Après la journée du 17 octobre 2026 : bilan et perspectives

21 octobre 2026

Les mauvais jours finiront

Et gare à la revanche 

Quand tous les pauvres s’y mettront 

La Semaine sanglante, de Jean-Baptiste Clément, 1871.

 

Une mobilisation massive, portée par la jeunesse

Le 17 octobre 2026 a rassemblé environ 800 000 personnes dans plus de 1 700 rassemblements à travers le pays. Cette journée est une des plus importantes en nombre et surtout en intensité dan 10 ans de pouvoir macroniste. Elle est portée depuis la rentrée de septembre par une jeunesse entrée en mouvement dans les lycées, à commencer par ceux des quartiers populaires, et les facultés, rejoints par d’autres catégories de la population, notamment syndicalistes, militants politiques, anciens gilets jaunes, parents en colère.

La révolte de la jeunesse populaire témoigne d’une crise sociale profonde. Sa colère puise ses racines dans le sombre futur que leur réserve la classe dominante d’aujourd’hui : un parcours scolaire toujours plus inégalitaire, un marché de l’emploi largement dominé par des contrats précaires, un départ à la retraite sans cesse repoussé, une échéance électorale présentant comme inéluctable l’arrivée de l’extrême droite au pouvoir, dans un contexte international où nous devrions nous préparer à la guerre, le tout dans une planète à +4°C. Que la jeunesse conteste massivement cet avenir : qui aurait pu le prédire ?

Le gouvernement n’a aucune réponse politique à apporter puisque n’importe quelle concession reviendrait à remettre en cause les contre-réformes menées ces 10 dernières années.

Cette contestation exprime la contradiction entre les besoins de la grande majorité et une politique qui sacrifie le travail, les services publics et le climat à la rentabilité du capital. À l’impasse qu’on lui désigne, la jeunesse oppose la lutte, et les communistes se placent à ses côtés.

Qui sont-ils pour donner des leçons de démocratie ?

Cette explosion de colère a été spectaculaire dans sa forme, avec des images qui tournent en boucle de barricades, de vitrines cassées, de véhicules et de bâtiments en flammes. Plus de 1500 magasins auraient été envahis et dévalisés d’une partie de leurs marchandises.

Pour légitimer la répression, le gouvernement cherche à diviser le mouvement entre « bons » et « mauvais » manifestants. C’est un piège : n’oublions pas que ceux qu’il voudrait ranger dans la catégorie des « manifestants pacifiques », le gouvernement les ignore tout autant. Leurs revendications ne sont ni entendues, ni reçues, ni satisfaites. Les tenants de la démocratie capitaliste ferment les yeux sur cette évidence : les voies démocratiques habituelles ont été étouffées par la macronie. Et c’est une des raisons qui expliquent la forme qu’a prise cette journée d’action.

Un simple regard en arrière suffit pour s’en convaincre : en 2019, les plus de 200 000 contributions des Cahiers de doléances faisant suite au mouvement des gilets jaunes ont été enterrés. En 2020, il en a été de même pour le rapport de la Convention citoyenne pour le climat. En 2023, les manifestations massives contre la réforme des retraites n’ont pas empêché son adoption par le 49.3. En 2024, les législatives ont placé le Nouveau Front Populaire en tête, et pourtant une série de Premiers ministres de droite ont été nommés. En 2025, plus de deux millions de signatures contre la loi Duplomb n’ont pas empêché son adoption pour l’essentiel. Plus loin dans le temps, le « non » majoritaire au référendum de 2005 avait déjà été contourné en 2008 par la voie parlementaire. Et ces gens-là viennent faire des leçons de morale sur la démocratie et les bons moyens de se faire entendre ?

Les institutions de la démocratie parlementaire capitaliste de la 5ème république ont toujours d’abord servi les intérêts du capital. Quand ni la rue, ni la pétition, ni le vote ne pèsent, nous devons comprendre que le patronat fait pression de toutes ses forces pour imposer une politique conforme à ses intérêts.

Cette évolution vers un pouvoir autoritaire ne tient donc pas à la personnalité de Macron. Elle trouve son origine matérielle dans la contradiction du capitalisme contemporain : le taux de profit ne peut être maintenu qu’au détriment des conquêtes sociales du passé, en revenant sur les concessions faites à la classe ouvrière. L’application du programme du patronat ne passe pas par le “dialogue social” mais par le passage en force. Dans ces conditions, quel que soit le gouvernement, exercer le pouvoir dans le cadre du capitalisme actuel demande un appel accru aux fonctions répressives de l’État, à savoir la police, la justice et l’armée. D’où la nécessité d’une rupture révolutionnaire. Pour ne pas être soumis aux diktats du patronat, il faudra s’emparer du pouvoir économique et politique.

