Les accords Sykes-Picot, 100 ans après. De Tanvir Gondal (Lal Khan), 2016.

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Article rédigé en 2016  par Tanvir Gondal (Lal Khan), paru dans l’Asian Marxist Review, Pakistan, et traduit par Rafik B, PCF Saint-Denis.

Tanvir Gondal est décédé le 21 février 2020.

Cela fait juste 100 ans que les accords Sykes-Picot ont été signés. Ce traité secret formalisé entre la France et la Grande-Bretagne, signé en 1916, a découpé le Moyen-Orient en dessinant des lignes droites sur la carte de manière totalement arbitraire. Les accords Sykes-Picot ont été négociés en mars 1916 et ont été signés dans le secret le 19 mai 1916. Le texte ignorait les aspirations politiques des Arabes et a partagé le Moyen-Orient entre la Grande-Bretagne et la France, définissant jusqu’à aujourd’hui la politique du Moyen-Orient et formant un des facteurs principaux aux conflits sans fin qui secouent la région. Le ministre russe des Affaires étrangères de l’époque, Sergei Sazonov, a approuvé les accords tant que son pays gardait la main sur Istanbul, les territoires avoisinant le détroit du Bosphore et quatre provinces à proximité des frontières russes en Anatolie orientale.

La montée de l’État Islamique en Irak et en Syrie a de nouveau mis le passé colonial de la Syrie sur le devant de la scène. Plus que jamais, la violence sectaire caractérise de façon croissante un des pays de la région qui illustre le mieux sa riche et longue histoire de diversité religieuse et culturelle. Le Moyen-Orient a été fréquemment secoué de conflits meurtriers dans son histoire. Mais avec l’État Islamique occupant un territoire en Irak et en Syrie à travers le Croissant Fertile, la guerre civile en Syrie, la paralysie au Liban, un tournant autoritaire soudain en Turquie et la possibilité d’une nouvelle Intifada en Palestine contre la brutalité de l’occupation et la répression de l’État d’Israël, les débats sont vifs sur l’héritage de cet accord séculaire.

La révolution bolchévique de 1917

Les deux mandarins français et britannique ont signé cet accord à huis clos. Si la révolution russe de 1917 n’avait eu lieu, cet accord serait resté confidentiel et les deux puissances coloniales auraient gardé leur secret. La révolution bolchévique de 1917 a mis au jour cette triste histoire qui rappelle à quel point les puissances impérialistes utilisaient une diplomatie d’alcôve et de tromperie et à quelle vitesse des accords passés sous le manteau peuvent être révélés au grand jour. Avec la chute du tsar Nicolas II en février 1917 et le renversement du gouvernement provisoire de Kerensky qui a suivi quelques mois après, la classe ouvrière russe a pris le pouvoir sous le leadership des bolchéviques et provoquait l’événement le plus important de l’histoire humaine, la révolution russe de novembre 1917. Le même mois, la déclaration Balfour était rédigée. Les bolchéviques, sous le leadership de Vladimir Lénine et de Léon Trotski, sont tombés par hasard sur les accords Sykes-Picot qui prenait la poussière parmi les volumineuses archives du Kremlin. Lénine qualifia ces accords de « traité de brigands coloniaux ».

La dénonciation et la publication de la conspiration impérialiste par le gouvernement bolchévique ont prouvé que la politique étrangère des bolchéviques était basée sur les intérêts des classes opprimées sur la base du principe marxiste d’union des travailleurs de tous les pays. Leur politique étrangère était basée sur la solidarité de classe plutôt que sur leur intérêt national étriqué. Leur politique consistait à réaliser l’unité des luttes des travailleurs à travers les frontières faites par les hommes plutôt que sur la base du nationalisme des États-nations où les intérêts égoïstes des classes dominantes déterminent les amitiés et les inimitiés entre les pays.

Le 23 novembre, 556 jours après la signature des accords, Trotski, alors président du soviet de Petrograd durant la révolution russe et en sa qualité de Commissaire du Peuple pour les Affaires étrangères, a publié le traité dans les journaux de la Pravda et l’Isvestia. Cette révélation par le gouvernement révolutionnaire bolchévique secouera les impérialistes, voyant leurs tricheries vis-à-vis des « alliés arabes » exposées au grand jour. Les correspondants étrangers basés à Moscou s’empareront de la nouvelle et relaieront la révélation à leurs rédactions respectives avides de rebondissements. En Grande-Bretagne, le Manchester Guardian sera le premier journal à révéler l’information sur les accords Sykes-Picot au monde anglophone les 26 et 28 novembre 1917.

La divulgation des accords Sykes-Picot jusque-là tenus secrets provoquera un grand embarras dans les chancelleries britannique et française. La politique de partage arbitraire du Moyen-Orient par les deux puissances impérialistes a été mise à nu et la duplicité de l’état britannique a été dénoncée au grand jour, lui qui s’était engagé sur des promesses incompatibles envers d’un côté Hussain et les Arabes et de l’autre les sionistes. Le gouvernement ottoman se servira de ces révélations pour dénigrer l’émir rebelle de la Mecque, Sharif Hussain et son fils Fayçal, tous deux à la tête de l’Armée arabe. Lors d’un discours donné à Beyrouth le 4 décembre 1917, quelques jours seulement avant la chute de Jérusalem, le général ottoman Kemal Pasha, dirigeant des Jeunes Turcs, révèle les conditions des accords Sykes-Picot laissant l’audience médusée. Il qualifie Sharif Hussain et ses fils de laquais des Britanniques, et fait porter l’entière responsabilité de « l’arrivée de l’ennemi aux portes de Jérusalem » aux manigances des leaders de la « révolte arabe » contre l’Empire ottoman et principalement en Syrie.

L’Empire ottoman

Avant l’explosion de la Première Guerre mondiale, l’Empire ottoman déclinant (1516-1924) s’étirait des faubourgs de Vienne jusqu’aux rivages marocains. Considéré comme « l’homme malade de l’Europe », cet empire avait perdu au siècle précédent nombre de ses territoires au profit des puissances coloniales montantes européennes. La France avait pris le contrôle de l’Algérie en 1830 et de la Tunisie en 1881 ; l’Italie avait mis la main sur la Libye en 1911, tandis que la Grande Bretagne s’était emparée d’Aden en 1839, d’Oman en 1861, des Émirats Arabes Unis en 1820 et du Koweït en 1899. L’Égypte était entre les mains de Mohamed Ali, un puissant chef ottoman, jusqu’à ce que le pays tombe dans l’escarcelle britannique en 1882. De même manière, le Soudan était tombé sous contrôle britannique en 1899. En plus, les Ottomans avaient perdu de larges bandes de territoires en Europe au profit de la Russie et de l’Empire Austro-Hongrois, aussi bien qu’au profit des nationalistes dans les Balkans. La Roumanie, la Serbie, la Bulgarie, la Grèce, l’Albanie et le Monténégro étaient désormais officiellement indépendants. La Bosnie-Herzégovine était déjà une conquête de l’Empire Austro-Hongrois et la Grande-Bretagne tenait Chypre.

