer dans le développement historique de toutes 
les classes, et tout particulièrement dans celui de la bourgeoisie. 
La bourgeoisie anglaise, par exemple, livra plus d’une bataille, non 
seulement pour remodeler la constitution en fonction de ses propres 
intérêts, mais aussi pour pouvoir profiter pleinement 
et sans entrave de ses droits, et en particulier de son droit de vote. 
Le roman de Charles Dickens, Les aventures de M. Pickwick, comprend 
bien des scènes de cette époque du constitutionnalisme 
anglais où la tendance dirigeante, assistée de son appareil 
administratif, renversait dans le fossé le coche amenant aux 
urnes les électeurs de l’opposition, afin que ceux-ci ne puissent 
arriver à temps pour voter.

Ce processus de différenciation est parfaitement 
naturel chez la bourgeoisie triomphante et qui a déjà 
remporté plus d’un succès. En effet, prise dans le plus 
large sens du terme, la bourgeoisie se présente comme une série 
de groupements et même de classes économiques. Nous connaissons 
l’existence de la grande, de la moyenne et de la petite bourgeoisies 
 ; nous savons qu’il y a une bourgeoisie financière, une bourgeoisie 
commerçante, une bourgeoisie industrielle et une bourgeoisie 
agraire. A la suite de certains événements, tels que 
des guerres et des révolutions, des regroupements s’effectuent 
au sein même de la bourgeoisie ; de nouvelles couches apparaissent, 
commencent à jouer un rôle qui leur est propre, comme 
par exemple les propriétaires et les acquéreurs de biens 
nationaux, ceux que l’on appelle les “nouveaux riches” et 
qui font leur apparition après chaque guerre tant soit peu 
durable. Pendant la révolution française, sous le Directoire, 
ces nouveaux riches constituèrent un des facteurs de la réaction.

D’une façon générale, l’histoire 
de la victoire du Tiers Etat en France en 1789 est extrêmement 
instructive. En premier lieu, ce Tiers Etat était lui-même 
des plus disparates. Il englobait tous ceux qui n’appartenaient pas 
à la noblesse ou au clergé ; il comprenait ainsi non 
seulement toutes les variétés de la bourgeoisie, mais 
également les ouvriers et les paysans pauvres. Ce n’est que 
graduellement, après une longue lutte et des interventions 
armées répétées, que tout le Tiers Etat 
acquit en 1792 la possibilité légale de participer à 
l’administration du pays. La réaction politique, qui débuta 
avant Thermidor, consista en ceci que le pouvoir commença à 
passer à la fois formellement et effectivement dans les mains 
d’un nombre de citoyens de plus en plus restreint. Peu à peu, 
d’abord dans les faits puis légalement, les masses populaires 
furent éliminées de la direction du pays.

Il est vrai que, dans ce cas, la pression de la réaction 
s’exerça avant toute chose sur les coutures réunissant 
ces tissus de classe différents qui constituaient le Tiers 
Etat. Il est également vrai que si l’on examine une fraction 
particulière de la bourgeoisie, elle ne présente pas 
des contours de classe aussi vifs que ceux qui, par exemple, séparent 
la bourgeoisie et le prolétariat, c’est-à-dire deux 
classes jouant un rôle entièrement différent dans 
la production.

Mais, pendant la période de déclin 
de la révolution française, le pouvoir, en taillant 
dans le tissu social suivant ses lignes de différenciation, 
ne fit pas qu’écarter des groupes sociaux qui, hier encore, 
marchaient ensemble et étaient unis par le même but révolutionnaire 
 ; il désintégra aussi une masse sociale jusqu’alors 
plus ou moins homogène. Des suites d’une spécialisation 
fonctionnelle qui vit une oligarchie dirigeante faite de fonctionnaires 
se séparer de cette classe, des fissures s’y produisirent qui 
allaient se transformer en gouffres béants sous la pression 
accrue de la contre-révolution. Cette contradiction eut pour 
résultat d’engendrer une lutte dans les rangs même de 
la classe dominante.

Les contemporains de la révolution française, 
ceux qui y participèrent et plus encore les historiens de l’époque 
suivante, furent préoccupés par la question des causes 
de la dégénérescence du parti jacobin.

Plus d’une fois, Robespierre avait mis en garde ses 
partisans contre les conséquences que l’ivresse du pouvoir 
pouvait entraîner. Il les avait avertis que, détenant 
le pouvoir, ils ne devraient pas céder à l’infatuation, 
en être enflés comme il disait, ou, comme nous le dirions 
maintenant, être infectés de “vanité jacobine”. 
Mais, comme nous le verrons plus loin, Robespierre lui-même 
contribua largement à désaisir du pouvoir la petite 
bourgeoisie s’appuyant sur les ouvriers parisiens.

