Les manifestations lycéennes et syndicales depuis la rentrée ont mis des centaines de milliers de personnes dans la rue pour protester contre les coupes budgétaires drastiques prévues par le gouvernement. Enseignants, soignants, fonctionnaires, pompiers, marins-pêcheurs, lycéens et étudiants n’en peuvent plus de la politique d’austérité de Macron, dont les répercussions sur le terrain ont été désastreuses.
Le malaise social est profond. L’éducation, la santé et l’ensemble des services publics manquent cruellement de moyens. Les lycéens ont mis en évidence l’état de délabrement des bâtiments scolaires et le nombre de postes d’enseignants non pourvus. Depuis son arrivée à l’Élysée en 2017, Macron a supprimé plus de 10 000 postes d’enseignants. La rentrée 2026 a été marquée par la suppression de 1 891 emplois de professeurs des écoles titulaires et plus de 4 000 postes d’enseignement, selon le recensement du SNUipp.
Plutôt que de répondre aux revendications légitimes des lycéens, Macron leur inflige une répression policière brutale. Plusieurs jeunes ont été mutilés. Au lycée Béhal de Lens, un jeune de 15 ans, Evan, a perdu une main, arrachée par une grenade de désencerclement. Depuis le 18 septembre, le bilan du ministère de la Justice fait état de plus de 8 000 personnes placées en garde à vue, dont 86 % de mineurs. Dans la seule journée du 1er octobre, il y a eu de 1949 interpellations – un record historique. Les 8 000 interpellations, c’est deux fois plus que dans le premier mois du mouvement des Gilets Jaunes en 2018 !
Ces événements se déroulent dans un contexte social de plus en plus tendu. La faiblesse des salaires et l’inflation rabaissent sans cesse les conditions de vie. Les cadeaux faits aux riches et aux grandes entreprises ont plongé le pays dans une dette abyssale que les marchés financiers et le gouvernement veulent faire payer aux jeunes, aux travailleurs, aux retraités, aux chômeurs. Clairement, nous vivons sous un système qui n’existe que pour augmenter la richesse et le pouvoir d’une minorité capitaliste.
Le chômage repart à la hausse et touche désormais 2,6 millions de personnes, soit 8,1 % de la population active. Les 15-24 ans sont particulièrement exposés avec un taux de chômage de 19,8 % en 2025 et de 21,5 % en 2026, soit plus que le double de la moyenne nationale. Depuis longtemps, les employeurs privilégient l’allongement du temps de travail et l’intérim plutôt que les embauches contractuelles correctes. Or, aujourd’hui, même l’emploi intérimaire est en recul. Il a chuté de 6 % en un an, ce qui présage une nouvelle détérioration du marché du travail en 2027 et au-delà.
Sous l’emprise des capitalistes, l’économie stagne et se disloque, tandis que les profits boursiers atteignent des niveaux records. Selon la Banque mondiale, la croissance du PIB a ralenti, passant de 1,4 % en 2023 à 1,2 % en 2024, puis à 0,8 % en 2025. Elle devrait rester en dessous de 0,9 % en 2026. Parallèlement, les faillites d’entreprises ont fortement augmenté, atteignant environ 60 000 par an, contre 35 000 pendant la crise du Covid.
Une désindustrialisation accélérée
Le secteur numérique attire des investissements lourds, mais l’industrie traditionnelle est délaissée. Michelin jette 1 254 salariés sur le pavé à Cholet (Maine-et-Loire) et à Vannes (Morbihan). ArcelorMittal supprime plus de 600 postes dans le Nord (Dunkerque, Florange, Basse-Indre, Mardyck, Mouzon, Desvres et Montataire). L’entreprise Vencorex, deuxième fabricante mondiale de durcisseurs industriels, a été bradée et puis effectivement détruite, entraînant, comme c’est souvent le cas avec la fermeture de sites industriels importants, d’autres suppressions d’emplois chez les fournisseurs et clients des entreprises concernées.