Comme les Ottomans s’engageaient dans la Grande Guerre, les gouvernements français et britannique étaient convaincus que les parties arabes de l’Empire ottoman n’étaient pas prêtes à l’autodétermination. Il n’était pas question pour les deux puissances coloniales de savoir si oui ou non ces régions devaient être sous supervision coloniale, puisque cette conclusion était déjà tirée. L’enjeu se situait surtout au niveau du partage du gâteau entre la France et la Grande-Bretagne. Les accords Sykes-Picot étaient négociés par Mark Sykes, un aristocrate et soldat britannique, et par François Georges-Picot du côté français, un diplomate de carrière qui avait été affecté auparavant à Beyrouth et au Caire. Les deux puissances coloniales avaient des intérêts dans la région, qu’elles souhaitaient protéger et étendre.

Du côté français, le capital financier avait investi à grande échelle à Beyrouth et au Mont-Liban, aux côtés d’un florilège d’institutions religieuses et culturelles francophones. Les compagnies ferroviaires françaises avaient aussi de substantiels intérêts dans les villes syriennes de l’intérieur, aussi bien en Cilicie, région du sud de l’Anatolie – faisant partie actuellement de la Turquie. À une époque où les empires étaient encore fondés sur une force de frappe navale, le ministère français des Affaires étrangères convoitait la bande côtière de la Méditerranée Orientale pour la proximité de la région avec les possessions françaises nord-africaines en Algérie, au Maroc et en Tunisie. Le gouvernement britannique, pour sa part, était déterminé à disposer de ses propres accès maritimes, aussi bien à la mer Méditerranée via le port de Haïfa en Palestine, qu’au Golfe Persique via le port de Bassora en Irak. Le potentiel de gisements pétroliers récemment découverts a aussi dicté les décisions britanniques en Mésopotamie – représentant grossièrement l’Irak aujourd’hui.

Les termes et conditions des accords Sykes-Picot

Les accords Sykes-Picot serviront à diviser le butin. La Grande-Bretagne s’appropriera un contrôle complet de la zone « mésopotamienne » commençant au nord de Bagdad et s’étendant à travers Bassora en descendant tout le long de la côte est de la Péninsule Arabique. La France s’assurera d’un contrôle complet sur une zone s’étendant tout le long de la côte méditerranéenne depuis Haïfa jusqu’au sud de la Turquie et l’arrière-pays correspondant à une partie de l’Anatolie. La Grande-Bretagne et la France pouvaient faire ce qu’elles voulaient : mettre ces zones sous administration directe via une administration coloniale ou indirecte en installant des dirigeants locaux servant leurs intérêts. De plus, les deux puissances s’accorderont sur leurs zones d’influence respectives, où elles constitueraient des états arabes indépendants, ou une confédération d’états sous leur supervision. Finalement, une zone comprenant grosso modo les territoires actuels d’Israël et de Cisjordanie sera déclarée zone internationale contrôlée conjointement par les deux puissances et la Russie. La Péninsule Arabique, à l’exception de la côte est revendiquée par la Grande-Bretagne, restera sous contrôle arabe. Le texte des accords et de la correspondance franco-britannique en relation montrent clairement que la principale inquiétude des deux états signataires était de se protéger mutuellement contre leurs appétits respectifs. Ainsi, nous pouvons y lire beaucoup de discussions sur les accès aux ports et les tarifs douaniers, mais rien sur les intérêts des populations locales.

Les accords Sykes-Picot ont montré le rôle pernicieux et veule des puissances impérialistes dont les intérêts ont toujours concerné les terres et les ressources, mais jamais les peuples qui y habitaient et y travaillaient. Dans les documents des accords se trouvait une carte traversée de traits rectilignes dessinés avec un crayon à papier. Cette carte contribuera largement à la balkanisation et à la division des peuples arabes, séparés sur des bases religieuses, ethniques, tribales et sectaires.

La réaction des populations locales

En négociant ces accords, les deux pays ignoraient les droits des Arabes dont ils spoliaient les terres ainsi que leurs réactions probables. Convaincus que les Arabes n’étaient pas prêts à se gouverner eux-mêmes, les puissances coloniales semblaient croire que ces populations leur resteraient loyales. Au contraire, l’approche arbitraire des puissances européennes suscitera des réactions nationalistes à travers la région, où des courants de nationalisme arabe se manifestaient depuis quelque temps déjà. Avec l’affaiblissement de l’emprise ottomane sur ces territoires, les nationalistes gagnaient en importance au Caire, à Damas, à Bagdad, et dans beaucoup d’autres grandes villes arabes. Avec l’affaiblissement de l’emprise ottomane sur ces territoires, les nationalistes gagnaient en popularité au Caire, à Damas, Bagdad et d’autres grandes villes arabes. Les Britanniques avaient eux-mêmes contribué à éveiller le nationalisme arabe en l’instrumentalisant contre les Ottomans. Ils avaient fait miroiter devant le Chérif de la Mecque la vision d’un état arabe indépendant et placé sous son pouvoir. Par-dessus tout, les Britanniques ne voulaient pas s’aliéner les populations musulmanes à travers leur empire. Ils voulaient surtout ménager les contingents d’Indiens musulmans au sein de leur armée, assez importants numériquement, alors qu’ils se confrontaient à l’armée ottomane dans les fronts de la Première Guerre mondiale. Les Britanniques recevaient des rapports secrets de leurs services de renseignement sur l’agitation extrême qui parcourait leurs contingents parmi les soldats musulmans indiens à propos de l’effondrement de l’Empire ottoman. Le concept de « Califat » faisait partie du paysage idéologique de ces soldats et il était sérieusement possible que ces derniers se révoltent contre leurs maîtres coloniaux.

Finalement, la publication de la déclaration Balfour par les Britanniques en 1917, véritable aveu de leur soutien à l’établissement d’un état juif en Palestine, encouragera le mouvement sioniste. Inévitablement, cela ne pourra que raviver les flammes du nationalisme arabe. En addition à tout cela, et après la défaite des Ottomans, les nationalistes turcs combattront avec rage sous le commandement de Mustafa Kemal Atatürk contre le démantèlement du noyau turc de l’Empire ottoman et formeront un nouvel état turc fort qui ne fera pas partie des accords Sykes-Picot. En d’autres termes, les acteurs locaux n’avaient pas l’intention de rester passifs en laissant la Grande-Bretagne et la France élaborer comme bon leur semblait un Orient post-ottoman.

