La Révolution Portugaise de 1974

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Ce texte a été écrit en juin 1974, quelques semaines après l’effondrement de la dictature militaire de Caetano. Le militant et théoricien marxiste Allan Woods y analysait les forces et les faiblesses de la révolution portugaise, et dessinait des perspectives.

La révolution portugaise a été une inspiration pour les travailleurs 
du monde entier. Après cinquante ans d’oppression brutale sous un régime 
fasciste, les travailleurs portugais ont démontré leur volonté incompressible 
de changer la société.

Le coup d’État du 25 avril (1974) ne fut pas un simple remaniement au 
sommet de l’État, mais reflétait les pressions énormes de la société 
dans son ensemble. Les terribles dépenses de ressources et de force 
de travail engendrées par 13 ans de guerres coloniales ont entraîné 
le Portugal – déjà le pays le plus pauvre d’Europe – au bord de l’effondrement 
économique.

Dans ce petit pays de 9 millions d’habitants, 40% du budget va à l’armée. 
Les chiffres officiels révèlent que 40% de la population est illettrée. 
2,5 millions de Portugais ont été contraints à l’exil pour échapper 
à la pauvreté ou à la menace d’être envoyé, pour 4 ans de service militaire, 
dans les guerres africaines. Les dépenses énormes de l’État en armement 
ont entraîné la spirale de l’inflation jusqu’à des taux de 25 à 30%.

Cette profonde crise économique et sociale a provoqué une scission dans 
les hautes sphères de la classe dirigeante. Il en est toujours ainsi 
 : les révolutions commencent au sommet. Et comme ce fut aussi le cas 
en Espagne, les divisions au sein de l’Église portugaise ont clairement 
annoncé ce processus.

Les représentants les plus clairvoyants du capitalisme portugais ont 
compris qu’il devenait impossible de continuer à gouverner suivant les 
vieilles méthodes. Le mécontentement gagnait toute la société, y compris 
le secteur le plus sensible de l’État capitaliste : les forces armées. 
Il est devenu clair, après 13 ans de combats, que les guerres en Afrique 
ne pouvaient pas être gagnées. Les forces portugaises au Mozambique 
étaient harcelées par le Frelimo (Front de Libération du Mozambique). 
De vastes régions de la Guinée-Bissau ont été arrachées au pouvoir colonial 
par le Gouvernement Révolutionnaire Provisoire, qui a été reconnu par 
de nombreux pays. Par ailleurs, 55.000 soldats s’enlisaient en Angola.

Chez les soldats portugais, la volonté de se battre s’est graduellement 
effritée. Les désertions se sont multipliées. Les jeunes travailleurs 
et paysans étaient peu disposés à quitter leur terre natale pour une 
guerre interminable qui n’était pas dans leurs intérêts.

Ceux qui se trouvaient en Afrique voulaient de moins en moins risquer 
leur vie dans la brousse. L’humeur contestataire s’est étendue aux jeunes 
officiers et aux sous-officiers subalternes, plus proches des soldats. 
Elle a par ailleurs a trouvé une expression déformée dans les rangs 
les plus élevés de l’armée, à travers le livre du général Spinola : 
Le Portugal et le futur.

Ce livre, qui a été largement présenté comme appelant au retrait des 
troupes d’Afrique, a valu à Spinola une réputation de libéral, surtout 
lorsqu’il fut renvoyé par Caetano (le chef du gouvernement). Or, en 
fait, Spinola préconise de ” préparer les colonies africaines portugaises 
de la Guinée, du Mozambique et de l’Angola à l’autodétermination, sous 
la forme d’une fédération reliée au Portugal. ” Cette solution 
– qui est essentiellement identique à celle qu’avait proposé Caetano 
lui-même – implique deux choses. Premièrement, que le Portugal se réserve 
le droit ” de préparer ” les Africains à l’indépendance – 
c’est-à-dire de rester en selle jusqu’à ce qu’il les considère ” 
prêts “. Deuxièmement, que les Africains souhaitent constituer 
une fédération avec le Portugal. Mais tous les discours sur la ” 
fédération ” ne sont qu’impostures et mensonges tant qu’un seul 
soldat portugais demeure sur le sol africain.

