La guerre, par sa nature même, est chaotique et imprévisible. Dans la guerre américano-israélienne contre l’Iran, chaque jour qui passe apporte une nouvelle complication. Et les divagations erratiques et souvent absurdes de Donald Trump n’arrangent rien. Néanmoins, nous devons essayer de voir au-delà des déclamations des protagonistes et tenter de comprendre ce qui se passe.
Les États-Unis et Israël se sont préparés à faire la guerre contre l’Iran depuis des décennies. Et pourtant, lorsqu’ils ont finalement décidé de la lancer, ils ont sous-estimé leur ennemi. Selon pratiquement tous les historiens et spécialistes de la guerre, c’est l’une des erreurs les plus coûteuses et les plus dangereuses qui puissent être commises. Jusqu’à présent, après un mois de guerre, il est clair qu’elle ne s’est pas déroulée comme Trump et son administration l’avaient prévue.
Militairement, le régime iranien s’est avéré incapable de rivaliser avec la puissance destructrice des États-Unis et d’Israël. Il ne s’attendait pas non plus à autre chose. Personne ne peut nier que les capacités militaires iraniennes ont été sérieusement dégradées. Trump se vante des nombreuses bases militaires, navires et avions détruits par des frappes aériennes américaines et israéliennes. Et pourtant, l’Iran dispose encore de moyens de résistance importants.
La justification et les objectifs de cette guerre ont changé plusieurs fois. Au départ, il a été affirmé que l’objectif était de détruire le dispositif nucléaire de l’Iran. Ensuite, il s’agissait d’effectuer un « changement de régime » au moyen de bombardements intensifs qui « ouvriraient la porte » à un renversement du gouvernement. Par la suite, Trump a changé de position, affirmant que le « changement » en question avait été réalisé par le massacre de quelques dizaines de ses dirigeants. Dans les faits, ces dirigeants ont été aussitôt remplacés par d’autres et le régime est toujours en place. Depuis le 7 mars, Trump a affirmé à plusieurs reprises que la guerre est déjà terminée, que l’Amérique était victorieuse. Et pourtant, des missiles iraniens continuent d’être tirés sur Israël et d’autres cibles dans les États du Golfe. Plus important encore, la menace d’attaques iraniennes a effectivement fermé le golfe Persique et le détroit d’Ormuz. Le détroit d’Ormuz est une des routes commerciales les plus importantes de la planète, pour le pétrole, le gaz liquéfié, l’hélium, les engrais et bien d’autres produits d’une importance cruciale.
La marine iranienne est massivement affaiblie, mais l’Iran n’a pas besoin de sa marine pour fermer le détroit. La simple menace des drones, des mines et des hors-bord porteurs de missiles suffit à cela. La maîtrise du détroit pourrait bien s’avérer être une arme plus puissante et dangereuse que tout ce que les agresseurs américano-israéliens ont pu infliger à l’Iran. Cela a radicalement modifié les enjeux impliqués dans la guerre. De nombreux commentateurs se sont demandé pourquoi les plans de guerre américains n’ont pas pris en compte ce facteur stratégique vital. Après tout, le détroit a été un élément majeur dans les précédents conflits au Moyen-Orient, comme la « guerre des pétroliers » qui faisait partie de la guerre entre l’Iran et l’Irak dans les années 1980. Trump nous a fourni une « explication » de cette carence. Reconnaissant qu’on lui eût parlé de la possibilité d’une fermeture du détroit d’Ormuz, il s’est cru permis d’ignorer cet avertissement, car il s’attendait à ce que le régime s’effondre rapidement.
Il semble que Trump ait imaginé que l’attaque contre l’Iran ne serait pas beaucoup plus difficile que l’opération contre le Venezuela, où Delsey Rodriguez, impliquée dans les préparatifs de l’invasion et de l’enlèvement de Maduro, a essentiellement pris la place de ce dernier et mène une purge des forces armées et des autorités vénézuéliennes pour faciliter le pillage des ressources du pays par les grandes entreprises américaines. Cette victoire facile a dû lui monter à la tête, et personne parmi les sycophantes obséquieux qui l’entourent n’était enclin à lui dire le contraire. D’où sa demande de reddition immédiate et inconditionnelle du régime iranien, sans laquelle, a-t-il dit, il ne pourrait être question d’un « deal », pour reprendre la terminologie de Trump.
Mais le conflit a pris un autre chemin. C’est que le régime iranien s’attendait à cette guerre. Pendant des décennies, depuis le début du régime actuel, toute la « philosophie » du militarisme iranien a reposé sur l’inévitabilité d’une guerre avec Israël et les États-Unis. Leur appareil militaire et leurs priorités stratégiques sont structurés pour résister à cette éventualité. L’Iran est une puissance régionale. Son appareil d’État repose sur un ensemble d’institutions politiques et militaires robustes. Le Corps des Gardiens de la révolution islamique, en parallèle avec une armée régulière massive, organise des centaines de milliers de militaires pour protéger le régime contre les menaces internes et externes. Ils ont assuré cette mission maintes fois et sans pitié pendant près de 50 ans. L’État iranien n’est pas un « one-man show » susceptible de s’effondrer à la suite d’une « décapitation » par une puissance étrangère. Cette réalité et la fermeture subséquente du détroit placent désormais les États-Unis dans une position extrêmement dangereuse.