Le Chérif de la Mecque

À l’explosion de la Première Guerre mondiale en 1914, l’Empire ottoman faiblissant s’était joint à l’Allemagne et à l’Empire Austro-Hongrois dans une alliance militaire contre la Grande-Bretagne, la France et la Russie tsariste. C’est à ce moment-là que les régimes politiques et les cartes de la région commencèrent à se transformer. Le souverain ottoman déclara la guerre comme un Djihad et a appela tous les musulmans à travers son empire et au-delà pour défendre l’Islam et le Calife. Les Britanniques ne voulaient pas uniquement protéger leurs routes maritimes vers l’Inde, mais aussi garder l’Inde sous leur domination. L’Inde était indubitablement le joyau de leur empire et les Britanniques étaient inquiets de l’agitation qui régnait parmi les soldats musulmans dans leur armée indienne. Les Britanniques ne voulaient pas non plus que les Arabes se rangent derrière l’appel ottoman au djihad contre les Alliés dans la guerre. Cela explique la promesse hypocrite de l’impérialisme britannique à l’Émir de la Mecque, le Chérif Hussein, que l’État arabe s’étendrait de Damas au Yémen, englobant Bagdad et incluant la Mecque et Médine, les villes saintes de l’Islam aux côtés de Jérusalem. Les Arabes, incluant les Palestiniens, jouissaient de la promesse d’une indépendance imminente.

Les accords Sykes-Picot furent conclus dans le secret en partie parce qu’ils représentaient de la part du gouvernement britannique une trahison de ses propres promesses faites au Chérif de la Mecque. Durant la guerre, les Britanniques ont cherchèrent le support du Chérif en soutenant la création d’un état arabe semi-indépendant, et ce dans le but de susciter une rébellion arabe contre les Ottomans. Dans ce qui est connu sous le nom de « Correspondance Mac Mahon – Hussein », les Britanniques posèrent leurs conditions : d’une part, ils voulaient maintenir des droits sur les villes de Bagdad et Bassora, d’autre part ils voulaient se réserver des parties de la Syrie actuelle qui se revendiquaient comme partiellement arabes uniquement. La correspondance entre Mac Mahon et le Chérif Hussein contient dix lettres écrites entre le 14 juillet 1915 et le 30 mars 1916. Dans ces lettres, le Chérif Hussein déclarait qu’il se ralliait aux Britanniques et mènerait la révolte vis-à-vis de l’Empire ottoman contre la promesse britannique de soutenir l’indépendance arabe.

Les leaders nationalistes arabes interprétèrent l’article 22 de la Convention de la Société des Nations comme devant être appliqué aux provinces arabes sous domination ottomane. Les Arabes s’entendirent répéter qu’ils étaient respectés dans le cadre d’une « mission sacrée de civilisation » et que leurs communités seraient reconnues en tant que « nations indépendantes ». On fit croire aux Palestiniens qu’eux aussi étaient inclus dans les accords et les traités quoiqu’il s’avérera que ces traités ne valaient même pas le papier dans lequel ils étaient écrits. Les Arabes se révolteront comme promis contre les Ottomans, mais après la guerre. Les Britanniques assureront que la correspondance ne faisait pas office de traité quoiqu’ait pu dire le Chérif Hussein et sa famille. Dans tous les cas, les promesses faites aux Arabes entreront en conflit direct avec les accords Sykes-Picot.

La déclaration Balfour

En parallèle de leurs négociations avec le Chérif de la Mecque, les Britanniques assumèrent la responsabilité d’établir un « foyer national pour le peuple juif » en Palestine. Il s’agissait d’une promesse de plus qui était incompatible avec les accords Sykes-Picot. Cette déclaration était contenue dans une lettre écrite le 2 novembre 1917 par le ministre des affaires étrangères de l’époque, Arthur Balfour, au baron Walter Rothschild, un ami proche du leader du mouvement sioniste Chaïm Weizmann. Cette déclaration stipulait que le gouvernement britannique regardait « favorablement » l’établissement en Palestine d’un « foyer national pour le peuple juif, et que [la Grande-Bretagne]emploiera tous ses efforts pour faciliter l’accomplissement de cet objectif. »

Les tensions s’accumuleront en Palestine dès 1920 lorsque l’immigration juive s’accélérera, encouragée par la déclaration Balfour. Entre 1919 et 1921, plus de 18500 immigrés juifs s’installeront en Palestine. Des émeutes éclateront à Jérusalem dans la première semaine d’avril 1920, provoquant la mort de cinq Juifs et de quatre Arabes et plus de deux cents blessés. Des violences pires suivront en 1921, lorsque les tribus arabes se seront mêlées à une rixe opposant des communistes juifs et des sionistes dans le port de Jaffa durant le défilé du Premier Mai. Durant ces confrontations, quarante-sept Juifs et quarante-huit Arabes furent tués. Les contradictions créées par la Déclaration Balfour explosaient déjà. En effet, dans sa déclaration d’intention, le rédacteur souhaitait la création d’un foyer national pour les Juifs qui n’affecterait pas les droits et les intérêts de la population indigène non juive.

Une fois que Balfour a envoyé sa lettre à Rothschild, l’idée d’un foyer national juif en Palestine devint très plausible. Théoriquement, la Palestine était dévolue aux sionistes. Cet acte équivalait à sceller le destin de la population palestinienne à une occupation perpétuelle, à la dépossession de ses terres, à la guerre et au chaos. Les Palestiniens dépossédés souffrent encore aujourd’hui de ce crime historique de la politique impérialiste du diviser pour mieux régner. L’année même de la déclaration Balfour, le « mandat » britannique sur la Palestine était formalisé par la Société des Nations dans un article spécifique de ses statuts.

1920: la conférence de San Remo

La conférence de San Remo fut tenue à la Villa Devachan de cette ville d’Italie. Y participèrent Lloyd George, Millerand, Nitti (Premiers ministres respectifs britannique, français et italien) et Keisiro Matsui, représentant le Japon.

À la suite de l’effondrement de l’Empire ottoman et de prise de la Syrie, de la Palestine et de l’Irak, la Grande-Bretagne abandonnera l’idée de partitionnement de l’Empire ottoman, comme initialement proposé dans les accords Sykes-Picot. La puissance impérialiste se trouvait temporairement en position de force relativement à ses autres partenaires coloniaux européens. Ses diplomates essaieront alors de se retirer à pas feutrés de leurs engagements passés, mais seront forcés de devoir partager les butins de la Grande Guerre à la conférence de San Remo sur la base d’un système de mandats. À bien des égards, cette démarche définira la destinée des provinces arabes occupées pour le siècle à venir.

Les États-nations du Moyen-Orient tels que nous les connaissons aujourd’hui furent dessinés en 1920 à la conférence de San Remo et leurs frontières seront finalisées de manière parcellaire durant la décennie suivante. Les impérialismes britannique et français se partagèrent les régions arabes, selon leurs intérêts stratégiques et financiers. Les répercussions terribles en termes de conflits incessants, de bains de sang confessionnels, et des horreurs du terrorisme qui aujourd’hui affectent les masses de ces régions sont dues à ce partage artificiel et cruel. Ce dépeçage d’une civilisation entière fut mené sans aucun remords.

Les revendications territoriales fluctuantes reflètent les changements survenus durant les quatre années qui suivirent les accords Sykes-Picot. Ainsi en est-il du succès des troupes nationalistes turques revendiquant la majeure partie de la Cilicie. À leur tête, le général Mustapha Kemal dirigea les négociations pour assurer aux armées de ce qui restait de l’Empire ottoman un accord de paix négocié. Ce général sera baptisé plus tard Atatürk, ou « père des Turques », et deviendra le président de la nouvelle république turque.