La publicité donnée à Spinola, dans la presse du Parti ” Communiste 
” Britannique, est une lamentable falsification de la vérité. Les 
pages du Morning Star (journal du PC Britannique), ont dépeint 
Spinola comme le type même d’un démocrate révolutionnaire. Ainsi, le 
27 avril 1974, le Star mettait en première page une photo de 
Spinola avec ses troupes en Guinée, qu’il commentait de la façon suivante 
 :

” Son séjour en Guinée a partout été marqué par de spectaculaires 
campagnes de popularités menées par les chefs tribaux et les Guinéens 
sous leur contrôle [!] – comme dans l’armée elle-même. Sa réputation 
parmi les militaires le définissait comme l’ ” homme des soldats 
“. ”

Le Star n’estime cependant pas approprié d’expliquer la raison du ” 
séjour en Guinée ” de Spinola – c’est-à-dire son rôle comme commandant 
en chef de l’armée portugaise dans une guerre d’extermination contre 
les combattants de libération de la Guinée !

Un porte-parole du Gouvernement Provisoire de la Guinée-Bissau a décrit 
Spinola comme l’ ” homme des sourires et du sang “. Le Star 
ne fait, lui, aucune mention de la participation de Spinola à la guerre 
civile espagnole aux côtés de Franco. Toute sa vie, cet homme a loyalement 
servi la cause de la classe possédante et du fascisme. Mais soudainement, 
grâce au Morning Star, il est devenu un champion de la ” 
démocratie populaire ” !

Le coup d’État a été mené par les plus jeunes officiers du soi-disant 
” Mouvement des Forces Armées ” (MFA). Comme le rappelle le 
Financial Times :

” De toute évidence, le Général Spinola n’a pas été directement 
impliqué dans les préparatifs de la Révolution du 25 avril. ”

Spinola et sa clique se sont placés à la tête du mouvement dans le but 
de le contrôler et de le limiter. C’est Marcello Caetano lui-même qui…

” …assis dans la petite salle de repos des casernes – assiégées 
par les forces rebelles – du centre-ville de Carno, a supplié Spinola 
de prendre la direction du pays ” en tant que seul homme à pouvoir 
le sauver “. […] Au même moment, des émissaires du quartier 
général des rebelles demandaient à Spinola d’assumer la présidence. 
” (Financial Times, 5 juin 1974)
Ce faisant, comme l’apprenti sorcier, ils ont déchaîné des forces indépendantes 
de leur volonté.

Les chefs de la junte ont promis ” d’accomplir un programme de 
salut pour le pays et de restituer aux Portugais les libertés civiles 
dont ils ont été privés “. En même temps, ils ont lancé un ” 
appel au calme ” et au soutien du pouvoir militaire pendant ” 
une période de transition “, au terme de laquelle des élections 
libres seraient organisées et une assemblée constituante formée.

Mais la nouvelle du renversement de Caetano a immédiatement jeté les 
masses dans la rue. Aucun discours, à la radio, n’a pu les arrêter. 
Les foules en colère ont pourchassé les policiers en uniforme et les 
indicateurs de la police. Plusieurs ont été tués, avant que les militaires 
ne les arrêtent – plus pour les protéger qu’autre chose ! Ainsi, la ” 
liquidation de la police secrète ” a été réalisée sans tarder par 
l’action des travailleurs eux-mêmes.

