Dans l’ombre du capitalisme français émerge désormais une nouvelle figure de l’offensive réactionnaire, celle du milliardaire engagé․ Alors que les services publics s’effondrent, que les salaires stagnent et que la précarité se propage toujours plus, certains milliardaires français font le choix d’investir leurs richesses dans la conquête idéologique et politique du pays․ Parmi eux se trouve Pierre-Édоuard Stérin, devenu milliardaire grâce aux bénéfices de son entreprise de coffrets cadeaux Smartbоx․ Ce dernier s’est fixé une mission précise : soutenir l’ascension des forces les plus conservatrices de la scène politique française․
Ses convictions idéologiques sont clairement assumées : ultralibéralisme économique, catholicisme traditionaliste et hostilité affirmée envers l’immigration, l’« assistanat » ou encore ce qu’il appelle le « wokisme ». Ce catholique fervent, opposant au droit à l’IVG, œuvre pour « la promotion du Christ » et déclare ne viser rien de moins que la béatification. Il affirme également qu’une de ses actions prioritaires en France est de soutenir la natalité de bébés « de souche européenne ». Stérin détient des parts dans de multiples sociétés françaises ou étrangères, comme Cités Immersives Holding qui gère la Cité Viking de Rouen, ou le Canon Français, qui organise de grands banquets traditionalistes prétendument apolitiques dans plusieurs villes de France. Il est également à la tête du Fonds du Bien Commun qui finance de très nombreuses associations, instituts et congrès, tout son système formant un réseau tentaculaire.
Exilé fiscalement en Belgique, Stérin consacre aujourd’hui une part significative de son immense fortune à ce qu’il appelle la « bataille culturelle ». Derrière cette expression se cache une stratégie politique assumée : déplacer progressivement et durablement le centre de gravité du débat public vers des positions nationalistes, ultralibérales et réactionnaires.
Son instrument principal porte un nom qui en dit long : Périclès. L’acronyme de ce projet est lui-même un programme : Patriotes, Enracinés, Résistants, Identitaires, Chrétiens, Libéraux, Européens, Souverainistes. Une synthèse idéologique où se mêlent nationalisme identitaire, catholicisme traditionaliste et défense acharnée du capital.
Le projet Périclès, lancé en 2023, prévoit environ 150 millions d’euros d’investissements sur dix ans pour soutenir des médias, des formations politiques, des structures de formation et des associations destinés à diffuser une vision conservatrice de la société.
La particularité de Périclès tient à sa méthode : plutôt qu’un parti, il s’agit d’un dispositif d’influence transversal. L’objectif n’est pas simplement de financer quelques initiatives médiatiques. Think tanks, écoles de formation politique, médias en ligne, influenceurs et associations locales sont soutenus pour former un véritable écosystème idéologique. L’ambition affichée est de constituer une « réserve d’hommes de pouvoir », c’est-à-dire une réserve de cadres et de responsables prêts à occuper des postes clés dans l’administration, les collectivités ou les institutions. Autrement dit : préparer la relève politique d’une droite radicalisée, capable de penser le monde du point de vue du capital, de diffuser sa vision réactionnaire comme une évidence naturelle et surtout de gouverner dès que les circonstances électorales le permettront. Cette élite n’est pas neutre, elle est conçue comme un instrument de stabilisation de l’ordre social. Ce projet s’inscrit dans une dynamique plus large de rapprochement entre certaines grandes fortunes et les forces de droite radicale. Des rencontres politiques et médiatiques ont ainsi été organisées pour promouvoir une « union des droites », rassemblant conservateurs et extrême droite autour d’un programme libéral et identitaire. Nous sommes ici face à une stratégie de classe parfaitement consciente d’elle-même.
Ce projet n’est pas un simple engagement personnel. Il ne doit pas être analysé comme une dérive individuelle ou une excentricité de milliardaire. Il illustre une tendance bien plus profonde : l’entrée massive de grandes fortunes dans la bataille politique. Après l’empire médiatique de Vincent Bolloré, qui a profondément transformé une partie du paysage audiovisuel français, le projet Périclès constitue une nouvelle étape de cette offensive et marque un tournant : celui d’un capitalisme politique qui ne délègue plus mais intervient directement dans la production du pouvoir. Il ne s’agit plus seulement d’influence mais de planification de la domination. L’objectif est clair : peser sur les idées, les médias et la formation des élites afin d’établir une hégémonie culturelle conservatrice, en menant l’assaut contre les droits sociaux, les minorités et toute perspective d’égalité réelle. Cette stratégie puise directement son inspiration dans certains modèles étrangers, notamment américains, où de puissantes fondations financées par des milliardaires façonnent depuis des décennies le paysage politique.
Le problème posé par ces initiatives dépasse largement la personne de Stérin. Il est révélateur d’un déséquilibre démocratique fondamental : quand une poignée de milliardaires peut mobiliser des centaines de millions d’euros pour influencer la vie politique, l’égalité citoyenne devient une fiction. Ce type de projet cible profondément les conquêtes sociales, les mouvements d’émancipation, les formes d’organisation des classes dominées. Il est l’expression d’une logique, celle d’un capitalisme en quête de stabilisation autoritaire.
Pendant que les organisations syndicales peinent à financer leurs activités et que les associations populaires font face à la baisse des subventions publiques et survivent grâce au bénévolat, certains acteurs disposent de ressources quasi illimitées pour diffuser leurs idées, former leurs cadres et préparer leurs victoires électorales. La bataille politique se joue alors de moins en moins sur le terrain du débat démocratique, et de plus en plus sur celui de la puissance financière.
Les promoteurs de Périclès parlent volontiers de « redressement civilisationnel », de « racines chrétiennes » ou de « défense de l’identité ». Mais derrière ces mots se cache aussi une réalité beaucoup plus prosaïque : la défense d’un ordre social profondément inégalitaire. En effet, les idées portées par ces réseaux s’accompagnent presque toujours d’un programme économique très clair : baisse des impôts pour les plus riches, dérégulation économique, remise en cause du système de protection sociale et affaiblissement des contre-pouvoirs syndicaux. Autrement dit, sous couvert de guerre culturelle, c’est une offensive politique du capital qui se prépare.
Face à cette stratégie de long terme, la gauche sociale et les mouvements populaires se retrouvent confrontés à un défi majeur. À l’heure où les inégalités explosent et où les services publics sont fragilisés, l’offensive de ces milliardaires militants pose une question démocratique majeure : jusqu’où la richesse privée peut-elle peser sur le destin politique d’un pays ? Car dans cette nouvelle guerre des idées, l’extrême droite ne se contente plus de vouloir conquérir les urnes : à l’aide de mécènes prêts à investir des centaines de millions, elle prépare patiemment et sournoisement son accession au pouvoir.
Élodie Bénard
PCF Agen