Nous ne citerons pas ici toutes les indications fournies 
par les contemporains concernant les diverses causes de la décomposition 
du parti des Jacobins, comme par exemple, leur tendance à s’enrichir, 
leurs liens avec les entreprises, leur participation aux contrats 
sur les fournitures, etc. Mentionnons plutôt un fait curieux 
et bien connu : l’opinion de Babeuf d’après laquelle la chute 
des Jacobins fut grandement facilitée par les nobles dames 
dont ils s’étaient tellement entichés. Il s’adressait 
aux Jacobins en ces termes – “Que faites-vous donc, pusillanimes 
plébéiens ? Aujourd’hui, elles vous serrent dans leurs 
bras, demain elles vous étrangleront !”. (Si les automobiles 
avaient existé au temps de la révolution française, 
nous aurions eu aussi le facteur “harem,-automobile”, dont 
le rôle – comme l’a montré le camarade Sosnovski – ne 
fut pas négligeable dans la formation de l’idéologie 
de notre bureaucratie des soviets et du parti).

Mais ce qui joua le rôle le plus important 
dans l’isolement de Robespierre et du Club des Jacobins, ce qui les 
coupa complètement des masses ouvrières et petites-bourgeoises, 
ce fut, outre la liquidation de tous les éléments de 
gauche, en commençant par les Enragés d’Hébert 
et de Chaumette (et de toute la Commune de Paris en général), 
l’élimination graduelle du principe électif et son remplacement 
par le principe des nominations.

L’envoi de commissaires aux armées et dans 
les villes où la contre-révolution relevait la tête, 
ou s’y essayait, n’était pas seulement légitime mais 
indispensable. Mais quand, petit à petit, Robespierre commença 
à remplacer les juges et les commissaires des différentes 
sections de Paris qui, jusqu’alors, avaient été élus 
 ; quand il commença à nommer les présidents des 
comités révolutionnaires et en arriva même à 
substituer des fonctionnaires à toute la direction de la Commune, 
il ne pouvait, par toutes ces mesures que renforcer le bureaucratisme 
et tuer l’initiative populaire.

Ainsi, le régime de Robespierre, au lieu de 
développer l’activité révolutionnaire des masses, 
déjà bridée par la crise économique et 
en particulier par la crise alimentaire, ne fit qu’aggraver le mal 
et faciliter le travail des forces antidémocratiques.

Dumas, le président du Tribunal révolutionnaire, 
se plaignit à Robespierre de ne pas pouvoir trouver de jurés 
pour ce tribunal, personne ne voulant remplir de telles fonctions.

Mais Robespierre fit sur lui-même l’expérience 
de cette indifférence des masses parisiennes, le 10 thermidor, 
quand on lui fit traverser Paris, blessé et ensanglanté, 
sans nulle crainte que les masses populaires interviennent en faveur 
du dictateur de la veille.

De toute évidence, il serait ridicule d’attribuer 
la chute de Robespierre et la défaite de la démocratie 
révolutionnaire au principe des nominations.

Mais il accéléra, sans aucun doute, 
l’action d’autres facteurs. Parmi ceux-ci, le plus déterminant 
tenait aux difficultés de ravitaillement dues, en grande partie, 
à deux années de mauvaises récoltes (et aux perturbations 
engendrées par la transformation de la grande propriété 
féodale en petite exploitation paysanne) et au fait que, face 
à une hausse constante des prix du pain et de la viande, les 
Jacobins ne voulurent pas, au début, recourir à des 
mesures administratives pour réprimer l’avidité des 
paysans riches et des spéculateurs. Et quand, sous l’impétueuse 
pression des masses, ils se décidèrent enfin à 
faire voter la loi du maximum, celle-ci, dans les conditions de la 
liberté du marché et de la production capitaliste, ne 
pouvait être qu’un palliatif.

Passons maintenant à la réalité 
dans laquelle nous vivons. Je tiens pour avant tout nécessaire 
d’indiquer que, lorsque nous employons des expressions comme “le 
parti” et “les masses”, nous ne devrions pas perdre 
de vue le contenu que l’histoire des dix dernières années 
a mis dans ces termes.