Mais au fait, condamnez-vous les violences ?

Le pouvoir et les médias dominants concentrent le débat sur les « violences » pour détourner l’attention des causes réelles de la colère et discréditer le mouvement. Les cortèges se sont majoritairement déroulés dans le calme. Mais même les villes de tailles moyennes ont été, à un moment où un autre, le théâtre de scènes d’émeutes : affrontements avec la police, dégradations de mobilier urbain, vitrines fracassées, véhicules et bâtiments incendiés.

S’agit-il de violence ? N’oublions pas que la classe dirigeante est coutumière de la manipulation sémantique : les grévistes qui prennent “en otage” les usagers en sont une belle illustration.

Le terme de violence est tout aussi chargé politiquement. Qui l’exerce, qui la subit, qui en définit son contenu sont des questions de rapport de force politique. Son usage dominant permet de recouvrir sous un seul mot des actes très différents. On peut les regrouper en 2 catégories : la dégradation de biens et les atteintes à la personne.

Ce qu’ils appellent violence, c’est, dans l’immense majorité de cas, de la dégradation de biens ciblés pour ce qu’ils ont de symbolique. Pour ce qui est présenté comme des atteintes à la personne, il s’agit, là aussi dans l’immense majorité des cas, d’actes envers des forces de l’ordre à l’arsenal pléthorique envoyées au contact des manifestants pour les réprimer. Donc des actes en réaction à cette violence policière.

Réduire ces actions à de la délinquance, à de simples “casseurs” c’est vouloir s’épargner la peine de réfléchir. Nous aurions tort aussi de surestimer le poids de la police et de ses agents. Évidemment que la police infiltre le mouvement et fait de la provocation. Mais quand les mêmes actions se répètent partout en France, il faut les prendre pour ce qu’elles sont : des actes à forte signification politique.

Pour les comprendre et se positionner, il faut savoir poser les bonnes questions. Demander si on est « pour ou contre la violence ? » de manière abstraite est absurde. Nous pouvons être en désaccord avec une partie de ces actions lorsqu’elles font partie d’une stratégie revendiquée et nous l’assumons. Ce n’est pas pour des questions de morale abstraite ou de concession face à la pression du gouvernement. C’est parce que nous pensons qu’elles peuvent mener à une impasse. C’est donc sur le terrain politique que nous avons à engager le dialogue avec celles et ceux qui y recourent.

Selon le contexte, une même action peut s’avérer pertinente ou contre-productive. Pour ne citer que quelques exemples : les barricades ont un intérêt pour protéger un cortège. Le mobilier urbain peut servir à construire une barricade, y compris en flammes. Mais la stratégie de confrontation systématique avec la police à laquelle nous a habitués le cortège de tête ces dernières années crée des points de fixation stériles, là où des cortèges mobiles ont l’avantage d’être plus imprévisibles et difficiles à gérer pour les forces de l’ordre.

Les dégradations d’abribus, du mobilier urbain bénéficiant principalement aux jeunes et aux précaires, semblent vides de contenu subversif. Les pratiques de « l’auto-réduction », la casse de vitrines d’enseignes capitalistes pour s’emparer de marchandises, sont vouées à être instrumentalisées avec facilité par la classe dominante. Mais dans un contexte propice, le saccage d’une boutique Louis Vuitton ou d’autres marques réservées aux ultra-riches peut attirer la sympathie de la population.

Pour ce qui est de la journée du 17 septembre, il semblerait que certaines actions aient exposé inutilement ses participants à des arrestations, en particulier celles et ceux avec peu d’expérience, et offert au pouvoir le prétexte d’une répression accrue, tout en éloignant une partie de la population d’un mouvement de révolte légitime. Mais les actions de cette journée ne sont pas le résultat d’une stratégie délibérée et coordonnée. Elles sont l’expression d’une explosion sociale, d’un débordement de toutes les composantes de la gauche française, y compris de ses franges autonomes.

Cette situation s’explique en partie par l’affaiblissement des organisations syndicales et politiques du mouvement ouvrier et l’échec des formes de mobilisation des années précédentes, ainsi que par la colère accumulée par des années de mépris et de discriminations raciales, la répression féroce contre des adolescents depuis septembre et la réalité du quotidien pour une partie croissante de la population qui a le sentiment d’être dos au mur, de n’avoir plus rien à perdre.

De ce point de vue, condamner sans réserve les violences comme l’exige le pouvoir revient à condamner le mouvement. C’est pour ça qu’il insiste tant : il voudrait nous voir demander pardon, pardon pour le désordre, pardon pour la révolte. Se considérer comme un(e) militant(e) révolutionnaire n’oblige pas à partager la totalité des actes réalisés lors d’un mouvement révolutionnaire ou de révolte. Cette prétention nous impose cependant de nous y impliquer au mieux pour avancer vers la victoire. Et donc de ne pas nous en détourner sous prétexte d’impureté. L’important est la suite du mouvement : nous devons contribuer à le faire avancer le plus loin possible en y apportant un programme d’action communiste.