La situation actuelle peut se résumer de la manière suivante : le point central de la guerre a changé. Aujourd’hui, l’enjeu stratégique fondamental, dominant, du point de vue du commandement américain est la nécessité impérative de rouvrir le détroit d’Ormuz. Cela signifie que, alors que de nombreux commentateurs ont qualifié la guerre de « guerre de choix », c’est-à-dire qu’il existait d’autres options, qui ont été rejetées, elle est devenue désormais une guerre de nécessité. L’idée que Trump puisse simplement déclarer la victoire et quitter le conflit – ce qui aurait pu être possible dans les premiers jours du conflit – n’est plus valable. L’option « TACO » (Trump always chickens out/Trump se dégonfle toujours) peut s’appliquer à des choses comme les tarifs que le président peut activer ou désactiver à volonté, mais n’est pas valable en cas de guerre. Le détroit d’Ormuz doit absolument être rouvert, et c’est l’Iran, pas les États-Unis, qui en a le contrôle. Trump ne peut plus arrêter la guerre dès lors qu’il « ressent dans ses os » que le temps est venu, comme il le prétendait. Tant que le problème du détroit n’est pas résolu, la guerre ne peut pas s’arrêter.
Puisque le régime iranien ne s’est pas effondré et que même les membres les plus obtus du cabinet Trump doivent se rendre compte qu’il est peu probable qu’il le fasse dans un avenir proche, la question de comment rouvrir le détroit se pose. Cela ne peut pas être réalisé par des opérations aériennes. Et cela ne peut pas non plus être réalisé par la marine américaine, avec ou sans le soutien d’autres pays. Faire passer d’énormes pétroliers encombrants et de basse vitesse, chargés de matériaux hautement explosifs, sous escorte et constamment menacés d’attaque, n’est pas une option viable. Les exportateurs, les assureurs et les équipages ne vont pas s’y risquer. Et si jamais ils tentent le coup, il suffirait qu’un ou deux pétroliers soient touchés pour qu’ils se ravisent. Tant que les Iraniens contrôleront les détroits, ils ont une chance de gagner la guerre, ou du moins de priver les États-Unis et Israël de prétendre plausiblement qu’ils sont victorieux. Trump semble chercher une voie de sortie, désormais, tout en prétendant que l’Iran est « à genoux ». Mais la vantardise et l’arrogance ont leurs limites. Le problème ici est concret et ne laisse pas de marge à l’interprétation. Soit le détroit d’Ormuz est ouvert, soit il est fermé.
Au fond, pour les envahisseurs, gagner ce qui est devenu une « guerre de nécessité » se résume désormais à deux options. La première est qu’au lieu d’exiger une reddition inconditionnelle, des négociations commencent avec le régime iranien actuel pour lever le blocage du détroit. Selon Trump, de telles discussions sont déjà en cours avec des « personnes sérieuses et importantes » non identifiées, bien que la véracité et le sens de cette affirmation soient discutables. En tout cas, l’Iran ne peut accepter les exigences draconiennes de Trump sans s’infliger un désastre social, économique et militaire, laissant le pays sans défense face à de nouvelles attaques d’Israël ou des États-Unis. D’un autre côté, un accord qui ne se satisfait pas de ces exigences ressemblerait beaucoup à une défaite pour l’administration Trump.
La deuxième option et la seule qui apporterait ne serait-ce que la possibilité d’ouvrir le détroit d’Ormuz par la force, est celle d’un déploiement terrestre massif – probablement de quarante ou cinquante mille soldats, dont la tâche serait d’occuper non seulement la côte iranienne autour d’Ormuz, mais aussi des 500 miles de côte du golfe Persique. Il ne serait pas facile d’occuper cette zone, qui compte près de 2 millions d’habitants et encore moins facile de la défendre. Aussi invraisemblable ou « folle » que cette option puisse paraître, c’est une possibilité qu’on ne peut plus totalement écarter. Trump dispose déjà d’environ 50 000 soldats stationnés dans la région, qui sont actuellement rejoints par 2 500 marines et des navires de guerre supplémentaires. Il exige également une rallonge budgétaire de 200 milliards de dollars, une somme qui équivaut au coût annuel de la guerre d’Irak (2003-2011). Cela ne peut pas être purement décoratif. C’est pour offrir des options dans une guerre hors de contrôle. L’expérience des guerres précédentes dans la région montre qu’elles tendent vers une « logique d’escalade » qui dépasse largement les intentions initiales des belligérants. Il est clair qu’un déploiement massif de troupes sur le sol iranien ne serait pas seulement une escalade de la guerre, mais une transformation qualitative de la nature du conflit. Ce serait une guerre terrestre d’attrition et de longue durée. Cela signifierait probablement des milliers de pertes des deux côtés.