Ni la classe ouvrière ni le parti ne sont 
plus ni physiquement ni moralement ce qu’ils étaient voici 
une dizaine d’années. Je ne pense guère exagérer 
quand je dis que le membre du parti de 1917 aurait peine à 
se reconnaître en celui de 1928.

Un changement profond a eu lieu dans l’anatomie et 
dans la physiologie de la classe ouvrière.

A mon avis, il est nécessaire de concentrer 
notre attention sur l’étude des modifications survenues tant 
dans les tissus que dans leurs fonctions. L’analyse de ces changements 
aura à nous montrer la façon de sortir de la situation 
ainsi créée.

Je ne prétends pas le faire, en tout cas dans 
cette lettre ; je me bornerai à quelques remarques.

En parlant de la classe ouvrière il faudrait 
trouver une réponse à toute une série de questions, 
par exemple :

Quelle est la proportion d’ouvriers employés 
actuellement dans notre industrie qui y sont entrés après 
la révolution, et quelle est la proportion de ceux qui y travaillaient 
auparavant ?

Quelle est la proportion de ceux qui ont participé 
autrefois au mouvement révolutionnaire, à des grèves, 
ont été déportés, emprisonnés, 
ont pris part à la guerre civile ou combattu dans l’Armée 
rouge ?

Quelle est la proportion d’ouvriers employés 
dans l’industrie qui y travaillent sans interruption ? Combien d’entre 
eux n’y travaillent que provisoirement ?

Dans l’industrie, quelle est la proportion d’éléments 
semi-prolétariens, semi-paysans, etc ?

Si nous descendons et pénétrons dans 
les profondeurs même du prolétariat, du semi-prolétariat, 
et plus largement des masses travailleuses, nous tomberons sur des 
pans entiers de la population dont il est à peine question 
chez nous. Je ne veux pas parler ici uniquement des chômeurs 
(un phénomène constituant un danger toujours croissant 
que l’Opposition a, en tout cas, clairement indiqué), mais 
des masses réduites à la pauvreté ou à 
demi-paupérisées, subsistant grâce aux aides dérisoires 
de l’Etat, et qui se trouvent à la limite de la misère, 
du vol et de la prostitution.

Nous ne pouvons pas imaginer comment et quels gens 
vivent parfois à peine à quelques pas de nous. Il arrive 
à l’occasion qu’on se heurte à des phénomènes 
dont on n’aurait même pas pu soupçonner l’existence dans 
un Etat soviétique et qui donnent l’impression que l’on voit 
soudainement s’ouvrir un abîme. Bien sûr, cela existait 
déjà auparavant. Il ne s’agit pas de plaider la cause 
du pouvoir soviétique, en invoquant le fait qu’il n’a pas réussi 
à se débarrasser de ce qui reste encore le lourd héritage 
laissé par le régime tsariste et capitaliste. Non, mais 
à notre époque, sous notre régime, nous constatons 
l’existence, dans le corps de la classe ouvrière, de crevasses 
par où la bourgeoisie pourrait se forcer un passage.

Auparavant, sous le régime bourgeois, la partie 
consciente de la classe ouvrière entraînait à 
sa suite cette masse nombreuse, y compris les semi-vagabonds. La chute 
du régime capitaliste devait amener la libération de 
la classe ouvrière dans son entier. Les éléments 
semi-déclassés rendaient la bourgeoisie et l’Etat capitaliste 
responsables de leur situation et considéraient que la révolution 
devait apporter un changement à leur condition. Ces gens maintenant 
sont loin d’être satisfaits ; leur situation ne s’est pas améliorée 
ou guère. Ils commencent à considérer avec hostilité 
le pouvoir soviétique ainsi que la partie de la classe ouvrière 
qui a un emploi dans l’industrie. Ils deviennent surtout les ennemis 
des fonctionnaires des soviets, du parti et des syndicats. On les 
entend parfois parler des sommets de la classe ouvrière comme 
de la “nouvelle noblesse”.

Je ne m’étendrai pas ici sur la différenciation 
que le pouvoir a introduite au sein de la classe ouvrière, 
et que j’ai qualifiée plus haut de “fonctionnelle”. 
La fonction a introduit des modifications dans l’organe même, 
c’est-à-dire dans la psychologie de ceux qui sont chargés 
des diverses tâches de direction dans l’administration et l’économie 
étatiques, et cela à un point tel que, non seulement 
objectivement mais subjectivement, physiquement mais aussi moralement, 
ils ont cessé de faire partie de cette même classe ouvrière. 
Ainsi, un directeur d’usine jouant au “satrape” bien qu’il 
soit un communiste, n’incarnera pas aux yeux des ouvriers les meilleures 
qualités du prolétariat, et cela malgré son origine 
prolétarienne, malgré le fait qu’il travaillait peut-être 
à l’établi il y a quelques années encore. Molotov 
peut, aussi souvent qu’il le voudra, mettre un signe d’égalité 
entre la dictature du prolétariat et notre Etat avec ses déformations 
bureaucratiques et, qui plus est, avec ses brutes de Smolensk, ses 
escrocs de Tachkent et ses aventuriers d’Artemovka. Ce faisant il 
ne réussit qu’à discréditer la dictature du prolétariat 
sans désarmer le légitime mécontentement des 
ouvriers.