La junte a aussi promis de libérer les prisonniers politiques. Mais, 
ici encore, c’est l’action des masses qui a forcé la main des militaires 
 :

” La junte avait dit qu’elle libérerait tous les prisonniers politiques 
incarcérés ou en attente de jugement – exceptés ceux qui l’étaient pour 
crime – et que les prisonniers de Caxias devraient attendre les décisions 
officielles. ” (Morning Star, 27 avril 1974)

La foule de 5.000 personnes qui a entouré la fameuse prison de Caxias 
exigeait la libération de tous les prisonniers, et rappelait ainsi sa 
promesse au nouveau régime.

Sans la permission ni les conseils de la junte, les travailleurs ont 
exercé leur droit de grève. De même, sans attendre le verdict des avocats, 
ils ont exercé leur droit à manifester : le 1er mai, 500.000 personnes 
ont manifesté dans les rues de Lisbonne. Les employés des journaux ont 
expulsé les rédacteurs fascistes, et, dans de nombreux cas, ils ont 
assuré eux-mêmes la parution des journaux.

Spontanément, les employés de la fonction publique ont tenu des réunions 
pour expulser les éléments fascistes qui étaient à la tête de leurs 
départements. L’humeur révolutionnaire s’est étendue comme un feu de 
paille à la base de l’armée. Les soldats paradaient avec des oeillets 
rouges – symbole de la révolte – au bout de leurs fusils.

Le 1er mai, les marins ont manifesté avec les travailleurs, et portaient 
des banderoles réclamant le socialisme. Plus inquiétant pour la junte, 
une lettre est apparue dans le journal Republica, signée par 
des soldats, des marins et des aviateurs servant en Guinée qui y exigeaient 
la paix immédiate.

Spinola et sa clique regardaient avec horreur le mouvement des travailleurs 
portugais. Face à une mobilisation d’une telle ampleur, il était hors 
de question de recourir à la répression armée. L’armée elle-même aurait 
éclaté en morceaux.

Le courageux ” démocrate ” Spinola a décidé qu’il valait mieux 
rester discret. Les représentants des capitalistes et des propriétaires 
fonciers ont décidé d’attendre la fin de l’orage et de rechercher, en 
attendant, une solution de compromis provisoire.

Le bonapartiste Spinola a très bien compris que son aptitude à diriger 
et contrôler les masses passerait par le soutien des directions des 
syndicats et des partis ouvriers. Dans cette stratégie, le rôle principal 
a été joué par les dirigeants du Parti Communiste et du Parti Socialiste.

Avec l’arrivée de la démocratie, le PC et le PS ont soudainement connu 
une énorme croissance. De retour d’exil, Soares, le leader socialiste, 
et Cunhal, le leader communiste, ont été accueillis par des manifestations 
massives. Et tous deux se sont mis au service du ” démocrate ” 
Spinola.

Les dirigeants du PC, comme on l’a déjà vu au Chili et en Espagne, surpassaient 
tous les autres dans l’énergie qu’ils mettaient à proposer une alliance 
avec les généraux. Un premier rapport officiel du PC déclare :

” Désormais, l’unité d’action de la classe ouvrière, des forces 
démocratiques et de la jeunesse est plus pressante que jamais, ainsi 
qu’une solide alliance entre les forces populaires et les militaires 
démocrates. ”

Les différents messages que les dirigeants du PC ont adressés à la junte 
pour lui faire comprendre qu’ils étaient disposés à servir dans un Gouvernement 
Provisoire n’ont pas échappé à Spinola. Sous la direction, comme Premier 
ministre, de Da Palma Carlos, avocat de droite et chef d’entreprise, 
on retrouve un ministre des affaires étrangères ” socialiste “, 
un ministre ” communiste ” du travail (naturellement !) et 
le leader du PC, Cunhal (sans portefeuille ministériel).

Cette situation n’est pas sans analogies historiques. Dans toute grande 
révolution, les premières phases rappellent toujours les ” journées 
de février ” de la Russie de 1917.