L’administration américaine se trouve devant un dilemme terrible. Napoléon Bonaparte disait : « en politique comme à la guerre, il y a des situations où tout ce que l’on fait est une erreur ». Nous devons être très prudents quant à toute prédiction sur la façon dont la guerre actuelle se déroulera, mais il semble que les États-Unis se retrouvent actuellement dans une telle situation, malgré le fait qu’ils disposent de l’appareil militaire le plus puissant et le plus efficace de l’histoire mondiale.
Cette guerre fait rage dans le contexte d’une dégradation des conditions économiques et sociales aux États-Unis. La plupart des travailleurs américains peinent à gérer la flambée des coûts de la santé, de la garde d’enfants, des loyers, de l’éducation et de l’essence. En dehors des partisans maniaques de la tendance MAGA (Make America great again), la guerre était dès le départ très impopulaire en Amérique. Les sondages d’opinion indiquent une baisse considérable du soutien à Trump et au Parti Républicain. Si des troupes américaines sont déployées sur le sol iranien, l’opposition à la guerre augmentera davantage.
La réduction des objectifs de guerre, le recul sur les menaces et les ultimatums, ainsi que la levée des sanctions sur le pétrole russe et iranien sont autant des signes que l’administration ne sait pas trop quoi faire pour freiner la hausse du prix du pétrole. Si la guerre s’éternise, le « front intérieur » deviendra le talon d’Achille d’une administration qui, derrière l’assurance et l’arrogance affichées, est de plus en plus inquiète.
Les pressions sociales et économiques internes risquent également d’alimenter ce que les soldats américains appellent « mission creep » – une perte de confiance dans leur mission. Pourquoi risquons-nous de mourir ? Comment la mort et la destruction infligées aux Iraniens aident-elles l’Amérique ? Comment en sommes-nous arrivés à une situation où le principal enjeu du conflit est devenu l’ouverture du détroit d’Ormuz, qui n’aurait pas été fermé si Trump n’avait pas déclenché la guerre ! Trump affirme que l’Amérique a déjà gagné et veut pourtant plus de troupes et d’argent. Il dit ne pas vouloir de cessez-le-feu, mais ne veut pas non plus de changement de régime. Les soldats américains sont connus pour la qualité de leur formation et leur courage au combat. Mais ils ont besoin de croire en la cause pour laquelle ils se battent.
La pression monte de toutes parts alors que l’administration Trump tente de trouver une solution à un problème qu’elle a elle-même créé. La guerre a déjà entraîné des conséquences majeures dans le domaine des relations internationales. Après avoir réprimandé et insulté les alliés de l’OTAN, imposé des tarifs énormes à pratiquement tous ses partenaires commerciaux et même menacé d’envahir et d’annexer le territoire danois du Groenland, Trump a désormais désespérément besoin de leur aide, bien qu’il le nie parfois pour sauver la face. Si aucune des grandes puissances n’est prête à s’engager dans une implication significative, ce n’est pas seulement à cause du comportement insultant, erratique et traître de la présidence américaine. C’est surtout parce qu’ils comprennent que cette guerre ne finira pas bien pour l’économie et la stabilité mondiales. D’un point de vue militaire, des pays comme la Corée du Sud et le Japon ne peuvent pas consacrer des ressources à un conflit sans fin au Moyen-Orient sans détourner l’attention des défis stratégiques plus immédiats et plus proches de chez eux.
Cette guerre n’a jamais vraiment été liée à une menace nucléaire iranienne. Son objectif était d’opérer un changement décisif dans l’équilibre des pouvoirs au Moyen-Orient, en faveur d’Israël et des États du Golfe alignés sur les intérêts de l’impérialisme américain. Israël veut être entouré d’entités étatiques disloquées, désarmées et vulnérables, réduites à des proies faciles. La corruption est un facteur dans la guerre. La vie politique américaine – du côté républicain comme démocrate – regorge d’argent provenant d’Israël et des États du Golfe. Mais surtout, c’est que cette guerre et que l’agenda du « Grand Israël » s’alignent avec les intérêts stratégiques économiques et militaires de l’impérialisme américain. Elle pourrait bien se retourner contre les États-Unis. Jusqu’à présent, les principaux bénéficiaires de la guerre, en matière de positionnement stratégique, sont la Chine et la Russie. Que le conflit se termine bientôt ou que cela dure encore longtemps – et ce dernier scénario nous semble être le plus probable – les répercussions sur l’économie mondiale auront un impact négatif sur le niveau de vie et augmenteront les tensions internationales ainsi que la menace de nouvelles guerres à l’avenir.
La rivalité impérialiste déchaîne une violence terrible pour redessiner les frontières et les sphères d’influence au nom du profit et des ressources. C’est une menace pour l’ensemble de l’humanité, pour la civilisation mondiale. Les enfants innocents brûlés par les bombardements américains et israéliens, les destructions et les souffrances indicibles infligées aux peuples du Moyen-Orient font partie du prix que l’humanité doit payer pour la cupidité insatiable des classes dirigeantes.