Par conséquent, nous n’avons pas à condamner en bloc les “violences” des manifestants, pas plus que nous avons à appeler au retour au calme. Pour la majorité d’entre nous, cela signifie le retour aux humiliations quotidiennes, aux violences ordinaires, aux privations et frustrations, un retour au « calme » des souffrances endurées dans le silence.

Ce que nous condamnons, en revanche, ce sont les violences du capitalisme et de ses partisans. Nous condamnons l’hypocrisie de celles et ceux qui versent une larme indignée devant une poubelle qui brûle mais qui nous relaient des discours qui visent à nous préparer à la guerre, ou qui justifient les violences du génocide à Gaza, passent sous silence les morts au travail ou qui portent des politiques environnementales destructrices et cancérigènes, encouragent les violences policières, soutiennent un système qui porte en lui exploitation, guerre et dévastation de nos écosystèmes. Ces personnes-là attribuent davantage de valeur aux marchandises qu’à celles et ceux qui les produisent.

Le pouvoir à la recherche de boucs émissaires

Les plateaux de télévision et les réseaux sociaux regorgent de théories complotistes présentant « l’ultra gauche » et les membres de LFI comme les grands organisateurs du « chaos ». Certains politiques comme Retailleau vont jusqu’à lancer des appels à l’interdiction du mouvement de Jean-Luc Mélenchon. Selon des témoignages recueillis par Mediapart, le gouvernement a donné des consignes aux services de renseignement pour incriminer LFI dans le « désordre » en cours. C’est une manière pour la majorité politique au pouvoir de se dédouaner de ses responsabilités dans la crise actuelle, tout en cherchant à affaiblir son principal adversaire.

Les communistes ne peuvent en être surpris : il y a 40 ou 50 ans, c’est le PCF qui aurait été pris pour cible. Nous devons être solidaires des militants LFI présents sur le terrain qui font face à ces attaques indignes : en les visant, elles visent toute la gauche organisée.

Maintenir la pression, construire la grève

Nous devons composer avec la réalité telle qu’elle est et non pas telle que nous désirons qu’elle soit.  Il n’y a jamais eu et n’y aura jamais un mouvement de masse « pur ». La journée du 17 octobre ne correspond pas à l’image que l’on se fait des grèves de 1968 ou  de 1936, de l’insurrection de 1871 ou des barricades de 1848 ? C’est que cette mémoire est idéalisée, nous avons tendance à faire de ces événements des mythes avec ses héros et ses méchants. En vérité, les déferlements révolutionnaires sont contradictoires. Elles portent en elles la beauté de ce qui veut advenir et la laideur de ce qui les a vues émerger. L’un ne va pas sans l’autre.

Tout le monde connaît ce slogan répété souvent, parfois sans trop y croire : « Partage du temps de travail, partageons les richesses » ou alors « ça va péter, ÇA VA PÉTER ! » Eh bien, on ne peut invoquer l’orage sans le tonnerre. Le 17 octobre était une sérieuse détonation, une menace pour quelques-uns, un espoir pour beaucoup d’autres.

Mais une détonation ne suffit pas. Le mouvement amorcé par la jeunesse a ouvert une brèche : elle a fait entrer la colère dans le débat, elle a mis le pouvoir en difficulté. Ce qu’elle ne peut pas faire seule, c’est arrêter la machine. Celles et ceux qui produisent la richesse, eux, le peuvent : une grève vraiment générale pourrait paralyser l’économie, fait perdre de l’argent au patronat, créer un rapport de force beaucoup plus favorable au mouvement. C’est pourquoi notre tâche est double : maintenir la pression, et construire la grève générale.

L’intersyndicale appelle à la grève interprofessionnelle contre 54 milliards d’euros de coupes budgétaires, pour le 5 novembre. Donnons-lui des objectifs qui fassent converger les luttes, élargissons le champ des possibles.

À bas Macron, son gouvernement et le système qu’ils servent !

Des moyens pour l’école et les services publics, pas pour l’armée ou les entreprises privées !

Arrêt immédiat de la répression et des violences policières : désarmement, interdiction des grenades, dissolution des BRAV-M !

Le report de l’âge de la retraite : c’est toujours non ! Abrogation de la loi Borne et retraite à 60 ans !

Maintenons la pression et construisons la grève du 5 novembre !

Soutenons les appels à un Acte II dès le 24 octobre et les initiatives pour encourager la mise en grève le 5 novembre !

Boris Campos, PCF Lorient

 

 

 

 

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