Avec le renversement du Tsar et l’irruption des masses populaires sur 
la scène politique, y compris des couches les plus arriérées et illettrées 
de la paysannerie, l’illusion de l’unité de toutes les classes sociales 
sur le programme de la démocratie a dominé. Les sentiments de soulagement 
et de victoire, dans les masses, en ont fait une proie facile pour la 
phraséologie des Mencheviks et des ” Socialistes Révolutionnaires 
“, qui ont constitué un Gouvernement Provisoire avec les capitalistes 
” libéraux “.

Il est instructif de comparer la réaction de Lénine, alors exilé en 
Suisse, avec celle des ” léninistes ” portugais au moment 
de leurs ” journées de février “. Le tout premier télégramme 
de Lénine aux Bolcheviks de Petrograd déclare :

” Notre tactique : aucune confiance et aucun soutien pour le nouveau 
gouvernement. Kerensky [le chef ” libéral ” du gouvernement 
provisoire]est particulièrement suspect. Armer le prolétariat est la 
seule garantie. Pour des élections immédiates au conseil municipal de 
Petrograd. Aucun rapprochement avec les autres partis. ” (Lénine, 
Collected Works, vol. 23, p. 292).

Au Portugal, le soi-disant Parti Communiste n’a cessé de plaider en 
faveur d’une coalition avec les partis du capitalisme ” libéral 
“. Mais, comme le disait Lénine, ce n’est qu’en organisant la classe 
ouvrière, en l’armant et en lui inspirant la méfiance à l’égard des 
libéraux du genre Spinola-Kerensky, que les conquêtes des travailleurs 
peuvent être défendues et que la classe ouvrière peut engager sa conquête 
du pouvoir.

Au Portugal, un grand pas en avant a été franchi par la classe ouvrière. 
Les travailleurs estiment que le fascisme avait été vaincu par leur 
propre action. Ils sont en train de prendre conscience de leur force.

Cependant, aucun des problèmes fondamentaux se posant aux travailleurs 
n’ont été résolu. L’arrivée de la ” démocratie ” les a simplement 
mis en relief. Les salaires – les plus bas d’Europe – continuent d’être 
minés par l’inflation. Le paysan pauvre est encore forcé de quitter 
sa ferme, la moitié de l’année, pour aller nourrir ses enfants. Le meilleur 
de la jeunesse portugaise est toujours captif de l’armée, pour quatre 
années de services à combattre dans d’insupportables guerres coloniales.

Pour la classe ouvrière, la démocratie n’est pas une vache sacrée, vénérée 
pour elle-même, mais un moyen d’atteindre son objectif. Si elle ne lui 
permet pas de résoudre les problèmes fondamentaux de son existence, 
elle perd toute valeur. Or la solution aux problèmes du peuple portugais 
est incompatible avec les intérêts de la classe des banquiers, des propriétaires 
terriens et des capitalistes, quelle qu’en soit la variété – fasciste 
ou ” démocratique ” !

En réalité, ce ne sont pas les lubies d’individus qui déterminent la 
forme politique que la classe capitaliste adopte temporairement (” 
démocratique ” ou fasciste), mais le fait qu’elle se sente plus 
ou moins menacée par la classe ouvrière.

Instinctivement, les travailleurs portugais se servent des droits démocratiques 
pour faire avancer leurs propres intérêts de classe. A quoi bon le ” 
droit de grève “, s’il ne peut être exercé ? Les travailleurs voient 
dans la démocratie une chose concrète, pas une formule juridique. Ainsi, 
les boulangers, les marins, les ouvriers des chantiers navals, les facteurs, 
les chauffeurs d’autobus et de tramway, et même les agents douaniers, 
ont fait grève contre leur intolérable niveau de vie.

