Ceuta : une frontière de classe au service de l’Europe forteresse

18 août 2026

Données et bilan arrêtés au 1er août 2026.

Les 30 et 31 juillet 2026, entre 50 000 et 60 000 personnes ont franchi la frontière séparant le Maroc de Ceuta. Au 1er août, le bilan officiel s’élevait à au moins 67 morts. Derrière les discours d’« invasion » se révèle un dispositif frontalier qui trie, précarise et oppose les travailleurs au service du capital européen et marocain.

Les 30 et 31 juillet 2026, entre 50 000 et 60 000 personnes ont franchi la frontière séparant le Maroc de Ceuta, principalement en contournant par la mer les installations frontalières. La grande majorité des passages a eu lieu à Ceuta, tandis que Melilla connaissait des tentatives moins nombreuses et des tensions aux abords de sa frontière.

Au 1er août, le bilan officiel s’élevait à au moins 67 morts, principalement par noyade, mais également à la suite de mouvements de foule et d’écrasements. Selon les autorités espagnoles, plus de 48 000 personnes étaient entre-temps retournées au Maroc, dans des conditions présentées comme volontaires par le gouvernement de Pedro Sánchez. [1][2]

Les images de ces journées ont immédiatement été décrites avec le vocabulaire habituel des paniques migratoires : « invasion », « déferlement », « assaut », « avalanche », « marée » ou « tsunami ». Ces mots ne servent pas seulement à raconter un événement. Ils effacent les histoires individuelles, transforment une population civile en ennemi collectif et préparent idéologiquement le recours à la police, aux expulsions et à l’armée.

Pourtant, ce qui est apparu sur les plages de Ceuta n’était pas une armée. Il s’agissait principalement de jeunes travailleurs, de chômeurs, d’étudiants et de mineurs marocains convaincus qu’ils ne pouvaient plus construire leur avenir dans leur propre pays.

Certains s’étaient entraînés à nager. D’autres avaient acheté des bouées ou suivi les informations circulant sur les réseaux sociaux. Beaucoup savaient qu’ils risquaient de se noyer, mais estimaient néanmoins que le danger de la traversée valait mieux que l’avenir auquel leur condition sociale semblait les condamner. [3]

La frontière comme rapport social

D’un point de vue marxiste, une frontière ne constitue pas seulement une ligne séparant deux États. Elle est également une institution chargée d’organiser et de discipliner la circulation de la force de travail.

Les marchandises, les capitaux, les investissements et les profits circulent entre le Maroc et l’Union européenne avec une relative liberté. Les travailleurs, en revanche, doivent prouver qu’ils possèdent les visas, les revenus, les qualifications et les garanties exigés par les États les plus riches.

Cette contradiction n’est pas accidentelle. La liberté accordée au capital et les restrictions imposées au travail sont deux dimensions d’un même système.

Le capitalisme européen n’a pas besoin de supprimer toute immigration. Il doit pouvoir la sélectionner, la contrôler et l’organiser selon les besoins des entreprises. Il laisse entrer les travailleurs jugés nécessaires dans certains secteurs tout en maintenant une partie d’entre eux dans l’irrégularité, la précarité ou la menace permanente de l’expulsion.

Le statut administratif devient alors un instrument supplémentaire de pression sur les salaires et sur les conditions de travail. Une personne sans titre de séjour hésitera davantage à dénoncer un employeur, un accident du travail, des heures non payées, un logement insalubre ou des violences.

La peur du contrôle et de l’expulsion permet ainsi à certains patrons de disposer d’une main-d’œuvre particulièrement vulnérable. Une étude du Parlement européen constate d’ailleurs l’existence d’un écart considérable entre les droits théoriquement reconnus aux travailleurs migrants en situation irrégulière et leur capacité réelle à les faire respecter. [4]

La frontière ne protège donc pas abstraitement « les Européens ». Elle divise les travailleurs selon leur nationalité, leur origine et leur statut juridique. Elle place certains d’entre eux dans une situation d’infériorité permanente afin de faciliter leur exploitation.