Si nous passons au parti lui-même, à 
la bigarrure que nous trouvons déjà dans la classe ouvrière, 
il convient d’ajouter la coloration que lui donnent les transfuges 
des autres classes. La structure sociale du parti est bien plus hétérogène 
que celle de la classe ouvrière. Il en a toujours été 
ainsi, naturellement avec cette différence que lorsque le parti 
avait une vie idéologique intense, il fondait cet amalgame 
social en un seul alliage grâce à la lutte d’une classe 
révolutionnaire en action.

Mais le pouvoir est une cause, aussi bien dans la 
classe ouvrière que dans le parti, de la même différenciation 
révélant les coutures qui existent entre les différentes 
couches sociales.

La bureaucratie des soviets et du parti constitue 
un phénomène d’un nouvel ordre. Il ne s’agit pas de 
faits isolés ou passagers, de lacunes individuelles, de défaillances 
dans la conduite de tel ou tel camarade, mais plutôt d’une nouvelle 
catégorie sociologique, à laquelle il faudrait consacrer 
tout un traité.

Au sujet du projet de programme de l’Internationale 
communiste [4], j’écrivais 
entre autres choses à Léon Davidovitch (Trotsky) :

“En ce qui concerne le chapitre IV (la période 
de transition). La façon dont est formulé le rôle 
des partis communistes dans la période de la dictature du prolétariat 
est tout à fait inconsistante. Il est probable que le brouillard 
dans lequel on noie la question du rôle du parti envers la classe 
ouvrière et l’Etat n’est pas un effet du hasard. On le voit 
bien dans la manière dont est posée l’antithèse 
démocratie prolétarienne-démocratie bourgeoise, 
sans qu’un seul mot vienne expliquer ce que le parti doit faire pour 
réaliser, concrètement cette démocratie prolétarienne. 
“Attirer les masses et les faire participer à la construction 
“, “rééduquer sa propre nature” (Boukharine 
se plaît à développer ce dernier point, entre 
autres, spécialement sous l’angle de la révolution culturelle) 
 : ce sont des affirmations vraies du point de vue de l’histoire et 
connues depuis des lustres, mais qui se réduisent à 
des lieux communs si l’on n’y introduit pas l’expérience accumulée 
au cours de dix années de dictature du prolétariat en 
URSS. C’est ici que se pose avec toute son acuité la question 
des méthodes de direction, dont le rôle est tellement 
énorme.

Mais nos dirigeants n’aiment pas en parler, de peur 
qu’il ne devienne évident qu’eux-mêmes sont encore loin 
d’avoir “rééduqué leur propre nature”.

Si j’avais eu à écrire un projet de 
programme pour l’Internationale communiste, j’aurais consacré 
beaucoup de place, dans ce chapitre (la période de transition), 
à la théorie de Lénine sur l’Etat pendant la 
dictature du prolétariat et au rôle du parti et de sa 
direction dans la création d’une démocratie prolétarienne, 
telle qu’elle devrait être au lieu de cette bureaucratie des 
soviets et du parti que nous avons actuellement.

Le camarade Préobrajenski a promis de consacrer 
un chapitre spécial, dans son livre Les conquêtes de 
la dictature du prolétariat en l’an XI de la révolution, 
à la bureaucratie soviétique. J’espère qu’il 
n’oubliera pas la bureaucratie du parti, qui joue un rôle bien 
plus grand dans l’Etat soviétique que sa soeur des soviets. 
Je lui ai exprimé l’espoir qu’il étudiera ce phénomène 
sociologique spécifique sous tous ses aspects. Il n’y a pas 
de brochure communiste qui, relatant la trahison de la social-démocratie 
allemande du 4 août 1914, n’indique en même temps quel 
rôle fatal les sommets bureaucratiques du parti et des syndicats 
ont joué dans l’histoire de la chute de ce parti. Mais très 
peu a été dit, et encore en termes très généraux, 
sur le rôle joué par notre bureaucratie des soviets et 
du parti, dans la décomposition du parti et de l’Etat soviétique. 
C’est un phénomène sociologique de la plus haute importance 
qui ne peut, cependant, être compris et saisi dans toute sa 
portée que si l’on examine quelles conséquences il a 
eues dans le changement d’idéologie du parti et de la classe 
ouvrière.