Dans presque tous les secteurs de l’économie, des centaines d’entreprises ont été liquidées, entraînant une suppression massive d’emplois. Rien que sur les mois de juillet et août 2026, de nombreuses fermetures et de restructurations ont frayé la chronique. Parmi les entreprises menacées ou déjà disparues, il y a OPmobility (équipements automobiles), Verallia (bouteilles), Heidelberg Materials (ciment), Refresco (jus), Schneider Electric (énergie et automatisation), Cofigeo (agroalimentaire), Legrand (équipements électriques), CellforCure (biomédicaments), Aqua-Valley (eau), Lippi (portails et clôtures), Greenwood Atlantic (scierie), Emerson-Aventics (systèmes pneumatiques), Limatech (batteries aéronautiques), Fibre Excellence (pâte à papier), Reden (panneaux solaires), Darquer (dentelle), Daregal (herbes aromatiques), Safran Electronics & Defence (électronique)… La désindustrialisation de la France s’accélère. Les conséquences sociales dramatiques des fermetures pour les communautés qui en dépendent n’importent pas aux capitalistes. Pour eux, il n’y a que le profit qui compte.
Dette publique et spéculation financière
La crise industrielle est doublée d’une crise des finances publiques. L’endettement de la France atteint désormais un seuil critique. Selon Emmanuel Moulin, gouverneur de la Banque de France, la réaction des marchés financiers face à l’ampleur de la dette est « grave et inquiétante ». Il avertit que, quel que soit le résultat des élections en 2027, le nouveau gouvernement devra imposer une forte réduction du déficit public et composer avec des taux d’intérêt très élevés. La dette française s’élève aujourd’hui à 3 500 milliards d’euros, soit près de 120 % du PIB, bien au-dessus de la moyenne de la zone euro.
La spéculation financière joue non seulement le financement de l’État français, mais aussi, par extension, contre la monnaie européenne, dont la valeur d’échange dépend en partie de la santé financière de la France. L’euro est tombé à son plus bas niveau depuis 17 mois face au dollar, tandis que le rendement des obligations françaises à dix ans est à 5 %. Ceci signifie que le gouvernement doit désormais emprunter à ce taux pour répondre à ses besoins de financement et consacrer plus de 90 milliards d’euros au seul paiement des intérêts en 2027. À titre de comparaison, le budget de l’Éducation nationale pour 2026 est d’environ 64,5 milliards d’euros !
Le versement des intérêts sur la dette publique est désormais le deuxième poste de dépenses dans le budget de l’État. Le plus grand, qui coûte plus que 200 milliards d’euros, est celui des aides publiques versées gratuitement et sans aucune contrepartie, aux grandes entreprises privées. Cette somme représente 30 % du budget total de l’État, et près de trois fois le budget de l’Éducation nationale. Ces 200 milliards, versés sous diverses formes (subventions directes de l’État, niches fiscales, baisses d’impôt, exonération de cotisations sociales) seraient mieux dépensés pour financer les services publics, plutôt que de gonfler les marges de profit des grandes entreprises et les dividendes boursiers.
Macron et Lecornu martèlent la nécessité de réduire les déficits pour justifier des mesures de régression sociale, mais semblent oublier que l’État a besoin d’argent quand il s’agit de faire payer leurs amis capitalistes. Ainsi, comme l’a relevé Le Canard Enchaîné, lorsque Vivendi (contrôle par le groupe Bolloré) a écopé d’un redressement fiscal portant sur 2,4 milliards d’euros, le ministère des Finances a cru bon d’effacer la pénalité de 320 millions d’euros !
Pour calmer la spéculation sur le marché obligatoire et contre la monnaie européenne, Macron insiste pour que Lecornu impose des coupes budgétaires importantes. Il veut réduire le déficit public en s’attaquant à l’Éducation nationale, aux services publics, aux retraites, aux allocations sociales, à la santé et la sécurité sociale. Au cas où la résistance dans la rue et la faiblesse de sa position à l’Assemblée nationale empêchent Lecornu d’y parvenir, il est pratiquement certain que les marchés financiers déclencheront une nouvelle offensive pour porter le rendement des obligations au-delà de 5%. La spéculation financière aggrave la dette publique et puis les spéculateurs eux-mêmes exigent des coupes budgétaires encore plus sévères pour la rembourser !