En opposant le travailleur espagnol ou français au travailleur marocain, elle détourne également la colère sociale des détenteurs du pouvoir économique. Les salaires, le logement, les services publics et l’emploi cessent d’apparaître comme des enjeux de partage des richesses : ils deviennent les objets d’une concurrence prétendument naturelle entre travailleurs.

De Melilla à Ceuta, la continuité de la violence

La catastrophe de juillet 2026 survient quatre ans après les événements meurtriers du 24 juin 2022 à Melilla. Ce jour-là, environ 2 000 personnes, principalement originaires d’Afrique subsaharienne, avaient tenté de franchir le poste-frontière du Barrio Chino.

Les autorités marocaines avaient officiellement reconnu 23 morts. Amnesty International estime cependant qu’au moins 37 personnes ont perdu la vie. L’organisation recensait initialement 76 ou 77 disparus. Deux ans après les faits, au moins 70 familles restaient encore sans nouvelles de leurs proches. [5][6]

Amnesty International a documenté un usage prolongé et illégal de la force, des coups portés à des personnes déjà maîtrisées ou blessées, l’utilisation de gaz lacrymogènes dans un espace dont il était difficile de s’échapper et l’abandon de personnes grièvement blessées sans assistance médicale suffisante.

Les organisations de défense des droits humains ont également dénoncé les renvois vers le Maroc de personnes ayant déjà franchi la frontière espagnole et l’absence d’une enquête indépendante permettant d’établir les responsabilités respectives des forces marocaines et espagnoles.

Le massacre de Melilla ne peut pas être traité comme une simple « bavure ». Il révèle la fonction profonde du dispositif frontalier. Lorsque des personnes considérées comme indésirables tentent de franchir la limite qui leur est assignée, la violence n’est plus une anomalie du système : elle devient l’un de ses instruments ordinaires.

Les clôtures, les barbelés, les contrôles, les centres de rétention et les patrouilles maritimes forment un appareil de coercition. Leur rôle n’est pas seulement d’enregistrer les mouvements de population, mais de faire comprendre matériellement que certaines vies possèdent moins de valeur que d’autres.

La réponse militaire du gouvernement Sánchez

Le gouvernement de Pedro Sánchez a présenté les passages de juillet 2026 comme une atteinte à la souveraineté et à l’intégrité territoriale de l’Espagne.

Madrid a envoyé des renforts de police et de garde civile, ainsi que des militaires chargés de patrouiller aux côtés des forces de sécurité. Une barrière flottante d’environ 500 mètres a ensuite été installée au large de la plage du Tarajal afin d’empêcher de nouvelles arrivées à la nage. [1][7]

Le recours au vocabulaire de la souveraineté transforme une question sociale en question militaire. La pauvreté, le chômage et l’absence de perspectives disparaissent derrière l’image d’un territoire national qu’il faudrait défendre contre une menace extérieure.

Une frontière héritée de l’expansion impériale européenne devient ainsi une limite prétendument naturelle dont la remise en cause justifierait l’emploi de soldats.

Cette réaction montre également les limites du progressisme institutionnel représenté par le gouvernement Sánchez. Malgré des différences réelles avec Vox et avec les gouvernements européens les plus réactionnaires, l’exécutif espagnol accepte le cadre fondamental imposé par la droite : l’immigration serait d’abord un problème de sécurité et la fonction prioritaire de l’État serait de protéger la frontière.

La droite et l’extrême droite demandent davantage de policiers, davantage de soldats, des expulsions plus rapides et des obstacles plus dangereux. Le gouvernement social-libéral affirme leur opposer une gestion plus humaine, mais il conserve le même appareil frontalier et la même séparation entre vies autorisées et vies indésirables.

Ce n’est pas parce que la violence administrative emploie un vocabulaire modéré qu’elle cesse d’être une violence.

Des retours réellement volontaires ?