En Palestine et en Irak, les Britanniques poursuivaient une série d’objectifs différents, mais une de leurs principales motivations était le contrôle de la route maritime la plus courte vers l’Inde en passant par la mer Méditerranée et le Golfe Persique. D’un autre côté, leur intérêt stratégique visait à empêcher la construction de chemins de fer de l’autre côté de la frontière égyptienne dans le territoire actuel d’Israël / territoires palestiniens, chemins de fer qui auraient pu servir à l’acheminement des troupes ottomanes en cas de confrontation militaire.

Après l’armistice, le président américain Woodrow Wilson avait aussi promis aux Arabes ainsi qu’à d’autres nations assujetties par l’Empire ottoman une « sécurité de vie indubitable et une opportunité de développement autonome absolument inaliénable ». Cependant, après que les impérialistes eurent trahi et scellé le sort des peuples arabes lors de la Conférence de Paix de Paris, l’Égypte connut une explosion sociale à partir du 9 mars 1919. Les manifestations se répandirent rapidement dans tout le pays, sous les mêmes slogans de demande d’indépendance. Les manifestants attaquèrent chaque expression du pouvoir colonial britannique dans les villes et les campagnes. Les chemins de fer et les lignes de télégraphe furent sabotés, les administrations locales incendiées, et les grands centres administratifs confrontés à des manifestations immenses. Les Britanniques déployèrent alors les troupes pour restaurer l’ordre, mais les soldats ne sachant contrôler les foules sans appuyer sur la gâchette, le bilan en vies humaines commença à grimper.

Les Égyptiens accusèrent les soldates britanniques d’atrocités telles que l’usage d’armes à feu contre les manifestantes, la mise à feu de villages entiers et même des viols. À la fin du mois de mars, 800 civils égyptiens étaient tombés sous les balles et plus de 1600 blessés. Mais vu qu’une direction révolutionnaire faisait défaut et que, rusés comme ils étaient, les impérialistes britanniques ont dissipé le soulèvement par la politique de la carotte et du bâton, le Premier ministre britannique David Lloyd Georges déclara que l’Égypte était une « question impériale et non internationale ». Le Président Wilson, malgré ses promesses antérieures, reconnut l’Égypte comme étant un « protectorat » britannique. Lloyd Georges avait besoin de l’accord des Français pour protéger les intérêts britanniques en Mésopotamie et en Palestine. Et depuis le tout début de la Grande Guerre, la France avait désigné la Syrie comme le prix de son consentement.

Démembrement du Levant

La Première Guerre mondiale s’est conclue le 11 novembre 1918. À son issue, la répartition des restes de l’Empire ottoman était complète. Dans les territoires récemment acquis, le nouveau pouvoir colonial s’appuyait sur des potentats locaux fantoches rapidement mis en place, selon une stratégie conçue à l’avance. Les mandats français et britannique s’étendaient sur des entités arabes divisées, qui étaient alors converties en nouveaux « états coloniaux » et dont la création n’était pas le résultat de révolutions nationales.

Alors que les Britanniques essayaient de l’emporter sur l’armée ottomane au Levant, les forces arabes menées par Chérif Al Fayçal, le troisième et le plus populaire des fils de Chérif Hussein, avaient pénétré la ville de Damas le 1eroctobre 1918. Généralement, la perception qu’avaient les Arabes de la Syrie à cette époque historique n’était pas celle de l’état syrien de l’époque moderne, mais l’ensemble de la région qui comprend aujourd’hui Israël, les territoires palestiniens, la Syrie, la Jordanie et la majeure partie du Liban et de l’Irak. Les Britanniques installèrent Fayçal comme dirigeant de la Syrie, en reconnaissance de la contribution des révoltes arabes dans la défaite de l’Empire ottoman et des promesses antérieures faites au père de Fayçal. Dès le début, l’ensemble de la Syrie connaissait une révolution. Fayçal voulait une Syrie réellement indépendante qui aurait inclus la Palestine et la Transjordanie, similairement à ce que voulaient les nationalistes syriens qui étaient largement représentés dans le parlement élu en 1919.

En 1920, la France se conforma aux accords de la Conférence de Paris en s’emparant de l’administration de Damas et du territoire y attenant jusqu’au nord, alors que Fayçal et les nationalistes venaient juste de déclarer l’indépendance du “Royaume de Syrie”. Les Français réagirent en envoyant des troupes lourdement armées défaire les forces acquises à Fayçal, et forcer ce dernier à abdiquer pour mettre fin à ce « royaume » qui n’aura duré que quelques mois. Cette défaite cuisante des nationalistes arabes marqua le début du mandat français sur ce qui deviendra plus tard la Syrie (incluant alors le Liban), mandat qui durera plus d’un quart de siècle et se révélera plus mouvementé que prévu.

La partition de la région entre intérêts français et britanniques selon les termes des accords Sykes-Picot constituait une amputation majeure du Levant tel qu’il était à l’époque. La ligne de division passait par le sud de Djebel Druze et le Hawran, laissant tout le territoire au sud de cette ligne aux Britanniques qui y établirent la principauté de Transjordanie. Ainsi, une vaste bande de territoire qui formait auparavant une partie intégrale de la « Syrie » ottomane était détachée du reste par les deux puissances coloniales prédatrices.

Dans le but de renforcer leur contrôle sur la région alors que la dissidence nationaliste menaçait de se transformer en révolte, les Français démembreront la Syrie en créant le Grand Liban pour leurs affidés, les Chrétiens Maronites. Les Français annexeront aussi l’état colonial du Liban, Beyrouth et Tripoli au nord, quelques districts de Tyr et Sidon dans le sud et Baalbek, Bekaa, Rashiya et Hasbaya à l’est. Ces quatre districts faisaient partie intégrale de la Syrie précédant les Maysaloun, ces nationalistes arabes ayant soutenu Fayçal. En septembre 1920, les Français créeront un autre nouvel état dans le nord, celui d’Alep, ainsi qu’un autre état, l’ « État des Alaouites ». Plusieurs mois après, le Djebel Druze était détaché de l’état auquel il avait été adjoint. La liste des créations politiques deviendra complète une fois ajouté le Sandjak d’Alexandrette (qui deviendra plus tard une partie de la Turquie en 1939). La région restante de Syrie après la perte de ses territoires du sud, du nord et de l’ouest ne pouvait plus prétendre au nom d’ « État syrien », et sera rebaptisée sous le nom d’ « État de Damas ».