La façon dont Macron et ses ministres présentent la question de la dette publique est complètement tordue. Ils veulent manipuler l’opinion publique pour justifier le démantèlement ce qui reste des services publics et la protection sociale, tout en préservant les transferts massifs d’argent public vers les grandes entreprises. L’économie stagne et l’argent public est versé dans les coffres des capitalistes pour augmenter leurs profits malgré cette stagnation.
Autoritarisme et racisme pour imposer l’austérité
Les marchés financiers et les grandes entreprises capitalistes ont tellement de pouvoir qu’elles peuvent façonner le comportement des gouvernements dans tous les domaines, y compris celui des finances publiques. La classe capitaliste fait pression pour obtenir des « aides » publiques et des concessions fiscales importantes, tout en insistant sur une politique d’austérité plus agressive contre les services publics, l’éducation, la santé, les retraites, la Sécurité sociale et les allocations sociales.
La brutalité de cette politique risque de provoquer une résistance populaire massive, surtout dans un contexte d’inflation et de chômage de masse. C’est pour vaincre cette résistance qu’une fraction grandissante de classe dirigeante soutient activement le Rassemblement National et la candidature de Le Pen pour installer un régime autoritaire et répressif. Depuis toujours, autoritarisme et stratégies de division vont de pair. Il faut désigner des boucs émissaires, inciter à la haine, persécuter des minorités. Ainsi, la politique économique et sociale de Marine Le Pen entraînera une nette dégradation des conditions de vie de la majorité de la population, accompagnée de persécutions visant les personnes de culture musulmane et les « migrants ». Le résultat net de cette politique sera d’augmenter davantage la richesse et de pouvoir de ceux qui en ont déjà trop, au détriment du reste de la société.
Pour donner des gages aux marchés financiers et aux grands groupes capitalistes, Marine Le Pen a promis 125 milliards d’euros de coupes budgétaires sur cinq ans et une réduction de la dette publique à 60 % du PIB, soit la moitié de son niveau actuel. Cet objectif est incompatible avec sa promesse de réduire fortement la TVA sur l’énergie et l’alimentation. De telles mesures « populistes » seront donc abandonnées, au grand désarroi de ceux qui y ont cru. Le Pen et Bardella fustigent avec démagogie les « élites » et flattent le « peuple », mais le RN est en réalité un parti du grand capital par excellence.
Quelle alternative à gauche ?
Il faut reconnaître que l’un des plus grands atouts du Rassemblement National a été l’incapacité des partis de gauche de présenter une alternative claire au capitalisme et ses conséquences sociales désastreuses. Depuis des décennies, le Parti socialiste s’est réconcilié avec le système capitaliste, au point que sa politique ne se distingue guère de celle de la droite, comme en atteste, par exemple, la présidence de François Hollande de 2012-2017, dont le « Macronisme » n’a été que le prolongement. Le PS est un parti « réformiste » sans réformes, ou plus exactement un parti de contre-réforme dans l’intérêt des capitalistes.
Quant à LFI et au PCF, malgré les divergences qui existent sur certaines questions, ils défendent tous les deux des programmes de réforme sociale et politique assez similaires, mais peinent à convaincre la majorité des travailleurs qu’ils seraient vraiment capables d’améliorer leurs conditions de vie. Le scepticisme des travailleurs à leur égard ne s’explique pas seulement par le souvenir des gouvernements de gauche. Il découle aussi de leur sens des réalités.
C’est que tous les travailleurs savent bien qui détient le pouvoir en France, que ce soit dans les entreprises ou dans la société en général. Ils savent aussi qu’une politique qui s’attaque aux profits des patrons, des capitalistes, est une politique à haut risque. Ce sont les patrons qui décident dans une large mesure de leur sort en tant que travailleurs. On rappelle constamment aux salariés que si jamais la rentabilité de l’entreprise est durablement compromise, l’entreprise elle-même cessera d’exister. C’est le b.a.-ba du fonctionnement du capitalisme, où la justification de toute activité économique n’est autre que le profit.