Que pensait le Morning Star de tout cela ? Simplement que ces 
grèves ” ont suivi la manifestation tapageuse organisée, le dimanche 
26 mai 1974, par l’ultra-gauche – manifestation que la troupe a dispersée 
avec des gaz lacrymogènes et des charges à cheval. ”

Des gaz lacrymogènes et des charges à cheval ! Comme au bon vieux temps 
 ! Les travailleurs ont pu mesurer la valeur de la ” démocratie 
” capitaliste ! Sans scrupule, le Star assimile les grèves de masse 
à des manifestations de ” gauchistes tapageurs “. Mais depuis 
quand les masses font-elles grèves pour le compte de ” gauchistes 
tapageurs ” ? C’est le langage, non pas d’un journal ouvrier, mais 
de la pire presse patronale. Nulle part le Star ne mentionne la revendication 
des grévistes : un salaire mensuel minimum de £110. Comment expliquer 
ce silence ?

C’est que le Gouvernement provisoire, dans lequel est entré le Parti 
Communiste, s’est opposé aux grèves, qui étaient la réponse des travailleurs 
au misérable salaire minimum que ce même gouvernement leur proposait.

La politique économique de la junte ” a été très bien accueillie 
par le patronat “, commente, avec une évidente satisfaction, le 
Financial Times du 29 mai 1974. Mais les travailleurs, qui vivent 
misérablement, ne sont pas en mesure de l’approuver, fut-ce dans l’intérêt 
de la ” démocratie “.

Les grévistes ont été couverts de boue par les médias (” la liberté 
de la presse “). Le général Galvao de Melo (un général ” démocratique 
” !) a déclaré à la télévision : ” Il est vrai que beaucoup 
de choses nous déçoivent, et l’ingratitude à l’égard de ce qui a été 
offert avec tant d’émotion et de dignité nous consterne. ” Que 
les travailleurs aient pris le droit de grève au sérieux – voilà l’ingratitude 
qui consterne nos ” généraux démocratiques ” !

En leur temps, les Mencheviks russes accusaient Lénine et Trotsky d’être 
des agents allemands au service des ” forces obscures ” de 
la réaction. La même vieille chanson nous a été chantée par les ” 
Mencheviks ” portugais.

Le CDE – l’organisation des ” démocrates ” portugais – a prévenu 
que ” l’ultra-gauche [était] en train de devenir l’alliée de la 
réaction. ” ( Morning Star du 29 mai 1974 ). La réaction 
est effectivement une menace. Mais d’où vient cette menace ? Le jour 
suivant, le Morning Star écrit : ” Les dangers de la situation 
actuelle sont apparus lorsque le président Spinola, chef de la junte 
militaire, a déclaré qu’il n’hésiterait pas à user de la force au besoin. 
” Ainsi, sans le vouloir, le Morning Star nous indique 
la vraie nature de Spinola : un représentant impitoyable des intérêts 
du capital.

La force apparente de Spinola provient du fait que la classe régnante 
a perdu le contrôle de la situation, cependant que la classe ouvrière 
n’est pas encore prête à prendre le pouvoir. En Bonaparte portugais, 
Spinola se tient dans l’espace laissé vacant, balançant entre les deux 
classes et les jouant l’une contre l’autre. Aux travailleurs, il promet 
la liberté ; aux capitalistes, il promet – plus sincèrement – que tous 
les ” excès de la liberté ” seront écrasés.

Malgré cette force apparente, le pouvoir de Spinola repose sur des bases 
fragiles, à savoir un équilibre instable entre les deux classes fondamentales. 
Une poussée décisive des organisations ouvrières balayerait le régime 
bonapartiste de Spinola et mènerait les travailleurs portugais au pouvoir, 
ce qui ébranlerait le monde entier. Cependant, les masses demeurent 
paralysées par leur propre direction.

La question principale reste celle des guerres en Afrique. Les travailleurs 
et les soldats portugais veulent la paix. Or la guerre se prolonge insupportablement. 
En dépit des négociations avec la Guinée-Bissau, l’armée portugaise 
a augmenté ses effectifs au Mozambique. Almeida Santos, ministre responsable 
des colonies, l’a récemment indiqué : ” Nous avons l’intention 
de continuer la guerre contre les guérilleros du Frelimo, au Mozambique, 
jusqu’à un accord de cessez-le-feu. ” Bien qu’ils réalisent que 
la situation est désespérée, et qu’ils seront certainement obligés de 
se retirer, les généraux s’accrochent toujours à l’espoir de maintenir 
un vestige de puissance portugaise en Afrique. Il semble qu’ils soient 
désormais prêts à abandonner la Guinée-Bissau, où leur échec est complet.