La division de la Syrie en une multitude de micro-États a contribué à déstabiliser ce pays. La population sunnite s’est généralement opposée à la décentralisation, alors que les autres états voulaient plus d’autonomie que les Français ne voulaient bien en laisser. À ce stade, la Syrie explosa dans des révoltes anti-françaises rassemblant des groupes divers de populations. En réponse à la pression d’une lutte nationale croissante, les Français fusionneront les états d’Alep et de Damas en 1932 sous l’appellation d’ « État de Syrie » qui sera plus tard connu sous le nom de « République de Syrie ». Plus tard, la puissance coloniale y annexera les états de Djebel Druze et l’ « État des Alaouites ». Il faudra à la France deux années supplémentaires et une bonne dose de brutalité pour pacifier le pays, mais elle n’aura pas réussi à l’unifier. Durant la Seconde Guerre mondiale, la France de Vichy perdra le contrôle de la Syrie au profit d’une nouvelle occupation britannique, avec le soutien de la France Libre, créant encore un autre soulèvement nationaliste local. La « Syrie » moderne deviendra formellement indépendante en 1943, même si les troupes françaises y resteront trois années supplémentaires. Sans surprise, étant donné cette histoire, la Syrie demeurera extrêmement instable une fois le mandat terminé.

Irak

Les élites politiques irakiennes virent se dérouler les événements en Égypte et en Syrie avec une inquiétude croissante pour leur propre avenir. Elles s’étaient senties rassurées au début lorsqu’en novembre 1918 les Britanniques et les Français avaient publié une déclaration promettant leur soutien à « l’établissement de gouvernements nationaux et d’administrations » dans les territoires arabes via l’application d’un processus d’autodétermination. Mais les Irakiens se montrèrent de plus en plus méfiants lorsqu’ils ne virent aucun progrès tangible vers la promesse d’un gouvernement autonome alors que les mois défilaient. Les craintes irakiennes seront confirmées en avril 1920 lorsque les grandes puissances réunies à San Remo s’entendirent pour donner littéralement leur pays à la Grande-Bretagne sous la forme d’un « mandat ». À la fin du mois de juin 1920, le pays se souleva contre la domination britannique. Disciplinés et organisés, les insurgés menacèrent les Britanniques à Bassora, Bagdad et Mossoul. Le centre névralgique de la rébellion se trouvait quant à lui dans les mêmes villes de pèlerinage chiite du Moyen-Euphrate qui s’étaient soulevées contre les Ottomans durant la Première Guerre mondiale.

Alors que la mobilisation se répandait, les Britanniques furent forcés d’affecter des troupes additionnelles en Mésopotamie pour supprimer cette résistance déterminée des Irakiens. Les renforts de troupes venant d’Inde s’empressèrent d’appuyer les 60 000 hommes qui auraient dû alors être démobilisés de la campagne mésopotamienne, ce qui élèvera le nombre total de soldats à 100 000 en octobre. En utilisant les bombardements aériens et l’artillerie lourde, les Britanniques reconquirent la région du Moyen-Euphrate, et cette politique de la terre brûlée détruisit la résistance. « Dans les jours récents, il y a eu un bain de sang et la destruction de villes très peuplées, ainsi que la profanation de lieux de culte qui font pleurer l’humanité », écrivait un journaliste de Najaf en octobre 1920. Une fois le soulèvement écrasé dans le sang à la fin du mois d’octobre, les Britanniques déclarèrent la perte de 2 200 hommes de leurs propres troupes et estimèrent le nombre de morts et de blessés irakiens à 8 450.

Les Chérifs ayant mené une révolte arabe contre les Ottomans suivirent les événements en Syrie, en Palestine et en Irak avec un sentiment croissant de trahison. Après avoir aspiré à être le roi des Arabes, le Chérif Hussein était dorénavant confiné au Hedjaz, l’arrière-pays de la Péninsule Arabique, sans même être assuré de la pérennité du peu qu’il avait obtenu. Il finit par perdre aussi le Hedjaz, avec ses villes saintes de la Mecque et de Médine, au profit d’Abdel Aziz Bin Saoud, chef d’une tribu bédouine provenant du Najd, qui était aussi soutenu par les Britanniques. Avec l’appui des fanatiques wahhabites, la famille Al Saoud fonda l’Arabie « Saoudite ». Les Chérifs qui ont cru à la promesse d’un grand royaume arabe dirigé depuis Damas se sont vus attribuer des états parcellaires. L’un d’eux, Fayçal II, dirigea l’Irak, mais il sera tué lors de la révolution que connaîtra le pays en 1958. Une autre branche survit jusqu’à ce jour en Jordanie, un état hâtivement constitué par les Britanniques qui le séparèrent de la Palestine dont il faisait partie.

La Maison des Saoud

Dans la même veine que les accords Sykes-Picot, un autre traité impérialiste fut conclu de manière secrète en décembre 1915. Il s’agissait de l’accord d’amitié entre les Britanniques et la famille Saoud. Ce traité fit de la maison des Saoud un poste avancé de l’Empire britannique. Les Britanniques jouissaient de privilèges commerciaux et contrôlaient la politique étrangère du royaume. Une garantie de protection militaire et de fourniture d’armes par la Grande-Bretagne mit fin à la mainmise temporaire des Ottomans sur la Péninsule Arabique. Entre 1917 et 1926, Abdul Aziz Bin Abdul Rahmane alias Ibn Saoud prit le contrôle de qui s’appelait alors le Najd et le Hedjaz. Il était à la tête de hordes armées wahhabites et bénéficiait de l’appui militaire des Britanniques. Comme le roi Cherif Hussein refusa d’accepter les conditions des Britanniques à la sortie de la guerre, il n’y avait pas de possibilité d’alliance avec le Hedjaz nouvellement conquis par Ibn Saoud.

Le 6 octobre 1924, le roi Hussein abdiqua en faveur de son fils aîné, Ali, et partit en exil. Le règne du roi Ali tournera court fin 1925 lorsque les Saoud achèveront la conquête du Hedjaz. Comme les Ottomans avant eux, les Hachémites tinrent leur dernière citadelle à Médine, finissant par abandonner la ville sainte en décembre 1925

Le 8 juin 1926, Abdoul Aziz Bin Ibn Saoud fut proclamé roi d’Arabie suite à des manœuvres ourdies par des agents britanniques. Le roi Abdoul Aziz était empêtré dans des discussions avec Percy Cox, le représentant britannique, pour la détermination des frontières de la nouvelle entité. Les archives publiques britanniques décrivent un Ibn Saoud hautain, du moins au début de ces négociations. Mais lorsque Cox souligna que sa décision était de créer des frontières entre le Koweït et l’Arabie Saoudite, Ibn Saoud se décomposa et remarqua pathétiquement que « Sir Percy l’avait installé à sa place et l’avait fait surgir de nulle part… et qu’il abandonnerait la moitié sinon son entièreté si Sir Percy le demandait ». Cox sortit une carte et un crayon et traça une ligne à la frontière de l’Arabie. Ibn Saoud fut récompensé pour sa loyauté envers la couronne britannique comme tant d’autres hommes de paille par son anoblissement qu’il reçut de son mentor Percy Cox. Le 23 septembre 1932, le « Royaume d’Arabie Saoudite » remplaça les noms historiques de Najd et Hidjaz. À compter de ce jour, cette monarchie réactionnaire se maintiendra au pouvoir principalement grâce au support de l’impérialisme étasunien. Par ailleurs, c’est ce même régime saoudien qui promouvra la secte fondamentaliste particulièrement retorse du wahhabisme qui par ses actes terroristes assoira l’hégémonie religieuse du royaume sur la région.