Les autorités espagnoles ont affirmé que la plupart des personnes entrées à Ceuta étaient retournées volontairement au Maroc. Cette qualification doit être examinée avec prudence.

Les arrivants se sont retrouvés dans une ville où les structures d’accueil étaient immédiatement saturées. Beaucoup n’avaient ni hébergement, ni nourriture, ni accès à une information juridique fiable. Ils ont également découvert que l’entrée à Ceuta ne leur permettait pas de rejoindre librement la péninsule espagnole.

Dans ces conditions, le choix entre rester à la rue dans une enclave militarisée et retourner au Maroc ne peut pas être considéré comme pleinement libre. Il s’agit au minimum d’une forme de contrainte matérielle.

L’État n’a pas nécessairement besoin de placer chaque personne dans un fourgon pour organiser son départ. Il peut rendre son maintien sur le territoire pratiquement impossible, puis qualifier de « volontaire » la décision produite par cette impossibilité. [2][8]

Il faut toutefois corriger une affirmation juridiquement inexacte : les personnes arrivées à la nage ne sont pas automatiquement privées du droit de demander l’asile.

Le 8 juillet 2026, la Cour suprême espagnole a confirmé que les « refoulements à chaud » prévus pour certaines tentatives de franchissement des clôtures terrestres ne pouvaient pas être automatiquement appliqués aux personnes arrivant à la nage.

Celles-ci doivent relever de la procédure ordinaire prévue par le droit des étrangers, avec un examen individualisé de leur situation et la possibilité de solliciter une protection internationale. Cette décision ne garantit ni l’asile ni le droit de rester en Espagne, mais elle interdit en principe un renvoi immédiat sans procédure. [9]

Des messages diffusés sur les réseaux sociaux ont présenté cet arrêt comme la garantie qu’une personne atteignant Ceuta à la nage ne pourrait plus être renvoyée. Cette interprétation était fausse. Certaines personnes semblent néanmoins avoir pris la décision de partir sur la base de cette information déformée.

Les autorités espagnoles et marocaines ont fait de ces rumeurs l’une des principales explications de la crise. Mais une rumeur, aussi largement diffusée soit-elle, ne peut expliquer à elle seule pourquoi des dizaines de milliers de personnes étaient prêtes à risquer leur vie. [3][10]

Le chômage n’est pas une catastrophe naturelle

La situation de la jeunesse marocaine constitue une cause beaucoup plus profonde.

Selon le Haut-Commissariat au plan du Maroc, le taux de chômage national atteignait 13 % en 2025. Il s’élevait à 37,2 % parmi les jeunes de 15 à 24 ans, à 19,1 % parmi les diplômés et à 20,5 % parmi les femmes. Le sous-emploi concernait près de 1,2 million de personnes. [11]

Ces chiffres ne décrivent pas simplement un manque abstrait d’emplois. Ils expriment l’incapacité de l’économie marocaine à assurer à une partie importante de la jeunesse un travail stable, un salaire permettant de vivre et des services publics correspondant aux besoins sociaux.

Cette situation n’est ni naturelle ni inévitable. Elle résulte de choix politiques et de rapports de classe.

Le régime monarchique marocain protège la concentration des richesses, les intérêts des grands propriétaires, des groupes proches du palais et des investisseurs internationaux. Les politiques de compétitivité reposent notamment sur des salaires relativement faibles, les avantages accordés aux entreprises et l’intégration subordonnée du pays aux chaînes de valeur européennes.

Le développement industriel ou touristique peut créer des emplois, mais il ne supprime pas automatiquement l’exploitation.

Une usine tournée vers l’exportation peut augmenter la richesse produite tout en laissant les travailleurs avec de faibles rémunérations. Une station touristique peut générer des profits considérables tout en excluant les habitants les plus pauvres du logement, de l’eau ou de l’accès au littoral.

Lorsque la richesse sociale augmente sans que la majorité puisse en disposer, l’émigration devient pour une partie de la jeunesse une stratégie de survie individuelle face à une contradiction collective.