Vous demandez ce qu’il est advenu de l’esprit militant 
du parti et de notre prolétariat ? Où a disparu leur 
initiative révolutionnaire ? Où sont passés leur 
intérêt pour les idées, leur vaillance révolutionnaire, 
leur fierté plébéienne ? Vous vous étonnez 
qu’il y ait tant d’apathie, de bassesse, de pusillanimité, 
de carriérisme et tant d’autres choses que je pourrais ajouter 
moi-même. Comment se fait-il que des gens qui ont un riche passé 
de révolutionnaires, dont l’honnêteté personnelle 
ne fait aucun doute, qui ont donné maintes preuves de leur 
abnégation en tant que révolutionnaires, se soient transformés 
en de pitoyables bureaucrates ? D’où vient cette ambiance de 
servilité abjecte à la Smerdiakov [5
dont parle Trotsky dans sa lettre sur les déclarations de Krestinski 
et d’ Antonov-Ovseenko ?

Mais si l’on peut s’attendre à ce que des 
transfuges de la bourgeoisie et de la petite bourgeoisie, des intellectuels 
et, d’une façon générale, des gens habitués 
à faire “cavalier seul”, glissent du point de vue 
des idées et de la moralité, comment expliquer que le 
même phénomène s’applique à la classe ouvrière 
 ? Beaucoup de camarades ont noté le fait de sa passivité 
et ne peuvent dissimuler leur déception.

Il est vrai que d’autres camarades ont vu en une 
certaine campagne menée pour la collecte du blé [6], 
des symptômes d’une robuste santé révolutionnaire 
et la preuve que les réflexes de classe sont encore vivants 
dans le parti. Tout à fait récemment, le camarade Ichtchenko 
m’écrivait (ou plutôt, a écrit dans des thèses 
qu’il doit avoir envoyées à d’autres camarades aussi) 
que la collecte du blé et l’autocritique sont dues à 
la résistance de la fraction prolétarienne de la direction 
et du parti. Malheureusement, je dois dire que ce n’est pas exact. 
Ces deux faits résultent d’une combinaison manigancée 
dans les hautes sphères et ne doivent rien à la pression 
de la critique des ouvriers : c’est pour des raisons ayant un caractère 
politique et parfois même tendancieux ou, devrais-je dire, fractionnel, 
qu’une partie des sommets dirigeants s’est engagée dans cette 
ligne. Il n’y a qu’une seule pression prolétarienne dont on 
puisse parler : celle dirigée par l’opposition. Mais, on doit 
le dire clairement, cette pression n’a pas été suffisante 
pour ne serait-ce que maintenir l’Opposition à l’intérieur 
du parti et a fortiori pour changer la politique de ce dernier. Je 
suis d’accord avec Léon Davidovitch (Trotsky) qui a montré, 
par une série d’exemples irréfutables, le rôle 
révolutionnaire véritable et positif que certains mouvements 
révolutionnaires ont joué par leur défaite : 
la Commune de Paris, l’insurrection de décembre 1905 à 
Moscou. La première assura le maintien de sa forme républicaine 
au gouvernement de la France, la seconde a ouvert la voie à 
la réforme constitutionnelle en Russie. Cependant, les effets 
de ces défaites conquérantes sont de courte durée 
si une nouvelle vague révolutionnaire ne vient pas à 
leur rescousse.

Le fait le plus affligeant est l’absence de réactions 
de la part du parti et des masses. Pendant deux ans, une lutte exceptionnellement 
âpre s’est poursuivie entre l’Opposition et la majorité 
des hautes sphères du parti et, ces huit derniers mois, des 
événements se sont déroulés qui auraient 
dû ouvrir les yeux aux plus aveugles. Cela sans que, durant 
tout ce temps, la masse du parti n’intervienne et le fasse sentir.

Aussi, compréhensible est le pessimisme de 
certains camarades, celui-là même que je sens percer 
à travers vos questions.

