Manifestation à Belgrade le 22 décembre 2024

Euphorie en Serbie après la défaite de Vučić

8 novembre 2026

L’ampleur de la victoire électorale du mouvement de protestation étudiant en Serbie est sismique. Les secousses se feront sentir dans toute l’Europe de l’Est, jusqu’à Moscou.

Avec un taux de participation stupéfiant de 70 %, le Parti progressiste serbe (SNS) au pouvoir et dirigé par Aleksander Vučić n’a pu rassembler qu’un peu plus de 39 % des voix, malgré deux ans d’intimidation et de violence menées par l’État, et un contrôle politique quasi total des médias privés. La « liste des étudiants » a gagné près de 53 %.

Les étudiants ne se sont pas présentés eux-mêmes, mais ont présenté des candidats n’appartenant à aucun parti politique, composés d’universitaires, de professionnels de santé et de personnalités du sport et des arts. Ils ont fait cela pour démontrer qu’ils n’étaient pas un mouvement motivé par des considérations d’« intérêt personnel », mais qu’ils combattaient au nom de la société au sens large.
Ils ont mis en place un programme en 11 points visant à purger le pays des fonctionnaires corrompus et à mettre fin au contrôle politique des médias.

La mèche de la révolte a été allumée en Serbie il y a deux ans, le 1er novembre 2024, lorsque la canopée de la gare de Novi Sad, récemment reconstruite, s’est effondrée tuant 16 personnes. Il y a eu une indignation dans la ville et dans l’ensemble du pays. La corruption des autorités et les malfaçons qui en résultent étaient bien connues localement.

Le gouvernement du SNS d’Aleksander Vučić a tenté de dissimuler la vérité. Lorsque des élèves et des enseignants locaux ont tenu une veillée pacifique pour commémorer les morts, ils ont été attaqués par un gang de voyous connus pour être des partisans du SNS. L’attaque initiale contre les étudiants a provoqué la plus grande manifestation jamais vue dans l’histoire de Novi Sad. À partir de là, les manifestations ont explosé à travers tout le pays, avec la plus grande vague de grèves jamais enregistrée, mobilisant des professionnels de santé, les travailleurs de l’énergie et bien d’autres secteurs. La manifestation à Belgrade en janvier a réuni 326 000 personnes.

La lutte menée par la jeunesse en ainsi que le mouvement syndical a adopté le motif de la « main ensanglantée », pour démontrer que le gouvernement corrompu de Vučić avait « du sang sur les mains ». Un mouvement généralisé dans l’ensemble du pays voulait mettre fin à la corruption et réclamait de nouvelles élections législatives.

La stratégie du mouvement étudiant mérite d’être saluée. Organisés en « assemblées étudiantes », ils ont refusé d’être provoqués par le gouvernement du SNS qui a utilisé les méthodes répressives de Poutine en Russie : attaques physiques, agents provocateurs, calomnies constantes répandues par les médias et fraude électorale.
Les étudiants ne se sont pas laissés impressionner par les tentatives de les diviser selon des lignes ethniques ou nationales. La police arrêtait des étudiants croates, les accusant d’être des agents secrets travaillant pour la Croatie. Au contraire, les étudiants se sont efforcés d’organiser la solidarité étudiante à travers les Balkans.
Lors de la campagne électorale elle-même, ils ont ciblé des zones rurales considérées comme des bastions du SNS. Ils ont défilé à travers la campagne en grandes colonnes, sous le slogan « La Serbie ou la Mafia ? ». Puis ils ont fait du porte-à-porte pour « expliquer patiemment » aux travailleurs ruraux pourquoi ils avaient besoin de leur soutien.

Le jour de l’élection, les méthodes d’intimidation habituelles ont été employées par le SNS et ses voyous serbes d’extrême droite, avec des foules sinistres rôdant autour des bureaux de vote, photographiant ouvertement des bulletins remplis, tandis que le gouvernement Vučić ordonnait la fermeture de plusieurs quartiers de la capitale par la police anti-émeute, dans une tentative d’effrayer l’électorat avec la menace d’une guerre civile si la Liste étudiante l’emportait. Cela n’a pas fonctionné.

Il peut nous sembler étrange en Occident que la stratégie clé de la Liste des étudiants était de présenter des candidats n’appartenant à aucun parti politique. Mais c’est parce qu’en Europe de l’Est, les partis politiques sont devenus synonymes de la corruption, dans les Balkans et en Russie. C’est un héritage du stalinisme.
Lorsque l’Union soviétique s’est effondrée, les anciens partis staliniens ont conservé leurs pratiques bureaucratiques et cyniques, ainsi que leurs positions dans l’appareil d’État. Ainsi, aujourd’hui, comme le dit l’écrivain balkanique Vladan Lausevic, les habitants de l’Est « … considèrent les partis politiques principalement comme une source de revenus, de positions lucratives et de privilèges, ou même comme des réseaux criminels, et non comme des organisations de classe ou de regroupements idéologiques. »

Ainsi, de ce point de vue, l’approche adoptée par Liste des étudiants était à la fois compréhensible et efficace. Mais désormais les étudiants et le nouveau gouvernement découvriront que même sans corruption, le capitalisme signifiera toujours chômage, pauvreté et exploitation.

La citation ci-dessus de Vladan Lausevic est tirée d’un article qu’il a écrit au mois de février dernier pour le journal Balkan Insight, dans lequel il défendait les idées du socialisme et rappelait aux populations des Balkans leurs traditions socialistes historiques. Il a mis en évidence que le mouvement de la jeunesse en Serbie a suscité des mouvements similaires en Bosnie, au Monténégro, en Croatie et en Slovénie, et que ceci « … reflète cette tradition d’engagement de classe et universaliste » et que la jeunesse n’était « … pas engagée en tant que Bosniaques, Serbes, Croates ou autres, mais en tant que citoyens, organisés en réseaux. Leurs slogans et symboles ne se concentrent pas sur la religion ou la nationalité, mais sur les revendications sociales et quotidiennes concernant la sécurité, la justice et la responsabilité institutionnelle. ». Il a posé la question que le mouvement serbe doit désormais affronter : « La question est maintenant de savoir si la jeune génération peut transformer la protestation épisodique en initiatives civiques organisées, en mouvements et en communautés qui relient la justice sociale et les réformes institutionnelles. » (Balkan Insight, le 27 février 2026). C’est effectivement la tâche qui incombe à la jeunesse en Serbie et dans les autres pays balkaniques. Et cela doit commencer par l’élaboration collective d’un programme authentiquement démocratique et socialiste.

Cain O’Mahony

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