La répression de la jeunesse marocaine

La crise migratoire intervient également après plusieurs mobilisations importantes au Maroc.

Le Mouvement du 20-Février avait commencé en 2011, dans le contexte des soulèvements populaires qui traversaient l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient. Le Hirak du Rif, à partir de 2016, avait ensuite dénoncé la marginalisation économique de la région, la corruption et l’insuffisance des services publics.

En septembre 2025, le mouvement GenZ 212 a organisé de nouvelles manifestations autour de l’emploi, de la santé, de l’éducation, de la corruption et de la répartition des dépenses publiques.

Les forces de sécurité ont répondu par des arrestations massives et un usage excessif de la force, selon Human Rights Watch. Trois personnes auraient été tuées lorsque la gendarmerie a fait usage de ses armes à Lqliâa, près d’Agadir. [12]

À Oujda, des vidéos vérifiées et géolocalisées montrent des véhicules des forces de l’ordre fonçant vers des manifestants. Parmi les personnes blessées figurait Amine Boussaada, un étudiant de 19 ans dont la jambe gauche a dû être amputée. Wassim Eltaibi, âgé de 17 ans, a également été grièvement blessé. [12]

Ce contexte permet de comprendre pourquoi une partie de la jeunesse ne voit plus l’émigration comme un choix parmi d’autres, mais comme la seule sortie possible.

Le même État qui réprime les mobilisations sociales devient le partenaire de l’Union européenne pour empêcher les départs. La jeunesse est sommée d’accepter sa condition : lorsqu’elle proteste, elle affronte la police ; lorsqu’elle tente de partir, elle affronte la frontière.

Le Maroc, gardien sous-traitant de la frontière européenne

L’Union européenne externalise depuis plusieurs années une partie de sa politique migratoire. Au lieu de contrôler uniquement ses propres frontières, elle finance des pays de départ ou de transit afin qu’ils interceptent les personnes avant leur arrivée sur le territoire européen.

Entre 2015 et 2021, 234 millions d’euros ont été engagés par le Fonds fiduciaire d’urgence de l’Union européenne pour des programmes migratoires au Maroc.

En 2023, la Commission européenne a annoncé un programme supplémentaire de 152 millions d’euros, notamment destiné à renforcer la gestion marocaine des frontières, la lutte contre les réseaux de passeurs et les retours présentés comme volontaires. [13][14]

Cette politique permet à l’Union européenne de maintenir une façade juridique et humanitaire tout en déplaçant la violence hors de son territoire.

Les arrestations, les déplacements forcés et les mauvais traitements peuvent être exécutés par les forces marocaines, tunisiennes ou libyennes, tandis que les gouvernements européens prétendent ne pas en être directement responsables.

Le régime marocain tire à son tour avantage de cette coopération. Le contrôle migratoire devient une ressource diplomatique. Rabat peut obtenir des financements, des concessions économiques ou un soutien politique en échange de sa fonction de gendarme frontalier.

La migration devient ainsi l’objet d’une négociation entre États, sans que les personnes concernées disposent du moindre pouvoir sur les décisions prises à leur sujet.

Les travailleurs migrants deviennent une monnaie d’échange diplomatique : on les retient, on les déplace, on les expulse ou on laisse entendre qu’on pourrait les laisser passer selon l’état des relations entre les gouvernements.

L’hypothèse d’une instrumentalisation politique

La baisse apparente de la surveillance marocaine au début de la crise a alimenté l’hypothèse d’une décision délibérée de Rabat, possiblement liée au rapprochement récent entre Madrid et Alger.

À ce stade, aucune preuve publique ne permet cependant d’affirmer que le gouvernement marocain a organisé les passages de juillet 2026. Les autorités des deux pays attribuent officiellement la crise aux rumeurs, aux réseaux de passeurs et aux difficultés économiques. Des personnes arrivées à Ceuta ont néanmoins déclaré que les forces marocaines leur avaient indiqué la direction de la frontière. Ces témoignages doivent encore être vérifiés et ne permettent pas, à eux seuls, d’établir l’existence d’une décision gouvernementale coordonnée. [3][10]

Un précédent existe néanmoins.