La trahison des Britanniques envers leurs alliés et soutiens arabes remontait à des décennies. Les Arabes leur avaient servi de pions dans leur grand jeu contre des puissances coloniales concurrentes, à seule fin de les trahir par la suite, tout en se présentant à eux comme des amis aux mains remplies de cadeaux. Le cas de la Palestine est l’exemple le plus flagrant de cette hypocrisie. La trahison commença avec la première vague de migration sioniste en Palestine en 1882, durant laquelle les pays européens facilitèrent l’établissement de beaucoup de colonies, petites et grandes, ainsi que l’asservissement des peuples de la région par les nouveaux arrivants.

Les Kurdes

Les Kurdes formaient alors une population de plus de 30 millions de personnes. À l’origine, ils constituent le peuple indigène des plaines mésopotamiennes et des hauts plateaux chevauchant ce qui est aujourd’hui le sud-est de la Turquie, le nord-est de la Syrie, le nord de l’Irak, le nord-ouest de l’Iran et le sud-ouest de l’Arménie. Une proportion de 20% environ de la population turque était selon les chiffres de l’époque composée de Kurdes. Pour ce qui est de la Syrie, sa part de population kurde était de 12% tandis que l’Irak quant en comptait 17%.

Les Kurdes sont le quatrième groupe ethnique au Moyen-Orient en nombre, mais ce peuple n’a jamais obtenu d’État-nation permanent à cause de la roublardise des puissances coloniales, uniquement intéressées par la protection de leurs propres intérêts. Ces intérêts touchaient d’abord l’exploitation des premiers gisements d’hydrocarbures nouvellement découverts dans le territoire habité par les Kurdes. Le peuple kurde se bat jusqu’à aujourd’hui pour la création d’un État-nation – généralement appelé « Kurdistan » – depuis la signature des accords Sykes-Picot. De nos jours, il forme une communauté nationale et culturelle distincte dispersée dans toute la région.

À l’issue de la Première Guerre mondiale et la défaite de l’Empire ottoman, les alliés occidentaux victorieux prévirent la création d’un état kurde dans le traité de Sèvres de 1920. Ils mirent de côté un petit territoire adjacent à l’Arménie pour anticiper la possibilité de la création d’un petit état à destination de cette importante minorité. Un référendum était supposé se tenir dans cette région pour savoir si sa population voulait faire partie de ce qui restait de l’état ottoman ou si elle voulait devenir un état kurde indépendant. Les Kurdes vivant dans la Syrie ou l’Irak modernes, alors sous contrôle direct de la Grande-Bretagne et de la France, n’eurent pas leur mot à dire puisque les deux puissances coloniales n’étaient pas prêtes à abandonner les territoires qu’elles occupaient.

L’année même où le traité de Sèvres était signé, les Jeunes Turcs, dirigés par Mustafa Kemal Pacha et auréolés de leur victoire de Gallipoli, refusèrent d’accepter les termes de cet accord. Ils mirent en place un gouvernement rival à Ankara. Ils déclarèrent que les Alliés ne pouvaient pas saucissonner la péninsule anatolienne sans en passer par une guerre contre eux. Les Alliés se figurèrent que Kemal – que la postérité surnommera Atatürk – était en train de bluffer et envoyèrent leurs troupes. La Grèce en particulier mobilisa un grand nombre de soldats à cette fin. Les Turcs combattirent les Grecs et les Alliés pour deux années supplémentaires. Finalement, ils mirent en déroute les Grecs, démantelant ainsi les zones d’influences proposées par le traité de Sèvres. L’Arménie fut absorbée tout entière à la chute du gouvernement ottoman et le référendum pour ou contre la constitution du Kurdistan fut annulé. Les résultats de cette guerre furent formalisés dans le traité de Lausanne datant de 1923, qui imposa les nouvelles frontières.

La France et la Grande-Bretagne ne furent jamais intéressées par l’idée de laisser le Kurdistan se constituer à partir de terres qu’elles contrôlaient déjà. Les Kurdes se rebellèrent même contre les Britanniques durant le mandat dont ces derniers jouissaient dans le nord de l’Irak, mais furent sévèrement réprimés.

Les régimes arabes et la Palestine

Les forces du Général Allenby prirent possession de Jérusalem. Il marcha vers la Porte de Damas comme s’il était en pèlerinage. Tellement de facilité s’explique par le fait que tous les états arabes créés après la Grande Guerre sont la création des colonialismes britannique et français. Ces deux colonialismes sont responsables de la balkanisation de la région. En d’autres termes, ces élites locales n’étaient pas venues au pouvoir suite à une lutte radicale mettant fin au colonialisme, mais bien en se subordonnant au pouvoir colonial et en se compromettant avec lui. Depuis lors, ces états arabes furent incapables de couper le cordon ombilical vis-à-vis des anciennes puissances coloniales et du nouvel impérialisme provenant des États-Unis d’Amérique. Cependant, l’opposition à la colonisation sioniste a toujours existé au sein des populations. Cette opposition se cristallisa immédiatement après la promulgation de la Déclaration Balfour qui légitima le projet de création d’un « foyer national » juif dans les territoires bibliques mythologiques de Judée et Samarie faisant partie de la Palestine de l’époque.

Avec la montée de l’influence sioniste en Palestine, la lutte du nationalisme palestinien s’intensifiera aussi, et plus notablement dans les années 30. L’opposition la plus saillante fut celle du Cheikh Azzédine Al Qassam. Ce dernier était un imam syrien et un meneur dans les luttes locales contre les mandats français et britannique au Levant. Il mena son propre groupe de rebelles contre les forces coloniales françaises dans le Nord syrien entre 1919 et 1920. Mais après avoir été battu, il migrera vers la Palestine et mènera une résistance armée contre les Britanniques et les sionistes.

Il sera finalement tué et cela constituera le déclencheur d’un soulèvement général. Les troubles culminèrent dans les fameux six mois de grève générale de 1936. Après ces événements, les volontaires arabes des pays avoisinants commenceront à rejoindre la lutte des Palestiniens, désespérément à court des nécessités basiques de la guérilla, spécialement en termes d’armes.

Mais tandis que ces volontaires venaient grossir les rangs de la résistance palestinienne, les régimes arabes restaient à la remorque des impérialistes britanniques (et par conséquent, aux intérêts du mouvement sioniste) en aidant à paralyser les luttes du peuple palestinien et des peuples arabes dont chacun était à la tête. Pour le compte de la Grande-Bretagne, les régimes égyptien, irakien, saoudien et transjordanien firent de leur mieux pour convaincre les nationalistes palestiniens à annuler la grève générale. Un des relais principaux de cette pression diplomatique était Hadj Amine Al Houssaïni, le leader traditionaliste palestinien qui faisait partie d’une des plus grandes familles de propriétaires terriens du pays. Al Houssaïni considérait que l’émancipation de la Palestine pouvait être obtenue à travers un accord avec la Grande-Bretagne tout en restant dans le cadre politique, intellectuel et idéologique des régimes arabes.

