Nigeria : Indépendance et promesses non tenues

7 novembre 2026

[Note éditoriale : cet article est tiré d’un nouveau site web créé par des marxistes au Nigeria et est publié ici avec leur permission].

Chaque 1er octobre, le Nigeria commémore son indépendance : en 1960, son drapeau remplaçait l’Union Jack britannique, marquant la prise en main de ses affaires politiques après des décennies de domination coloniale. Mais depuis ce changement, une question demeure : de quoi l’indépendance a-t-elle réellement libéré les Nigérians, et qu’a-t-elle laissé inchangé ?

L’indépendance a mis fin à la tutelle politique coloniale directe, sans pour autant transformer en profondeur les bases économiques de la société nigériane. L’État colonial a disparu, mais le capitalisme a perduré. Les autorités britanniques ont érigé leurs collaborateurs locaux et les élites émergentes en classe dominante pour gouverner à leur place. L’économie, devenue néocoloniale, est restée intégrée au système capitaliste mondial.

Le drame du Nigeria n’est pas que l’indépendance n’ait rien changé, mais que les perspectives qu’elle a ouvertes soient restées sans suite. Sa promesse, dans la conscience populaire, allait bien au-delà du simple remplacement des dirigeants étrangers par des Nigérians : les ressources du pays devaient servir à améliorer les conditions de vie de sa population. Or, après 66 ans d’indépendance, cette promesse reste lettre morte. Il ne s’agit plus d’un simple retard, mais d’un engagement que le capitalisme et la classe dirigeante nigériane ne peuvent pas et ne veulent pas honorer.

Les générations qui ont combattu pour l’indépendance ont hérité d’une économie façonnée par les intérêts coloniaux. Elle reposait largement sur l’exportation de matières premières, tandis que les bases industrielles nécessaires à une véritable transformation sociale restaient faibles. L’indépendance politique offrait la possibilité de changer cette situation. L’État nigérian a effectivement renforcé son rôle économique, favorisant l’émergence d’une classe dirigeante nationale. Mais cette rupture est restée politique : elle n’a pas remis en cause le capitalisme.

D’où le paradoxe actuel : malgré ses immenses ressources naturelles et un potentiel productif considérable, le Nigeria ne satisfait pas les besoins essentiels de la majorité de sa population, en matière d’alimentation, d’énergie, de logements, de transports publics, d’emplois et de services publics. Le problème ne se résume donc pas à une « mauvaise gouvernance depuis l’indépendance ». C’est que les richesses produites par les travailleurs n’ont jamais été gérées collectivement par le peuple qui en a besoin.

Soixante-six ans après l’indépendance, la même promesse est faite. Dans son discours pour la fête de l’Indépendance, le président Tinubu a affirmé que le Nigeria, après des réformes difficiles, entrait désormais dans une « ère de prospérité ». Il a évoqué la hausse de la production, l’industrialisation, les nouvelles infrastructures, les investissements et la création d’emplois. Pourtant, la politique économique de son administration dégrade fortement les conditions de vie de millions de Nigérians, qui sont invités à accepter des sacrifices au nom d’une hypothétique prospérité future, toujours repoussée.

Cette faillite politique n’est pas la seule responsabilité de Tinubu. Pourquoi la prospérité promise reste-t-elle hors de portée de la majorité ? La réponse ne tient pas simplement aux dirigeants qui se succèdent au pouvoir, mais au système économique dont chaque gouvernement hérite et qu’il accepte de gérer.

La prospérité ne peut être équitablement partagée tant que les intérêts capitalistes dictent ce que la société produit, comment elle le produit et la répartition des richesses. Aussi longtemps que la production vise l’accumulation du capital privé, les richesses créées collectivement seront concentrées entre les mains des plus fortunés.

C’est pourquoi la promesse d’un avenir meilleur ne peut pas être tenue sous le capitalisme. C’est pourquoi un simple changement de gouvernement ne peut pas réaliser cette promesse. Seule une révolution le peut. Alors la tâche n’est pas de trouver une meilleure façon d’administrer le même système. Il s’agit de construire la force politique capable de le remplacer.

La base matérielle d’une telle transformation est déjà présente. Le Nigeria possède une vaste population active, un appareil productif de plus en plus socialisée en ce sens que son fonctionnement dépend du travail collectif de millions de personnes. Ce qui manque, ce ne sont pas les moyens matériels nécessaires à un autre type de société, mais une organisation politique capable de placer ces moyens sous le contrôle conscient de la classe ouvrière.

Le socialisme n’arrivera pas automatiquement. L’existence de l’exploitation et de l’inégalité ne produit pas, à elle seule, une conscience révolutionnaire. Les travailleurs doivent s’organiser autour d’un programme socialiste clair. Elle doit s’organiser au-delà de la politique timide et compromettante du Congrès National du Travail, dont la direction a échoué à plusieurs reprises à mobiliser l’immense pouvoir du travail organisé pour défier l’ordre existant. Les travailleurs doivent prendre conscience de la nécessité de transformer la société. C’est là, la tâche qui nous attend.

Les marxistes de Naija font partie de cet effort. Nous voulons contribuer à la construction d’une organisation socialiste révolutionnaire ancrée dans la classe ouvrière nigériane, étudier la nature de la société nigériane, développer l’éducation politique et aider à organiser les forces sociales pour sortir du capitalisme. Si la promesse de 1960 était que les Nigérians devaient contrôler leur propre destin, alors la lutte pour ce destin n’est pas terminée.
Le drapeau est nigérian depuis 66 ans. La richesse du Nigeria doit désormais appartenir à ceux qui le produisent. La promesse que le capitalisme ne pourra jamais tenir doit devenir le point de départ pour construire un avenir meilleur.

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