En mai 2021, le relâchement des contrôles marocains avait permis à environ 8 000 personnes d’entrer à Ceuta. Cette décision avait été interprétée comme une mesure de représailles après l’accueil médical en Espagne de Brahim Ghali, dirigeant du Front Polisario. [15]

Ces événements montrent le caractère cynique des relations entre les classes dirigeantes des deux rives. Madrid dépend de Rabat pour contenir les migrations. Rabat peut utiliser cette dépendance pour défendre ses intérêts diplomatiques, en particulier sur la question du Sahara occidental.

Dans cette confrontation, les personnes migrantes ne sont pas considérées comme des sujets politiques mais comme une masse que l’on peut retenir, déplacer ou laisser passer.

Ceuta et Melilla : histoire coloniale et forteresses contemporaines

Ceuta et Melilla ne sont pas des vestiges directs du protectorat espagnol établi au nord du Maroc entre 1912 et 1956. Leur conquête est plus ancienne.

Ceuta a été prise par le Portugal en 1415 avant de passer durablement sous souveraineté espagnole au XVIIe siècle. Melilla a été conquise par la Castille en 1497.

Cette précision historique ne retire rien à leur caractère colonial. Les deux villes sont issues de l’expansion militaire des puissances ibériques sur les côtes nord-africaines. L’Espagne les considère aujourd’hui comme des villes autonomes faisant pleinement partie de son territoire, tandis que le Maroc continue d’en contester la souveraineté. [15][16]

Elles constituent les deux seules frontières terrestres entre l’Union européenne et le continent africain.

Leur rôle contemporain ne peut donc pas être séparé de leur histoire. D’anciens avant-postes impériaux sont devenus des avant-postes migratoires.

Le dispositif frontalier matérialise une hiérarchie construite par plusieurs siècles de colonisation et de développement inégal. D’un côté se trouve une zone intégrée politiquement et économiquement à l’Espagne et à l’Union européenne, dotée de revenus, d’infrastructures et de droits sociaux relativement plus importants. De l’autre, une population dont une partie travaille pour des salaires beaucoup plus faibles dans une économie étroitement liée aux marchés européens.

La frontière sépare ainsi deux espaces économiques qui ne sont pas indépendants, mais intégrés de manière profondément inégale.

L’extrême droite découvre que l’Espagne possède des territoires en Afrique

La crise de Ceuta a immédiatement provoqué une compétition entre les différentes extrêmes droites européennes. Chacune a tenté de transformer les images de la frontière en bande-annonce de l’effondrement prochain de la civilisation européenne.

Vox a qualifié la situation d’« invasion » provoquée par les politiques de Pedro Sánchez. Plusieurs de ses responsables ont réclamé la fermeture des frontières, le déploiement de l’armée et le rapatriement des personnes entrées sans autorisation.

Le responsable de Vox à Gérone, Alberto Tarradas, a affirmé que ce qui se produisait à Ceuta pourrait demain se produire « dans n’importe quel quartier de Gérone, de Catalogne ou d’Espagne ». [17]

Le raisonnement est remarquable : des personnes franchissent une frontière entre le Maroc et une ville espagnole située en Afrique du Nord et, par une mystérieuse téléportation idéologique, les voici déjà dans tous les quartiers d’Espagne.

En France, le Rassemblement national a publié une pétition décrivant Ceuta comme le symbole d’une « submersion migratoire massive » et demandant de renforcer les contrôles avec l’Espagne. Marine Le Pen a accusé Madrid d’encourager l’immigration irrégulière et réclamé une restriction de la libre circulation au sein de l’espace Schengen. [18][19]

Éric Zemmour a, quant à lui, parlé d’une « marée de migrants » prenant « d’assaut la frontière espagnole », avant d’expliquer qu’il ne s’agissait plus d’immigration mais d’une « invasion ». [20]

Le vocabulaire varie peu : invasion, tsunami, submersion, marée, assaut. Il ne s’agit jamais de travailleurs, de chômeurs, d’étudiants ou de mineurs, mais d’une masse menaçante avançant mécaniquement vers Paris, Rome ou Berlin.

