Dans le département du Pas-de-Calais, la stratégie d’implantation du Rassemblement national a malheureusement porté ses fruits. Fort de dix députés sur douze, le RN ne détenait jusqu’alors que deux villes, Hénin-Beaumont, 25 688 habitants, conquise en 2014 par Steeve Briois et Bruay-la-Buissière, 21 424 habitants conquise en 2020 par Ludovic Pajot.
Tous deux ont été réélus sans coup férir dès le premier tour des élections municipales, à plus de 77 % pour Steeve Briois et à 81 % pour Ludovic Pajot malgré de multiples polémiques : expulsion d’associations culturelles, sanctions contre des syndicalistes, attaques contre la presse et procédures-bâillon visant des opposants.
Steeve Briois et Ludovic Pajot réussissent aussi à faire élire dès le premier tour plusieurs de leurs fidèles dans les villes du voisin minier du Pas-de-Calais : A Drocourt, petite ville de 3 000 habitants voisine d’Hénin-Beaumont, la chargée de communication de la ville d’Hénin-Beaumont, Séverine Bricourt, 26 ans, visage de la web-télé de la municipalité frontiste, « Hénin Actu » l’emporte face au communiste Bernard Czerwinski, maire depuis 1995 ; à Marles-les-Mines, le jeune Mason Moreau proche collaborateur de Ludovic Pajot bat la maire sortante Karine Deruelle qui avait succédé au socialiste Eric Edouard après son décès en 2023.
Conquise par les communistes en 1945, Marles-les-Mines avait été perdue en 2020 après le retrait de Marcel Coffre, élu depuis 1992 et qui ne se représentait pas.
Outre Drocourt et Marles-les-Mines, l’extrême droite parvient aussi à s’emparer de Harnes et de Houdain restées communistes respectivement jusqu’à en 2008 et en 2014 avant d’être prises par les socialistes.
Longtemps bastion communiste, Harnes était dirigée depuis 2008 par le socialiste Philippe Duquesnoy, qui ne se représentait pas. Socialistes et communistes avaient formé un ticket pour les élections départementales de 2021 et étaient parvenus à reconquérir le canton face au frontiste Anthony Garénaux, directeur de cabinet de Steeve Briois à Hénin-Beaumont. C’est Sébastien Lysik, un des adjoints de Philippe Duquesnoy qui portait la liste d’union de la gauche aux municipales face à Anthony Garénaux, mais la liste de gauche souffrait de la concurrence d’une autre liste, menée par Corinne Taté, ex-communiste et ex-insoumise à la tête d’une liste divers-gauche. La concurrence entre les deux listes de gauche aura profité au RN dont la première mesure a été d’enlever le drapeau européen et le drapeau ukrainien de la mairie de Harnes.
Le RN s’empare aussi du bastion socialiste de Loison-sous-Lens.
La professionnalisation du RN
Partout, le profil des candidats RN était identique : une majorité d’hommes, jeunes, collaborateurs de cabinet de Steeve Briois, de Ludovic Pajot ou chefs de service à Hénin-Beaumont ou Bruay-La Buissière, ou encore assistants parlementaires de députés RN ou du sénateur RN Christopher Szczurek.
La conquête d’Hénin-Beaumont en 2014 a fait tâche d’huile : elle a servi de vitrine au RN. Elle lui a permis de former et de professionnaliser des cadres et de les envoyer à la conquête des villes voisines. Les succès électoraux du RN dans le Pas-de-Calais aux législatives de 2022 et de 2024 lui ont fourni une armée d’assistants parlementaires jeunes, ambitieux, payés pour faire de la politique et dont le profil tranchait avec celui de maires sortants parfois fatigués.
Le discours du RN sur le changement a fait le reste…
Le prix des divisions
Au second tour, d’autres municipalités communistes ou socialistes sont tombées : à Billy-Montigny, 8 000 habitants, dirigée par le communiste Bruno Troni, qui avait succédé à son père Otello Troni en 1999, Yanis Gaudillat, un jeune assistant parlementaire RN de 21 ans l’emporte malgré le désistement de la liste de l’ex-adjoint socialiste Joël Rolland qui se présentait en alternative à Bruno Troni et avait concentré ses attaques contre le maire communiste. Scénario similaire à Oignies : la maire sortante socialiste, Fabienne Dupuis, est battue au second tour par François Vial, formé à Hénin-Beaumont, conseiller municipal RN de Oignies depuis 2014 et conseiller départemental RN depuis 2015 qui l’emporte malgré le retrait de la liste de Florian Grébeau.
A Grenay, bastion communiste, dirigé par Christelle Buissette, c’est la division des communistes qui offre la commune au RN sur un plateau. Professeure de SVT et adjointe à l’éducation, la communiste Christelle Buissette avait succédé en 2023 à Christian Champiré, un professeur d’histoire-géographie, ancien membre du secrétariat académique du SNES, et « stalinien » revendiqué, à la pointe du combat pour la libération de Georges-Ibrahim Abdallah. Déterminé à réussir sa succession, Christian Champiré expliquait à l’époque s’être toujours battu pour la retraite à 60 ans et mettre ses actes en accord avec ses principes en passant le relai à son adjointe pour la fin du mandat. Sauf qu’un an plus tard, l’ancien maire, l’ancien semblait regretter sa décision et se lançait dans une guérilla incessante contre la nouvelle maire.
