À la fin août 2026, alors que notre classe sociale subit une dégradation continuelle des conditions de vie et de travail, Marine Le Pen et le Rassemblement National ont remis sur le devant de la scène leur projet de pénaliser le port du foulard dans l’espace public, via un référendum, en cas de victoire à la présidentielle de 2027. Le dispositif défendu par le député RN Jean-Philippe Tanguy consisterait notamment à sanctionner financièrement les femmes qui le portent. En 2012, Le Pen avait déjà défendu une interdiction beaucoup plus large des signes religieux ostensibles dans l’espace public ; aujourd’hui, la cible est explicitement le foulard présenté comme « islamiste ».
La proposition de Marine Le Pen d’interdire le port du voile dans l’espace public n’est pas une question secondaire de « costume ». Elle pose une question beaucoup plus fondamentale : qui a le pouvoir de décider de l’apparence des femmes et, surtout, quelles femmes doivent être soumises au contrôle de l’État ?
En tant que communistes, notre problème n’est pas de discuter si le voile est « progressiste » ou « réactionnaire » en soi. Il faut plutôt nous demander : quelle classe sociale, quel État et quels rapports de domination se trouvent derrière la volonté de réglementer le corps des femmes ?
Tout d’abord, certains avancent comme argument les mœurs ou l’histoire française. Mais justement, l’histoire française fournit à cet égard un rappel particulièrement intéressant : les femmes françaises ont pendant des siècles porté des coiffes, des fichus, des bonnets, des voiles et autres couvre-chefs, sans que personne n’y voie une menace ni pour la République ni pour soi-même.
Le voile n’est pas arrivé en France avec l’islam
L’image d’une France historiquement constituée de femmes circulant tête nue est un mythe.
Pendant une très longue période, les femmes en général et les femmes françaises en particulier ont porté des couvre-chefs. Le terme même de coiffe recouvre une multitude de pratiques régionales. Les collections de la Bibliothèque nationale de France documentent ainsi des coiffes féminines françaises du Moyen Âge jusqu’à une époque très récente.
Dans les campagnes françaises, le fichu et la coiffe ont encore été des éléments ordinaires du vêtement féminin jusqu’à récemment.

Au XVIIIᵉ et au XIXᵉ siècle, les formes changent : bonnets, fichus, coiffes, cornette, chapeaux, rubans et autres couvre-chefs se succèdent. Le costume féminin n’est donc absolument pas réductible à l’idéal contemporain de la femme française « tête nue ».
La différence fondamentale est évidemment que le foulard musulman contemporain est devenu un marqueur politique et religieux dans le débat français, tandis que les anciennes coiffes ont été transformées en patrimoine folklorique.
C’est une distinction historiquement importante : un morceau de tissu ne possède pas une signification politique éternelle. Sa signification dépend du contexte social dans lequel il est porté.
Et la tradition chrétienne ?
Il est encore plus difficile de présenter le voile comme une invention spécifiquement musulmane lorsqu’on connaît les textes chrétiens.
Dans la Première épître aux Corinthiens, chapitre 11, Paul écrit explicitement : « Je veux cependant que vous sachiez que le chef de tout homme c’est le Christ, que le chef de la femme, c’est l’homme, et que le chef de Christ, c’est Dieu. Tout homme qui prie ou prophétise la tête couverte déshonore sa tête. Toute femme qui prie ou prophétise la tête non-couverte (voilée), déshonore sa tête ; elle est comme celle qui est rasée. Si une femme ne se voile pas la tête, qu’elle se coupe aussi les cheveux. Or, s’il est honteux à une femme d’avoir les cheveux coupés ou la tête rasée, qu’elle se voile. L’homme ne doit pas se couvrir la tête, parce qu’il est à l’image de la gloire de Dieu, tandis que la femme est la gloire de l’homme. En effet, l’homme n’a pas été tiré de la femme, mais la femme de l’homme. C’est pourquoi la femme doit, à cause des anges, avoir sur la tête un signe de sujétion. ».

On peut difficilement être plus clair : l’idée selon laquelle une femme chrétienne doit couvrir sa tête possède une très ancienne source textuelle chrétienne. Cela a longtemps justifié le port d’un voile ou d’un couvre-chef chez les femmes chrétiennes, notamment dans les églises, et ce jusqu’à une période récente.
Il faut toutefois éviter un anachronisme : Paul ne donne pas nécessairement une prescription identique au foulard musulman contemporain et son propos concerne spécifiquement la tenue pendant la prière ou la prophétie. L’histoire des pratiques chrétiennes est par ailleurs beaucoup plus diverse que ne le laisserait penser une lecture littérale de ce passage.
Mais c’est justement ce qui rend cette connaissance intéressante : le principe de la couverture féminine de la tête n’est nullement une spécificité de l’islam.
Les femmes juives : une tradition encore plus explicite
Le cas de la tradition juive est particulièrement révélateur.