Un détail géographique semble pourtant avoir échappé à ces candidats autoproclamés à la direction des nations européennes : Ceuta et Melilla sont des villes espagnoles situées sur le continent africain.

Les personnes qui ont franchi la frontière ne sont donc pas arrivées sur les côtes européennes de l’Espagne. Elles sont passées du Maroc à deux territoires espagnols implantés en Afrique du Nord.

On ne sait ce qui est le plus impressionnant : la prétention de ces responsables à gouverner des États entiers ou leur découverte apparemment tardive d’une donnée géographique aussi élémentaire. Une carte scolaire aurait pourtant suffi.

Cette réalité n’est pas anecdotique. Elle révèle précisément le caractère colonial de la frontière. L’Espagne et l’Union européenne disposent, sur le continent africain, de deux territoires fortifiés depuis lesquels elles contrôlent et sélectionnent les déplacements de la population environnante.

Ceuta et Melilla ne constituent pas seulement les portes méridionales de l’Europe. Elles sont des avant-postes européens installés en Afrique.

Le grand théâtre Schengen de Giorgia Meloni

Giorgia Meloni a elle aussi présenté la situation de Ceuta comme une menace pour la sécurité italienne.

Son gouvernement a annoncé la réintroduction, pendant un mois, de contrôles ciblés visant les ressortissants non européens arrivant d’Espagne par voie aérienne ou maritime. Les citoyens espagnols et les autres citoyens de l’Union européenne ne devaient pas être directement concernés. L’Italie ne partage par ailleurs aucune frontière terrestre avec l’Espagne. [21]

Il ne s’agissait donc pas d’une « fermeture de Schengen » au sens strict, malgré les formulations spectaculaires initialement employées.

Rome a réintroduit des contrôles limités, possibilité prévue par les règles européennes, alors même qu’aucun mouvement important de personnes arrivées à Ceuta vers l’Italie n’avait été constaté.

Les adversaires du gouvernement italien ont décrit la décision comme essentiellement symbolique et l’ont reliée à la concurrence exercée sur Giorgia Meloni par les composantes les plus radicales de l’extrême droite italienne. [21]

Le gouvernement italien s’est ainsi protégé d’un déplacement de population qui n’avait pas eu lieu, provenant d’un territoire qui ne donne pas automatiquement accès à l’Espagne péninsulaire, à destination d’un pays qui ne possède aucune frontière terrestre avec l’Espagne.

La politique migratoire européenne atteint parfois un degré de sophistication remarquable : elle permet de fermer préventivement une route qui n’existe pas.

La confusion est d’autant plus grossière que Ceuta et Melilla ne sont pas soumises au régime ordinaire de libre circulation applicable entre les territoires continentaux de l’espace Schengen.

Il est cependant juridiquement trop simplificateur d’affirmer qu’elles seraient totalement « hors de Schengen ». Les textes européens leur accordent un régime spécial, maintenu lors de l’adhésion de l’Espagne à la convention de Schengen.

Des exemptions particulières ont notamment existé pour le trafic frontalier local entre Ceuta et la province marocaine de Tétouan, ainsi qu’entre Melilla et celle de Nador. En contrepartie, l’Espagne maintient des contrôles d’identité et de documents sur les liaisons maritimes et aériennes entre ces deux villes et le reste de son territoire. [22][23]

Une personne qui atteint Ceuta ne peut donc pas simplement prendre un bateau pour Algésiras, puis circuler librement jusqu’en France ou en Italie. Son droit d’entrer dans la péninsule doit être vérifié et son déplacement peut être bloqué.