Cependant, l’année dernière, les richesses en pétrole et minéraux de 
l’Angola ont permis au Portugal de réaliser un surplus commercial de 
£104 millions – dont la plus grosse partie est allée financer les guerres 
au Mozambique et en Guinée. La tactique de Spinola consiste à tergiverser 
et à manœuvrer – sous couvert d’ ” autodétermination “.

Mais les guérilleros africains ne sont pas dupes. Le docteur Agostinho 
Neto, un leader du Mouvement Populaire de Libération de l’Angola, a 
répondu : ” Nous rejetons tout référendum organisé par le Portugal, 
lequel contrôle, en Angola, l’administration, l’armée et la police. 

Lamentablement, les représentants du Parti Communiste dans le gouvernement 
de Spinola manquent à leur devoir élémentaire : réclamer le retrait 
immédiat et sans condition de toutes les troupes portugaises postées 
en Afrique. Cunhal, le leader du PC, joue les feuilles de vignes ” 
de gauche ” pour le compte de la politique coloniale de la junte.

” Nous nous dirigeons vers une solution politique des guerres coloniales, 
basée sur l’autodétermination. La guerre coloniale est une question 
très complexe. La majorité du gouvernement, avec ici ou là quelques 
désaccords [!], partagent un même point de vue sur cette question. Il 
n’y a pas de solution militaire, mais seulement une solution politique. 
L’essentiel est de négocier, pour trouver les bases communes d’une solution. 
” (Morning Star, 20 mai 1974)

Ces lâches dérobades n’enlèvent rien au fait que les chefs portugais 
du PC ont abandonné leur rôle de leader des masses africaines et portugaises 
en lutte. Au lieu de l’unité avec les opprimés, ils ont choisi l’unité 
avec les oppresseurs.

Ceci dit, toute tentative, de la part de la junte, d’intensifier la 
guerre en Afrique entraînerait une fracture dans les forces armées – 
de la base jusqu’au sommet. La majorité des appelés sont favorables 
à la paix et constituent une arme on ne peut plus incertaine entre les 
mains des généraux. N’oublions pas que les capitalistes américains ont 
finalement dû se retirer du Vietnam, leurs soldats y étant démoralisés 
et ne voulant plus se battre.

Si les capitalistes portugais s’obstinaient, le même processus se développerait 
rapidement en Afrique. En quelques mois, ils seraient probablement contraints 
de reconnaître leur défaite. Les frénétiques négociations de Soares 
(leader du PS) en sont déjà une indication.

Les chefs du Parti Communiste offrent aux guérilleros africains… 
des négociations avec Spinola. Au même moment, ils demandent aux travailleurs 
portugais, qui se battent pour un salaire décent, ” du calme, de 
la prudence et de l’unité “. (Morning Star, 21 mai 1974) 
Enfin, les masses en lutte sont amalgamées à la mystérieuse ” ultra-gauche, 
qui pourrait ouvrir la voie aux forces réactionnaires. ” (Cunhal, 
cité dans le Morning Star, 21 mai 1974)

Si l’importance donnée par le PC à l’ ” ultra-gauche ” est 
risible, il serait erroné d’ignorer les dommages que ces derniers peuvent 
causer. Alors que des marxistes doivent se donner pour objectif de lutter 
patiemment pour gagner les militants du PC et du PS à leur programme, 
le sectarisme de l’ ” ultra-gauche ” ne peut que désorienter 
le mouvement. L’agitation futile et les aventures prématurées peuvent 
renforcer les forces de la réaction.