Par conséquent, pour beaucoup de salariés, quand ils entendent que LFI ou le PCF veulent taxer davantage les profits, augmenter les salaires et prendre d’autres mesures qui vont nécessairement aboutir à une baisse de rentabilité, ils peuvent légitimement penser que cela risque de provoquer des suppressions d’emplois ou même la fermeture de leur entreprise. Si le travailleur est à la merci du patron, à quoi bon lui taper dessus ? Ce raisonnement, celui de la peur de ceux qui ont pouvoir, est tout à fait « logique », surtout si la gauche n’ouvre aucune perspective pour mettre fin à ce pouvoir. Dans le programme du PCF, comme dans celui de LFI, il n’y a rien qui empêcherait le patronat de réagir de la sorte. D’où l’idée, largement répandue chez les salariés, que les revendications de la gauche et des organisations syndicales sont certes bonnes en soi, mais pas réalistes et potentiellement dangereuses.
Au niveau de la politique nationale, la politique de la gauche souffre de la même carence. Certes, elle prône une politique « anticapitaliste » dans le sens où son programme va à l’encontre des intérêts capitalistes, mais elle laisse intacte la capacité de riposter des capitalistes. D’où vient ce pouvoir, au fond ? De la propriété capitaliste des entreprises, des « moyens de production ». Il est impossible, à notre époque, de mettre en œuvre une politique de réforme sociale conséquente et durable si elle n’est pas liée au désarmement économique de la classe capitaliste. Si le programme de la gauche n’indique pas comment effectuer ce désarmement, il est incomplet et défaillant.
Concrètement, comment est-il possible de mettre fin aux pressions des marchés financiers sans libérer l’économie et les finances publiques de leur emprise ? Toute tentative de mettre en œuvre une politique de réforme sociale radicale, comme celle que propose LFI et le PCF, rencontrerait une opposition et une stratégie de sabotage implacable de la part de la classe dirigeante.
La dernière fois qu’un gouvernement de gauche a tenté d’appliquer une politique de réforme sociale conséquente, c’était en 1981 avec le gouvernement socialiste-communiste de l’époque, sous la présidence de François Mitterrand. La réaction du grand patronat et des marchés financiers a été féroce. Ils ont tout fait pour saborder les réformes : fuite de capitaux massive, grève d’investissements, fermetures et délocalisations des entreprises, augmentation du chômage, spéculation contre le franc français. Il n’a fallu que 12 mois pour forcer le gouvernement PS-PCF d’abandonner ses projets de réforme et adopter une politique d’austérité.
Près d’un demi-siècle plus tard, le capitalisme est bien plus puissant qu’à l’époque, de sorte qu’un gouvernement de gauche agissant contre les intérêts des capitalistes aurait encore moins de marge de manœuvre. Ceci ne signifie pas qu’une politique de réforme sociale est impossible. Cela signifie seulement qu’il est absolument impératif de lier cette politique à une stratégie d’expropriation des capitalistes, c’est-à-dire la nationalisation de tous les grands groupes capitalistes, pour placer les ressources productives, distributives et financières du pays sous contrôle public et démocratique.
Ce n’est que par la propriété publique des grands leviers de l’économie nationale qu’il sera possible de garantir l’emploi et les revenus des travailleurs, empêcher des suppressions d’emploi, financer les services à la hauteur des besoins, construire des logements, abolir la pauvreté, réduire les inégalités, supprimer les discriminations, protéger l’environnement. Il faut libérer l’économie de la loi du profit et jeter ainsi les bases d’une nouvelle ère de progrès social.
De grandes luttes nous attendent, pour les derniers mois de la présidence Macron et après les élections de 2027. Il y aura des grèves, des manifestations, des luttes sur de nombreux fronts. Mais nous ne pourrons pas vaincre nos ennemis sans mobiliser la masse de la population autour d’un programme et une stratégie non seulement pour résister au capitalisme, mais pour y mettre fin. C’est là, notre tâche politique principale pour les années à venir.
GO