La géographie et le droit démentent ainsi le scénario d’un corridor automatiquement ouvert depuis le Maroc jusqu’au cœur de l’Europe. Au 1er août, les autorités espagnoles et européennes ne constataient d’ailleurs aucun déplacement massif des personnes arrivées à Ceuta vers l’Europe continentale. [10]

Mais le but de l’agitation réactionnaire n’est pas de décrire correctement la situation. Il est de produire une peur politiquement rentable.

Les dirigeants de l’extrême droite n’ont pas besoin que les personnes soient réellement en route vers Rome ou Paris. Il leur suffit que leur public puisse les imaginer arrivant demain dans sa rue.

Le ridicule géographique du discours ne le rend donc pas inoffensif. L’image mensongère d’une colonne marchant de Ceuta jusqu’au cœur de l’Europe sert à légitimer de nouveaux contrôles, de nouvelles dépenses policières et une nouvelle restriction des droits.

Derrière la mauvaise géographie se trouve une politique de classe parfaitement cohérente.

Une opposition construite entre les travailleurs

L’extrême droite présente les migrants comme les responsables du chômage, de la crise du logement, de la dégradation des services publics et de la baisse des salaires.

Cette explication inverse les causes et les conséquences.

Les travailleurs migrants ne décident ni des suppressions de postes ni des politiques de privatisation. Ils ne possèdent ni les grandes entreprises ni les logements laissés vacants à des fins spéculatives. Ils ne contrôlent pas les banques, les groupes énergétiques ou les chaînes de distribution qui imposent leurs prix.

Ils peuvent en revanche être employés comme une main-d’œuvre moins chère lorsque leur statut les empêche de résister collectivement.

Ce n’est donc pas leur présence qui provoque mécaniquement la baisse des salaires, mais la capacité du patronat à diviser la classe travailleuse et à imposer des conditions différentes selon la nationalité, le genre ou la situation administrative.

La politique frontalière et le racisme remplissent ici une fonction commune. Ils transforment une concurrence organisée par le capital en hostilité entre travailleurs.

Au lieu de diriger la colère contre ceux qui possèdent les entreprises et contrôlent les investissements, ils la dirigent contre ceux qui disposent de moins de droits.

La même classe dirigeante qui affirme que les migrants coûtent trop cher organise simultanément la baisse des budgets sociaux, les cadeaux fiscaux aux grandes entreprises et la privatisation des services publics.

Elle crée la pénurie, puis demande aux travailleurs de se battre entre eux pour les ressources qu’elle a décidé de ne pas distribuer.

Une mer transformée en instrument de sélection

La mort de dizaines de personnes à Ceuta n’est pas seulement la conséquence de la mer, du courant ou d’une mauvaise décision individuelle. Elle résulte d’une organisation politique qui ferme les passages sûrs et oblige les personnes à employer des moyens toujours plus dangereux.

Une frontière militarisée ne fait pas nécessairement disparaître les migrations. Elle modifie les itinéraires, augmente le prix du passage et accroît les profits des réseaux capables de contourner les contrôles.

Plus le franchissement est difficile, plus les personnes disposant de peu de ressources sont exposées à la noyade, aux violences et à l’exploitation.

La Méditerranée remplit alors une fonction comparable à celle d’un mur. La noyade devient une composante prévisible du contrôle migratoire, même lorsqu’aucun responsable politique ne donne explicitement l’ordre de laisser mourir.

Ceuta révèle ainsi une contradiction fondamentale : les gouvernements européens se présentent comme les défenseurs de la démocratie et des droits humains, mais considèrent comme acceptable un système dans lequel l’accès à ces droits dépend du lieu de naissance, de la couleur du passeport et de la capacité économique à obtenir un visa.

La véritable ligne de fracture ne sépare pas les peuples européens des peuples africains.

Elle oppose, des deux côtés de la Méditerranée, celles et ceux qui doivent vendre leur force de travail pour vivre aux classes dirigeantes qui organisent la mobilité des capitaux, la précarité des travailleurs et la fermeture meurtrière des frontières.