Les chefs du PC utilisent exactement les arguments des Mencheviks, en 
1917, qui accusaient les Bolcheviks d’aider la réaction. Or, en réalité, 
c’était la politique lâche des Mencheviks quipermettait à la droite 
de se regrouper et de porter des coups à la révolution. Seule la politique 
de classe des Bolcheviks, implacablement opposée à toutes sortes de 
politiciens capitalistes, a permis aux travailleurs de briser la réaction 
et de prendre le pouvoir.

Cunhal et compagnie ont à plusieurs reprises juré fidélité à leurs ” 
alliés ” capitalistes. Ainsi, le journal du PC portugais Avante 
écrit : ” L’absence d’unanimité de vues, et même l’existence de 
différences marquées sur certains problèmes essentiels, ne signifie 
pas que le Parti Communiste Portugais ne respectera pas scrupuleusement 
le compromis conclu avec les autres forces démocratiques, y compris 
le Mouvement des Forces Armées. ” (Morning Star, 25 mai 
1974) Au grand meeting organisé à Lisbonne, le 4 mai, par le PC, les 
orateurs ” ont condamné les tentatives de diviser et de tromper 
les travailleurs portugais, de formuler des revendications exagérées 
et de déclencher des grèves à tout prix. Tous les orateurs ont insisté 
sur le besoin de l’unité de la classe ouvrière, de son unité avec le 
reste du peuple, avec le mouvement démocratique et le Mouvement des 
Forces Armées. ” (Morning Star, 27 mai 1974)

En ce qui concerne les colonies, Cunhal a l’audace de remarquer qu’ 
” une partie des forces armées ne voit pas encore assez clairement 
[!] quels sont les moyens et les échéances de la résolution de ce problème. 
” Pourtant, dans la même édition du même journal, le nouveau chef 
des armées, Da Costa Gornes, a pour sa part fait toute la lumière sur 
cette question : ” Tant que les mouvements de libération n’auront 
pas jeté les armes “, a-t-il déclaré en arrivant à Luanda, ” 
la guerre continuera… “. Voilà le genre d’ ” autodétermination 
” que Spinola a en tête.

Les problèmes sociaux qui se posent aux travailleurs, aux paysans, aux 
soldats et à la jeunesse du Portugal ne peuvent pas être résolus sur 
la base du capitalisme. Si la politique des dirigeants du PC et du PS 
n’est pas remise en cause, il y aura inévitablement, dans un futur proche, 
des heurts sanglants.

Si les espoirs et les aspirations des masses sont déçus, une issue sanglante 
devient inévitable, comme la leçon du Chili nous l’a montré. La politique 
de la collaboration de classe qui se couvre sous le nom de ” Front 
Populaire ” a toujours mené la classe ouvrière aux plus terribles 
défaites.

La classe ouvrière britannique a depuis longtemps appris à ne pas accorder 
sa confiance aux promesses des politiciens libéraux du capitalisme. 
Ses seules grandes victoires ont toujours été obtenues par la lutte 
et le sacrifice des travailleurs eux-mêmes. Les travailleurs du Portugal 
en viendront rapidement aux mêmes conclusions.

  • Vive la Révolution Ibérique !
  • Défense du droit de manifester et de faire grève !
  • Des élections libres maintenant !
  • Paix immédiate en Afrique !
  • Aucun arrangement avec les politiciens capitalistes et aucune confiance en Spinola ! Armement des travailleurs pour la défense des droits démocratiques !
  • La terre aux paysans et les usines aux travailleurs !
  • Pour le gouvernement des travailleurs et des paysans !

Sur la base d’un tel programme de combat, les travailleurs 
portugais pourraient unir toutes les couches appauvries et opprimées 
de la société dans la transition du Février Portugais en Octobre Portugais, 
lequel pourrait avoir un effet bien plus décisif, sur l’histoire de 
l’humanité, que la Révolution russe elle-même.

juin, 1974

Alan Woods

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