Exclu de la section communiste de Grenay, l’ancien maire communiste a présenté une liste dissidente contre la liste communiste et s’est maintenu en triangulaire, offrant ainsi la ville à la frontiste Daisy Duveau… dont la première décision aura été de faire retirer la plaque rendant hommage à Georges-Ibrahim Abdallah au square de l’amitié.
Outre Billy-Montigny, Oignies et Grenay, le RN s’empare au second tour de Lillers, de Courcelles-lès-Lens et de Liévin. La victoire du frontiste Dany Paiva à Liévin est un coup de tonnerre, dans la cinquième ville du Pas-de-Calais, 30 000 habitants, bastion socialiste depuis 1945 qui comptait dans les années 1980 l’une des plus grosses sections socialistes de France.
Maire socialiste depuis 2013, Laurent Duporge avait annoncé en janvier, lors de sa cérémonie des vœux qu’il ne se représenterait pas pour des « raisons personnelles ». Les raisons personnelles ont été dévoilées dans La Voix du Nord : le maire socialiste venait d’être condamné à dix mois de prison avec sursis pour des envois réitérés de messages malveillants par conjoint à la suite d’une procédure de « plaider-coupable ». Sa démission surprise a obligé le sénateur Jérôme Darras, fils de l’ancien député-maire Henri Darras qui a régné sur la ville de 1952 à 1981, à lui succéder au pied levé.
Alors que Jérôme Darras était en tête à l’issue du premier tour, c’est finalement le candidat RN qui profite de la hausse de la participation et l’emporte au second tour.
Au total, le RN dirige désormais 14 villes dans le bassin minier du Pas-de-Calais.
Tous les candidats RN promettaient d’appliquer les recettes d’Hénin-Beaumont et de Bruay-la-Buissière : plus de police municipale, une police municipale armée, plus de caméras de vidéosurveillance, des impôts locaux en baisse, des rues plus propres, plus de places de parkings et des festivités populaires.
L’Arc-en-ciel de Liévin et l’Espace Ronny Coutteure de Grenay subiront probablement le même sort que l’Escapade d’Hénin-Beaumont, devenue «Théâtre municipal de l’Escapade». Dans une diatribe contre les milieux culturels du secteur, le sénateur RN Christopher Szczurek, président du groupe RN au conseil municipal d’Hénin-Beaumont a annoncé la couleur le 1er avril dernier, lors du conseil municipal consacré au rapport d’orientation budgétaire 2026 : exit les compagnies locales en résidence de création dans les lieux culturels et exit le travail de coproduction et de soutien à la création contemporaine. Le nouveau «Théâtre municipal de l’Escapade» doit faire le plein. Coproduire un spectacle original et soutenir des compagnies qui allaient au festival d’Avignon, c’est « rincer les copains » selon les mots du sénateur Szczurek qui était auparavant… adjoint à la culture.
Les maires RN sous surveillance
Sous le regard de Steeve Briois et du député de Liévin Bruno Bilde, véritables « patrons » du RN dans le bassin minier du Pas-de-Calais, les nouveaux maires RN ont tous promis la main sur le cœur qu’il n’y aurait pas de « chasse aux sorcières ». Les promesses n’engagent que ceux qui les croient…
Les nouvelles oppositions municipales savent qu’il sera difficile de déloger le RN. A Liévin où l’opposition a remporté neuf sièges sur trente-neuf, le sénateur Jérôme Darras a démissionné du conseil municipal, suivi par vingt-sept de ses colistiers. Le premier élu d’opposition à siéger au conseil municipal est le vingt-neuvième de liste. La totalité des anciens adjoints socialistes a préféré démissionner plutôt que de siéger dans l’opposition et de combattre le RN, au grand dam de la fédération socialiste départementale.
Dans d’autres villes, les opposants sont déterminés à se battre. Un peu partout, des pages facebook de « vigilance citoyenne » sont apparues, animées par les oppositions de gauche et imitant parfois le style des Chroniques de Bridgerton.
Si le RN n’est par parvenu à remporter de communauté d’agglomération et reste à l’écart de l’exécutif, il dispose désormais de groupes plus importants à la CALL (Communauté d’agglomération de Lens-Liévin) et à la CAHC (Communauté d’agglomération d’Hénin-Carvin). Les militants de gauche devront apprendre à travailler ensemble et se coordonner à l’échelle de tout le territoire s’ils veulent espérer reconquérir les villes prises par le RN en mars 2026 et empêcher de nouvelles villes de basculer à l’extrême droite dans six ans…
David NOËL
PCF Méricourt