Sources :

[1] Reuters. « Tens of thousands of migrants return to Morocco after crossing into Spain’s Ceuta », 31 juillet-1er août 2026. La dépêche fait état de plus de 50 000 passages et d’un bilan relevé à au moins 67 morts. Consulter la source

[2] Associated Press. « Spain to put containment fence on Ceuta’s border with Morocco after frontier rush that killed 67 », 1er août 2026. L’agence rapporte les retours vers le Maroc et les conditions à Ceuta. Consulter la source

[3] Reuters. Reportage sur les rumeurs diffusées par les réseaux sociaux, les difficultés économiques et les motivations des personnes parties vers Ceuta, 31 juillet 2026. Consulter la source

[4] Parlement européen. Les droits fondamentaux des travailleurs migrants en situation irrégulière dans l’Union européenne, étude publiée le 19 juillet 2022. Consulter la source

[5] Amnesty International. « Morocco/Spain: Reveal fate of migrants who remain missing two years after deadly Melilla border incident », 24 juin 2024. Consulter la source

[6] Amnesty International. Rapport « They beat him in the head, to check if he was dead » : éléments sur les violations commises à la frontière de Melilla, décembre 2022. Consulter la source

[7] Reuters. « Migrants pour into Spain’s Ceuta from Morocco, military deployed », 30 juillet 2026. Consulter la source

[8] Reuters et Associated Press. Reportages sur la saturation des capacités d’accueil, les retours vers le Maroc et l’impossibilité pour la majorité des arrivants de rejoindre directement l’Espagne péninsulaire. Consulter la source

[9] Conseil général du pouvoir judiciaire espagnol. « El Tribunal Supremo confirma que la ley no permite las “devoluciones en caliente” de los migrantes que pretenden entrar a nado en Ceuta y Melilla », 8 juillet 2026. Consulter la source

[10] Associated Press. « Fact Focus: Migrant crossing in Spain’s Ceuta breeds unsubstantiated claims », 1er août 2026. Consulter la source

[11] Haut-Commissariat au plan du Maroc. Situation du marché du travail en 2025, publié en 2026. Consulter la source

[12] Human Rights Watch. « Maroc : répression violente de manifestations », 15 octobre 2025. Consulter la source

[13] Commission européenne. EU Migration Support in Morocco, 2023 : 234 millions d’euros engagés entre 2015 et 2021. Consulter la source

[14] Commission européenne. « EU launches new cooperation programmes with Morocco worth €624 million », 2 mars 2023. Le programme consacré aux migrations représente 152 millions d’euros. Consulter la source

[15] Associated Press. Présentation historique de Ceuta et rappel de la crise diplomatique de mai 2021 entre l’Espagne et le Maroc. Consulter la source

[16] Union européenne. Code frontières Schengen et éléments institutionnels relatifs au statut de Ceuta et Melilla. Consulter la source

[17] Vox. « VOX califica la crisis migratoria de Ceuta y Melilla de “invasión” », et déclaration de Vox Gérone, 31 juillet 2026. Consulter la source

[18] Rassemblement national. « Submersion migratoire : protégeons nos frontières », pétition publiée en juillet 2026. Consulter la source

[19] Le Monde. Compte rendu des déclarations de Marine Le Pen et des réactions de la droite et de l’extrême droite françaises, 31 juillet 2026. Consulter la source

[20] Éric Zemmour. Publication évoquant une « marée de migrants », un « assaut » et une « invasion », juillet 2026. Consulter la source

[21] Reuters. « Italy reimposes border controls on Spain after Ceuta migrant surge », 31 juillet 2026. Consulter la source

[22] Parlement européen et Conseil de l’Union européenne. Règlement 2016/399 établissant le code frontières Schengen et préservant les dispositions particulières applicables à Ceuta et Melilla. Consulter la source

[23] Accord d’adhésion de l’Espagne à la convention de Schengen. Déclaration relative à Ceuta et Melilla : régime frontalier local spécifique et contrôles sur les liaisons avec le reste du territoire espagnol. Consulter la source

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