Le Premier ministre britannique Winston Churchill, avec sa fourberie colonialiste coutumière, manœuvra auprès des Égyptiens pour faire créer la Ligue des États arabes en 1944. Ce faisant, il institutionnalisa les frontières régionales divisant les peuples arabes entre eux et exclut toute idée d’unification ultérieure sous un même drapeau. La Ligue fut conçue et mise en place comme une alliance politique entre des pays qui, malgré leurs affinités culturelles et historiques, étaient strictement séparés en « états-nations ». En rejoignant cette organisation, les régimes arabes renoncèrent de fait à l’objectif final de réunifier cette région balkanisée.

La proclamation de l’État juif en 1948 fit l’effet d’une douche froide pour les régimes arabes, touchés dans leur prestige. Pour sauver la face, certains firent mine de déclarer la guerre à Israël, mais leur engagement militaire était en réalité une pure mascarade. La description qui en est faite par les sionistes de « masses armées » provenant des états arabes envahissant la patrie juive qui venait de naître est largement mythifiée. Les deux armées arabes principales en Palestine provenaient respectivement de Transjordanie et d’Égypte. L’armée égyptienne était commandée par des officiers britanniques, menés par le Brigadier Sir John Bagot Glubb et le résultat de la guerre sur cette partie du front était en grande partie fixé à l’avance suite à des négociations secrètes entre l’émir jordanien Abdallah et les chefs sionistes, dont Moshe Dayan, Golda Meir et d’autres. Cette armée était mal entraînée et pauvrement équipée. En effet, la manière scandaleuse avec laquelle elle combattit durant cette guerre discrédita le régime dont elle dépendait et fut la cause directe de sa chute en 1952. Ces deux « armées » arabes, loin de collaborer l’une avec l’autre, se délectaient réciproquement de leurs défaites respectives. Le rôle de la Syrie était très limité. Les forces irakiennes, quant à elles, avaient commencé par pénétrer sur deux secteurs du front dans le territoire palestinien avant d’en être rapidement retirées.

Durant la période post-1948, ces régimes arabes empêcheront les forces militantes palestiniennes de participer activement à la lutte contre l’état israélien sioniste et celles-ci seront réduites au simple rôle de spectatrices de cette calamité. Plus grave encore, ces régimes arabes réactionnaires poursuivront une politique d’hégémonie culturelle sur l’identité palestinienne et essaieront même de l’effacer. Les gouvernements arabes s’engagèrent rapidement dans les négociations d’armistice avec Israël. En apparence, ils le faisaient pour le compte des intérêts palestiniens, mais en réalité ils se contentèrent de se partager les restes de la Palestine, en accord avec un arrangement non écrit conclu avec la Grande-Bretagne après 1937. Ainsi, la Transjordanie absorba la rive gauche du Jourdain et se rebaptisa en toute logique « Jordanie ». L’Égypte s’appropria le Sinaï ainsi que la Bande de Gaza et la Syrie garda une petite poche de terre autour d’Al Hamah. Durant les deux années suivantes, le soi-disant Gouvernement Général de Palestine, situé à Gaza, sera éliminé et la Bande de Gaza se retrouvera sous administration militaire égyptienne, alors qu’il aurait été possible de faire de Gaza l’embryon d’un futur état palestinien. À aucun moment durant cette occupation et jusqu’à la guerre de 1967, l’Égypte ne lèvera le petit doigt pour le développement économique ou politique de Gaza, laissant ce bout de territoire exigu à l’état de plaie empoisonnée, comme le fait Israël actuellement.

Les accords Sykes-Picot : un siècle plus tard

Des décennies après la formation de l’État d’Israël et un siècle après les accords Sykes-Picot, le peuple palestinien est toujours asservi et malheureux sur ses propres terres. Une répression féroce lui est infligée par un état sioniste toujours aussi brutal et avec le soutien des États-Unis et des impérialismes européens. Ses propres élites lui ont fait défaut. Les maux dont il souffre ont empiré depuis cette date historique de la déclaration Balfour et il n’y a pas d’issue en vue à l’intérieur du système socio-économique actuel. L’expérience du siècle précédent a montré que ce n’est que sur la base d’une unité de classe que le joug de l’état sioniste et de ses soutiens occidentaux peut être définitivement brisé.

Jusqu’à présent, le conflit israélo-arabe a fait du Moyen-Orient une zone perpétuelle de conflits armés, et en cela il constitue l’héritage le plus prégnant des partages de territoires clôturant la Grande Guerre. Quatre guerres majeures éclatèrent entre Israël et ses voisins arabes, en 1948, 1956, 1967 et 1973. Ces guerres marquèrent le Moyen-Orient avec nombre de problèmes encore aujourd’hui sans solution malgré les traités de paix entre Israël et l’Égypte en 1979 et entre Israël et la Jordanie en 1994. Les réfugiés palestiniens restent dispersés entre le Liban, la Syrie et la Jordanie. Israël occupe toujours les Plateaux du Golan anciennement syriens, ainsi que les Fermes de Chebaa, revendiquées par le Liban. Par ailleurs, l’état sioniste tient à garder le contrôle des territoires palestiniens de Gaza et de Cisjordanie. Il est vrai qu’Israël et chacun de ses voisins arabes partagent la responsabilité première de leurs actions, mais il n’en reste pas moins que leur conflit trouve sa racine dans les contradictions de la déclaration Balfour. La légitimité des frontières traversant le Moyen-Orient fut remise en cause dès leur conception. Un siècle après, ces frontières restent controversées, et volatiles.

Les états créés par l’impérialisme via les accords Sykes-Picot sont en train de s’effondrer et les sociétés connaissent des déchirements provoquant un bain de sang parmi les gens ordinaires. L’Irak, le Yémen et la Lybie se sont écroulés et suivent un processus catastrophique et sanglant de décomposition. L’état syrien oppresseur est menacé par les agents fondamentalistes de toutes tendances sectaires confondues, soutenus par les monarchies arabes. Parmi ces groupes, nous trouvons des mafias impérialistes et des milices voulant appliquer la charia et qui sont des monstres de fanatisme et de cruauté. Les massacres de masse et le chaos généralisé ont dévasté ce qui fut autrefois une société syrienne relativement prospère et égalitaire. En dernier ressort, ces crimes sont imputables aux accords Sykes-Picot et à d’autres politiques impérialistes similaires. Les hommes de paille locaux qui servent les intérêts des impérialistes sont outrageusement riches, étalent leurs fortunes de façon obscène et tyrannisent leurs opposants avec la brutalité que nous leur connaissons.