Babeuf, regardant tout autour de lui après 
sa sortie de la prison de l’Abbaye, commença à se demander 
ce qu’étaient devenus ce peuple de Paris, ces ouvriers des 
faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau qui, le 14 juillet 1789, 
avaient pris la Bastille, le 10 août 1792 les Tuileries, assiégé 
la Convention le 30 mai 1793, sans parler de leurs nombreuses autres 
interventions armées. Il résuma ses observations en 
une phrase dans laquelle on sent l’amertume du révolutionnaire 
 : “Il est plus difficile de rééduquer le peuple 
dans l’amour de la Liberté que de la conquérir”.

Nous avons vu pourquoi le peuple de Paris se déprit 
de la Liberté. La famine, le chômage, la liquidation 
des cadres révolutionnaires (nombre de leurs dirigeants avaient 
été guillotinés), l’élimination des masses 
de la direction du pays, tout cela entraîna une si grande lassitude 
morale et physique des masses que le peuple de Paris et du reste de 
la France eut besoin de trente-sept années de répit 
avant de commencer une nouvelle révolution.

Babeuf formula son programme en deux mots (je parle 
ici de son programme de 1794) : “La Liberté et une Commune 
élue”.

Je dois ici faire un aveu : je ne me suis jamais 
laissé bercer par l’illusion qu’il suffisait aux leaders de 
l’Opposition d’apparaître dans les meetings du parti et dans 
les réunions ouvrières pour faire passer les masses 
du côté de l’Opposition. J’ai toujours considéré 
de tels espoirs, caressés par les dirigeants de Léningrad 
(Zinoviev et autres), comme une certaine survivance de la période 
où ils prenaient les ovations et les applaudissements officiels 
pour l’expression du véritable sentiment des masses en les 
attribuant à ce qu’ils imaginaient être leur popularité.

J’irai même plus loin : c’est cela qui explique 
pour moi le brusque revirement de leur conduite auquel nous venons 
d’assister.

Ils étaient passés à l’opposition 
dans l’espoir de prendre rapidement le pouvoir. C’est dans ce but 
qu’ils s’étaient unis à l’opposition de 1923 [7]. 
Quand quelqu’un du “groupe sans leaders” [8
reprocha à Zinoviev et Kamenev d’avoir laissé tomber 
leur allié Trotsky, Kamenev répondit : “Nous avions 
besoin de Trotsky pour gouverner. Pour rentrer dans le parti, il est 
un poids mort”.

Cependant, il aurait fallu toujours poser comme prémisse 
que l’oeuvre d’éducation du parti et de la classe ouvrière 
est une tâche longue et difficile, qu’elle l’est d’autant plus 
que les esprits doivent être tout d’abord nettoyés de 
toutes les impuretés introduites en eux par ce que sont réellement 
nos soviets et notre parti et par la bureaucratie de ces institutions.

On ne doit pas perdre de vue que la majorité 
des membres du parti (sans parler de ceux de la jeunesse communiste) 
a la conception la plus erronée des tâches, des fonctions 
et de la structure du parti, à savoir la conception que la 
bureaucratie leur enseigne par son exemple, sa façon d’agir 
et ses formules stéréotypées. Les ouvriers qui 
rejoignirent le parti après la guerre civile, dans leur écrasante 
majorité après 1923 (la promotion Lénine), n’ont 
aucune idée de ce qu’était autrefois le régime 
du parti. La majorité de ces ouvriers est dépourvue 
de cette éducation révolutionnaire de classe que l’on 
acquiert pendant la lutte, dans la vie, dans l’action consciente. 
Dans le temps, cette conscience de classe s’obtenait dans la lutte 
contre le capitalisme, aujourd’hui, elle doit se former en participant 
à la construction du socialisme. Mais, notre bureaucratie ayant 
réduit cette participation à une phrase creuse, les 
ouvriers n’ont nulle part où ils pourraient acquérir 
une telle conscience. J’exclus, bien entendu, comme un moyen anormal 
d’éduquer la classe le fait que notre bureaucratie, en abaissant 
les salaires réels, en aggravant les conditions de travail, 
en favorisant le développement du chômage, pousse les 
ouvriers à la lutte de classe et à se former une conscience 
de classe, mais sur une base alors hostile à l’Etat socialiste.

Selon la conception de Lénine et de nous tous, 
la tâche de la direction du parti consistait précisément 
à préserver le parti comme la classe ouvrière 
de l’influence corruptrice des privilèges, passe-droit et faveurs 
inhérents au pouvoir en raison de son contact avec les débris 
de l’ancienne noblesse et de la petite bourgeoisie ; à les 
prémunir contre l’influence néfaste de la NEP, contre 
la tentation de l’idéologie et de la morale bourgeoises.