Dans la Torah (Ancien Testament), le livre des Nombres évoque la procédure de la sota (femme soupçonnée d’adultère), où le prêtre « défait les cheveux de la femme ». La tradition en a déduit l’obligation pour les femmes mariées de se couvrir les cheveux en public, interprétée comme un signe de pudeur et de respect.
Dans le traité Ketubot du Talmud, le fait pour une femme de sortir avec la tête découverte est discuté comme une transgression des « coutumes des femmes juives ». Le texte demande : « Qui est considérée comme une femme qui transgresse les préceptes des femmes juives ? Celle qui sort avec la tête découverte… ». On voit là qu’une femme mariée ne doit normalement pas sortir les cheveux découverts.
Dans la Torah (Ancien Testament), Rebecca, au moment où elle rencontre Isaac (son futur époux à ce moment), « prit son voile et s’en couvrit ».
Dans un autre passage, Jacob (le fils d’Isaac) croit, en épousant une femme, se marier avec Rachel, mais découvre, le soir venu, qu’il se retrouve marié avec Léa, la sœur de Rachel.
Il faut cependant être précis : toutes les femmes juives, à toutes les époques, n’ont évidemment pas porté le même type de voile, et les pratiques ont considérablement varié selon les communautés et les périodes. Cependant, le couvre-chef (foulard, perruque, etc.) reste une norme dans de nombreuses communautés juives.
Dans la tradition musulmane, plusieurs versets du Coran sont invoqués pour justifier le hijab (voile qui laisse apparaître le visage et les mains), appelant les croyantes à « rabattre leur voile sur leurs poitrines », pour être reconnues et ne pas être offensées.
Autrement dit, si certains veulent faire du foulard un symbole religieux intrinsèquement incompatible avec la culture française, il faudrait expliquer pourquoi une tradition juive ancienne de couverture des cheveux et une tradition chrétienne de couverture de la tête seraient compatibles avec « la France », tandis que la pratique musulmane serait, elle, étrangère à celle-ci.
Il n’y a que les intellectuels hypocrites pour avancer cet argument. Et c’est d’autant plus hypocrite que ce sont les textes (chrétiens) de Paul qui présentent d’un point de vue théologique la femme comme sujette de l’homme.
Le problème n’est donc pas le morceau de tissu.
La véritable question n’est pas : « Le voile est-il bon ou mauvais ? » mais plutôt : « Dans quelles relations sociales cet objet prend-il sa signification ? ».
Et pour préciser les choses, un foulard porté par une salariée musulmane française peut être : une pratique religieuse ou une tradition familiale ou une affirmation identitaire ou une contrainte familiale ou une conviction personnelle mûrement réfléchie ou plusieurs de ces choses simultanément.
Pour aborder le sujet dans sa complexité, il serait aussi absurde de prétendre que toutes les femmes voilées sont « émancipées » que de prétendre que toutes sont « opprimées ».
Mais une chose est certaine : faire de l’État l’arbitre de la tenue vestimentaire des femmes ne constitue pas une politique d’émancipation en soi.
Selon nous, le raisonnement devrait être inverse : l’État doit donner aux femmes les moyens matériels de leur autonomie. Et c’est aux femmes de décider de la façon dont elles s’habillent !
Une femme qui dépend économiquement de son mari n’est pas véritablement libre parce que l’État lui a ordonné d’enlever son foulard. Une femme qui risque de perdre son emploi parce qu’elle porte un foulard n’est pas davantage libérée par cette interdiction. Une femme pauvre, précaire ou discriminée ne devient pas plus libre parce qu’une nouvelle police des vêtements intervient dans sa vie quotidienne. Bien au contraire, une femme pourrait, si l’État agissait de cette manière, être ainsi prise « entre deux feux », tout en étant bouleversée par rapport à ses choix propres.
Même en prenant l’argument qui consiste à présenter le voile comme étant un objet d’autorité patriarcale, l’émancipation ne consiste pas à remplacer l’autorité patriarcale de la famille par l’autorité vestimentaire de l’État.
Une vieille opération politique : transformer une question sociale en question culturelle
Dans une société capitaliste traversée par les inégalités, le débat politique devrait porter sur les salaires, le logement, les services publics, les conditions de travail, les discriminations à l’embauche ou l’accès à l’éducation. Or, loin de s’attaquer à ces sujets comme une urgence, le RN lance le sujet du voile qui permet de déplacer le conflit vers une question immédiatement visible : le corps d’une femme musulmane dans la rue.
Le mécanisme est politiquement efficace. La haine se nourrit souvent de choses simples.
On prend une question complexe — immigration, intégration, religion, patriarcat, discriminations — et on la condense dans un objet immédiatement reconnaissable : le voile.
Le RN transforme une partie des travailleuses, issues pour une part de l’immigration, en problème national. Le glissement est classique : de la contradiction sociale (précarité, chômage, inégalités) vers une contradiction culturelle (Français de souche contre musulmans « incompatibles »).
C’est précisément là que nous devons être un rempart infranchissable : ne pas laisser une fraction de la classe laborieuse être transformée en bouc émissaire culturel. Là où l’ennemi tente de créer de la division entre les travailleurs, nous devons rappeler que, au-delà des religions ou des couleurs, l’union nous rendra plus forts.