L’esprit des accords Sykes-Picot, dominé par les intérêts et les ambitions sans pitié des deux principales puissances coloniales concurrentes, a prévalu durant ce processus et à travers les décennies qui ont suivi. Les conséquences ont été visibles durant la crise de Suez et bien au-delà. En tant que concept de partage colonial caché aux yeux de l’opinion, les accords Sykes-Picot sont devenus pour la région concernée le marqueur de ce que sont capables des puissances étrangères pour imposer leur volonté, dessiner des frontières et installer au pouvoir des élites locales vassalisées, divisant les «autochtones » pour mieux régner.

Le terme même de “Sykes-Picot” est devenu par la suite une expression générique désignant la duplicité impérialiste. Un historien arabe, George Antonius, qualifiant ces accords de « document choquant », en fait le produit « d’un mélange de cupidité et de méfiance menant à la stupidité ». Cet accord est, en réalité, la réalisation vouée à l’échec d’une des trois promesses séparées et irréconciliables que fit la Grande-Bretagne en période de guerre respectivement aux Français, aux Arabes et aux Juifs. Les contradictions qui ont en résulté causent depuis lors le chaos et la série de crises que continuent à vivre les victimes de la politique d’Israël.

Malgré le scandale que la révélation du texte suscita, les Britanniques et les Français ne se découragèrent pas et signèrent un autre accord secret en 1956, soit cinq années après la mort de Georges Picot. Cet accord, dont Israël faisait aussi partie des signataires, mit en mouvement un complot pour mettre fin au contrôle du Canal de Suez par le président égyptien Gamal Abdel Nasser. Les Britanniques, les Français et les Israéliens avaient l’avantage sur le plan militaire, mais furent forcés de se retirer sous la pression des Américains et des Soviétiques. Le protocole secret sera révélé par la suite, et le Premier ministre britannique Antony Eden forcé de démissionner.

Comme conséquence de la Seconde Guerre mondiale, une nouvelle période de révoltes de masse s’ouvrit dans la majeure partie du monde colonial. Dans le Moyen-Orient, il y eut de nombreux soulèvements et des coups d’état révolutionnaires dans de multiples pays semi-capitalistes, semi-féodaux et sous la coupe de l’hégémonie impérialiste. Les impérialistes étasuniens qui assumèrent alors le rôle de gendarme mondial se servirent déjà du fondamentalisme islamique comme force contre-révolutionnaire pour contrecarrer et subvertir ces régimes progressistes. Des années 50 jusqu’aux années 80, le fondamentalisme islamique fut utilisé dans des pays allant de l’Égypte jusqu’en Indonésie, en passant par la Syrie et le Pakistan. Au Pakistan, le gouvernement de Zulfikar Ali Bhutto fut renversé par l’ultra réactionnaire Zia Ul Haq, avec la complicité de l’impérialisme étasunien. Le règne de Zia durera onze ans et sous sa férule islamiste les masses vivront un cauchemar. La société s’en trouvera mutilée de manière irréversible. À peine Bhutto passé par la potence, la dictature féroce de Zia déchaînera une tyrannie sanglante sur la classe ouvrière et la jeunesse au nom de l’islamisation. Les dirigeants politiques et sécuritaires des États-Unis se rendront complices de ces exactions.

La contre-révolution pour destituer le gouvernement de gauche en Afghanistan fut déclenchée en 1978 sous la supervision de la CIA, du MI6 et du Pentagone. Les états du Golfe fournirent de gigantesques sommes d’argent, tandis que les services secrets pakistanais du despote Zia, le Inter-Services Intelligence (ISI), se mettaient en contact sur le terrain avec les réseaux terroristes islamistes coordonnés par Oussama Ben Laden et d’autres. Dans les années 80, l’administration Reagan fournit deux milliards de dollars aux moudjahidines afghans, et que compléta l’Arabie Saoudite avec 2 milliards de dollars supplémentaires. Selon le Washington Post, l’USAID [NDLT : l’agence étasunienne de coopération internationale] « investissait des millions de dollars pour fournir les écoliers avec des manuels remplis d’images violentes et des enseignements militants à caractère islamiste. Des textes théologiques justifiant le djihad violent étaient combinés avec des dessins de pistolets, de balles, de soldats et de mines. Les manuels promettaient même le paradis aux enfants qui crèveraient les yeux de l’ennemi soviétique et lui couperaient les jambes ».

Aujourd’hui, le Royaume-Uni et les États-Unis essaient, avec quelques pays alliés, de contenir Daesh en Irak et en Syrie. Dans le même temps, ils essaient désespérément de faire chuter le régime du président syrien Bachar Al Assad. Il s’agit d’un processus compliqué, impliquant un mélange de diplomatie publique et secrète, tout autant que des opérations militaires connues du grand public ou exécutées de manière plus confidentielle. Toutefois, ces efforts furent mis à mal par l’intervention de la Russie, qui soutient avec détermination le régime d’Assad en attaquant les groupes rebelles alliés aux États-Unis et au Royaume-Uni. Des commentateurs intellectuellement paresseux se complaisent à expliquer les guerres survenant dans la région via le prisme trompeur des « haines ancestrales », à savoir des différends ethniques et religieux qui remonteraient à des siècles. Or comme le montre l’effet perturbateur de l’intervention russe dans les efforts anglo-américains, ce conflit géopolitique des plus tenaces localement tient plus du partage impérialiste qui a été fait de la région un siècle plus tôt.

Le mouvement des “Printemps arabes” de 2011 traversa sans peine les frontières artificiellement dessinées et se répandit dans toute la région. Cette séquence est la preuve indubitable que dans l’ensemble de la région n’existe pas de solution possible sur des bases nationales. Par-dessus tout, cette série de soulèvements survenus des rives de la Méditerranée jusqu’aux rivages du Golfe Persique fut une occasion exceptionnelle de constater l’unité de classe dans la région. L’exemple le plus pertinent qui s’est distingué durant cette époque fut cet épisode de manifestations de masse des jeunesses arabes et israéliennes et des travailleurs dans différentes villes et pays dont les sociétés s’étaient mobilisées pour la même cause d’émancipation socio-économique.

Cependant, une telle résurgence de la jeunesse et des travailleurs demandera de manière urgente une politique de lutte de classes. Cette politique devra être munie d’une perspective de mobilisations de masse et d’insurrections révolutionnaires. Il faut en effet mettre à bas ces états réactionnaires pourris et le système capitaliste qu’ils ont été créés pour protéger, au coût de souffrances terribles pour la classe ouvrière.

Un mouvement révolutionnaire victorieux est pour le salariat et les gens ordinaires de la région la seule porte de sortie possible de ce marasme ambiant que représentent les deux faces d’une même médaille, à savoir l’impérialisme et le fondamentalisme religieux. Une victoire révolutionnaire dans n’importe quelle partie cruciale de la région devrait donner libre cours à une tempête révolutionnaire à travers la région. Sa victoire finale devrait aller de l’avant et engendrer la création d’une fédération socialiste du Moyen-Orient.

Tanvir Gondal, Lahore, Pakistan, 2016.

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