Nous avions l’espoir que, en même temps, la 
direction du parti saurait créer un nouvel appareil, véritablement 
ouvrier et paysan, de nouveaux syndicats, vraiment prolétariens, 
une nouvelle morale de la vie quotidienne.

Il faut le reconnaître franchement, clairement 
et à haute voix : l’appareil du parti n’a pas accompli cette 
tâche qui était la sienne. Il a montré l’incompétence 
la plus complète dans cette double tâche de préservation 
et d’éducation, il a échoué et fait banqueroute.

Nous étions convaincus depuis longtemps – 
et les huit derniers mois auraient dû le prouver à chacun 
– que la direction du parti s’avançait sur le plus périlleux 
des chemins. Et elle continue à suivre cette route.

Les reproches que nous lui adressons ne concernent, 
pour ainsi dire, pas l’aspect quantitatif de son travail, mais son 
côté qualitatif. Ce point doit être souligné, 
sinon l’on va à nouveau nous submerger de chiffres sur les 
succès innombrables et intégraux obtenus par les appareils 
du parti et des soviets.

Il est grand temps de mettre fin à ce charlatanisme 
statistique.

Ouvrez les comptes rendus du XVème congrès 
du parti [9]. Lisez le rapport de 
Kossior sur l’activité organisationnelle. Qu’y trouvez-vous 
 ? Je le cite littéralement : “Le plus prodigieux développement 
de la démocratie dans le parti”, “L’activité 
organisationnelle du parti s’est accrue de façon colossale 
“.

Et puis, bien entendu, pour renforcer tout cela : 
des chiffres, des chiffres et encore des chiffres. Et l’on nous dit 
cela alors qu’il y a dans les dossiers du Comité central des 
documents apportant la preuve de la pire corruption des appareils 
du parti et des soviets, de l’étouffement de tout contrôle 
des masses, de l’oppression la plus horrible, des persécutions, 
d’une terreur jouant avec la vie et l’existence des membres du parti 
et des ouvriers.

Voici comment la Pravda du 11 avril caractérise 
notre bureaucratie : “Un milieu de fonctionnaires hostiles, Paresseux, 
incompétents et pleins de morgue se trouve en mesure de chasser 
les meilleurs inventeurs soviétiques au delà des frontières 
de l’URSS, à moins qu’une bonne fois pour toutes un grand coup 
ne soit frappé contre ces éléments, de toute 
notre force, avec toute notre détermination et de manière 
impitoyable”.

Connaissant notre bureaucratie, je ne serais cependant 
pas surpris d’entendre ou de lire à nouveau des discours sur 
“le développement prodigieux” et “colossal” 
de l’activité des masses du parti, du travail organisationnel 
du Comité central pour implanter la démocratie.

Je suis persuadé que la bureaucratie du parti 
et des soviets existant actuellement va continuer avec le même 
succès à cultiver autour d’elle des abcès purulents, 
malgré les bruyants procès de ces derniers mois. Cette 
bureaucratie ne changera pas par le fait qu’on la soumettra à 
une épuration. Je ne nie pas, bien entendu, l’utilité 
relative et l’absolue nécessité d’une telle épuration. 
Je désire simplement souligner le fait qu’il s’agit non pas 
uniquement de changer de personnel, mais de changer de méthodes.

A mon avis, la première condition pour rendre 
la direction de notre parti capable d’exercer un rôle éducatif, 
c’est de réduire la taille et les fonctions de cette direction. 
Les trois quarts de l’appareil devraient être licenciés 
et les tâches du quart restant devraient avoir des limites strictement 
déterminées. Cela devrait s’appliquer également 
aux tâches, aux fonctions et aux droits des organismes centraux. 
Les membres du parti doivent recouvrer leurs droits qui ont été 
foulés aux pieds et recevoir de solides garanties contre l’arbitraire 
auquel les cercles dirigeants nous ont accoutumés.

On peine à imaginer ce qui se passe dans les 
couches inférieures de l’appareil du parti. C’est spécialement 
dans la lutte contre l’Opposition que s’est manifestée l’indigence 
idéologique de ces cadres, ainsi que l’influence corruptrice 
qu’ils exercent sur la base ouvrière du parti. Si, au sommet, 
il existait encore une certaine ligne idéologique (bien qu’elle 
soit erronée, faite de sophismes et mêlée, il 
est vrai, à une forte dose de mauvaise foi), à l’échelon 
inférieur cette fois, on a surtout eu recours aux arguments 
de la plus effrénée des démagogies contre l’opposition. 
Les agents du parti n’ont pas hésité à user de 
l’antisémitisme, de la xénophobie, de la haine des intellectuels, 
etc.