Cela ne signifie nullement qu’il faudrait nier l’existence du patriarcat ou défendre toutes les pratiques religieuses. Au contraire : une politique socialiste ou communiste devrait combattre simultanément le patriarcat familial, le dogmatisme religieux, le racisme et l’exploitation capitaliste.
Mais elle devrait le faire en renforçant l’autonomie réelle des femmes, pas en les punissant pour leurs vêtements.
La « libération » ne peut être imposée
Il existe d’ailleurs une contradiction fondamentale dans le discours qui prétend libérer les femmes en leur imposant de retirer un vêtement.
Si une femme est réellement contrainte par son mari ou sa famille ou son entourage de porter un voile, elle doit pouvoir l’enlever sans subir de violence, de menace ou de pression. Et dans ce cas l’État a le devoir de la protéger.
Mais si elle choisit elle-même de le porter, pourquoi son émancipation devrait-elle consister à lui retirer cette possibilité ?
La question de la liberté ne peut pas être simplement : « Quel vêtement porte-t-elle ? », c’est une façon très dirigiste finalement d’aborder la notion de liberté. Elle doit plutôt être : « De quels moyens dispose-t-elle pour décider elle-même de sa vie ? »
Cela implique l’indépendance économique, l’éducation, l’accès au travail, la protection contre les violences, des services publics solides, le droit au logement et l’égalité devant l’emploi. Une femme placée dans ces conditions peut à ce stade décider de porter un foulard ou de ne pas en porter.
En définitive, toutes ces conditions de vie, le RN ne pourra les faire progresser sans s’attaquer à la classe dirigeante, dont il défend en réalité les intérêts. Le voile est ainsi levé sur la véritable nature du RN : c’est un parti qui représente les intérêts de la classe bourgeoise, en créant de la division parmi les travailleurs, par des diversions sur des boucs-émissaires.
Une étrange conception de la laïcité
Enfin, il existe une contradiction historique dans l’argument du RN. La laïcité française repose sur la séparation entre l’État et les cultes et sur la liberté de conscience. Elle ne signifie pas historiquement que toute personne doit être débarrassée de tout signe religieux lorsqu’elle sort de chez elle.
D’ailleurs, le projet actuel de Marine Le Pen est lui-même révélateur : alors que sa proposition de 2012 visait les signes religieux ostensibles de manière générale et pouvait notamment viser le voile comme la kippa dans les espaces publics, la proposition actuelle cible spécifiquement le foulard qualifié d’« islamiste ».
On passe donc de la prétention à une neutralité générale à une intervention particulière contre une pratique associée à une population déterminée. Ce changement dans l’angle d’attaque de Marine Le Pen est significatif. La laïcité apparaît comme un beau prétexte pour attaquer les femmes musulmanes. Marine Le Pen utilise la laïcité comme marqueur identitaire lui permettant ainsi de consolider une base électorale xénophobe.
Quelle doit être notre position dans ce débat ? Une position marxiste conséquente ne devrait ni idéaliser le voile ni diaboliser celles qui le portent.
Nous posons deux principes simples. Premièrement : aucune femme ne doit être contrainte de se voiler. Ni par son mari, ni par sa famille, ni par un groupe religieux, ni par l’État. Deuxièmement : aucune femme ne doit être contrainte de se dévoiler. Ni par son mari, ni par sa famille, ni par un groupe religieux, ni par l’État.
Entre ces deux propositions se trouve une conception beaucoup plus exigeante de l’émancipation : le droit pour les femmes de disposer réellement de leur propre corps. Notre approche appelle à lutter contre les causes matérielles de toute oppression : précarité, discriminations, exploitation.
Et l’histoire française elle-même devrait nous rendre prudents avant de prétendre que le foulard serait une anomalie étrangère. Pendant des siècles, les Françaises ont porté coiffes, bonnets, fichus et voiles ; les traditions chrétiennes ont prescrit la couverture de la tête des femmes ; la tradition juive a développé des prescriptions très explicites concernant les cheveux des femmes mariées. Le foulard musulman n’est donc pas une invention surgie de nulle part dans la France contemporaine. Ce qui est nouveau, ce n’est pas qu’une femme se couvre la tête. Ce qui est nouveau, c’est que son foulard soit devenu l’objet d’une bataille politique nationale et que l’État prétende décider quelles femmes ont le droit ou pas de sortir dans la rue avec les cheveux couverts.
D’un point de vue marxiste, la question essentielle n’est donc pas de savoir si l’on préfère voir les femmes voilées ou dévoilées. Elle est beaucoup plus radicale : une société qui prétend libérer les femmes doit-elle commencer par leur apprendre comment elles doivent s’habiller ? Ou par leur donner les moyens matériels de décider elles-mêmes ? La réponse devrait être évidente : l’émancipation des femmes ne peut être obtenue en faisant de leur corps un nouveau territoire de police vestimentaire, mais par la transformation de leurs conditions de vie et de travail.