Je suis persuadé que toute réforme 
du parti qui s’appuie sur la bureaucratie n’est qu’utopie.

Résumons-nous : tout en notant, comme vous, 
l’absence d’esprit militant révolutionnaire à la base 
du parti, je ne vois rien de surprenant à ce phénomène. 
Il résulte de tous les changements qui ont eu lieu dans le 
parti et dans la composition même de la classe ouvrière. 
Il convient de rééduquer les masses travailleuses et 
les masses du parti dans le cadre du parti et des syndicats. Ce processus 
est en soi long et difficile, mais il est inévitable et il 
a déjà commencé. La lutte de l’Opposition, l’exclusion 
de centaines et de centaines de camarades, les emprisonnements, les 
déportations, bien que n’ayant pas encore fait beaucoup pour 
l’éducation communiste de notre parti, ont, en tout cas, eu 
plus d’effets en ce sens que n’en a eu tout l’appareil pris ensemble. 
En fait, les deux facteurs ne peuvent même pas être comparés 
 : l’appareil a gaspillé le capital du parti légué 
par Lénine, d’une façon non seulement inutile mais nuisible. 
Il a démoli tandis que l’Opposition construisait.

Jusqu’ici, j’ai raisonné en faisant “abstraction” 
des faits de notre vie économique et politique qui ont été 
soumis à l’analyse dans la Plate-forme de l’Opposition. Je 
l’ai fait délibérément, car tout mon propos était 
de souligner les changements intervenus dans la composition et la 
psychologie du prolétariat et du parti, en rapport avec la 
prise du pouvoir lui-même. Cela a peut-être donné 
un caractère unilatéral à mon exposé. 
Mais sans procéder à cette analyse préliminaire, 
il est difficile de comprendre l’origine des erreurs économiques 
et politiques fatales commises par notre direction en ce qui concerne 
tant les paysans que les ouvriers ou les problèmes de l’industrialisation, 
du régime intérieur du parti et, finalement, de la gestion 
de l’Etat.

Salutations communistes,

Christian Rakovski

Astrakhan, le 6 août 1928.


[1] Scandales financiers 
et affaires de moeurs impliquant des Bureaucrates que venaient de 
révéler la presse et la justice soviétiques.

[2] La Plate-forme 
de l’opposition de Gauche fut signée par treize dirigeants 
du Parti Communiste de l’URSS et publiée, en 1927, pour le 
XVème Congrès du parti.

[3] Un certain 
égalitarisme des revenus s’était maintenu jusque vers 
1927. La bureaucratie a ensuite fortement ouvert l’éventail 
des salaires pour trouver des appuis dans l’aristocratie ouvrière 
et justifier l’accroissement de ses propres privilèges.

[4] Les 
quatre premiers congrès de l’Internationale Communiste se déroulèrent 
sous la direction de Lénine et Trotsky. Le cinquième 
sous celle de Zinoviev, allié à Staline contre Trotsky. 
Le sixième congrès (été 1928) d’une Internationale 
désormais contrôlée par les seuls staliniens adopta 
ce programme que Trotsky critiqua dans un ouvrage connu sous le nom 
de L’Internationale Communiste après Lénine.

[5] Personnage 
particulièrement répugnant dans Les Frères Karazamov 
de Dostoievski.

[6] Campagne lancée 
au début de 1928 face aux difficultés croissantes de 
ravitaillement et à laquelle prirent part des ouvriers voulant 
en découdre avec les koulaks (paysans riches). Ce revirement 
de la fraction au pouvoir contre des koulaks dont elle avait favorisé 
l’enrichissement et qui devenaient menaçants pour le régime, 
fut le prélude au retournement de Staline contre ses alliés, 
Boukharine-Rykov, chantres de l’enrichissement des campagnes.

[7] Devenue l’opposition 
Unifiée en 1925 quand elle fut rejointe, pour un temps, Par 
Zinoviev et Kamenev que Staline était en train d’écarter 
du pouvoir et qui avaient fondé la Nouvelle Opposition.

[8] Zinoviévistes 
qui, en 1927, refusèrent de suivre Zinoviev-Kamenev dans leur 
ralliement à Staline après l’exclusion du parti des 
dirigeants oppositionnels.

[9] Le XVème 
congrès s’était tenu en décembre 1927.

Christian Rakovsky

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