« Pour gagner, il faut arrimer une partie des élites au bloc populaire […]. Je veux dire aux petits et aux grands patrons que nous aurons besoin de tout le monde pour relever l’économie. Et mon ambition en la matière, c’est de déverrouiller toutes les contraintes qui pèsent sur la croissance ». Ces propos tenus par Jordan Bardella, président du Rassemblement national, sur France 2 le 19 juin 2024, forment une synthèse parfaite de la stratégie démagogique du RN qui prétend défendre à la fois les classes « populaires » (comprenez ouvriers et employés), petits patrons et grands patrons. Son programme économique a fait l’objet de nombreuses critiques par le passé pour son manque de cohérence par des économistes libéraux, des éditorialistes procapitalistes, le MEDEF et le patronat de manière générale. Ils remettaient en cause les mesures démagogiques nationalistes et protectionnistes qui visaient à séduire l’électorat « populaire » avec un succès certain. Cependant, ce qui était vrai hier ne l’est plus aujourd’hui. Il y a eu une évolution remarquable du programme qui donne aujourd’hui des gages sérieux aux capitalistes à mesure qu’il se rapproche du pouvoir.
Pour comprendre cette évolution, il faut retracer l’histoire du programme économique du Front national de Jean-Marie Le Pen au Rassemblement national de Marine de Le Pen, sous l’influence de Jordan Bardella. Dans les années 80, Jean-Marie Le Pen était très inspiré par le président américain Ronald Reagan. Il défendait un capitalisme « ultralibéral » où la régulation de l’économie par l’État serait réduite au minimum, des privatisations massives des entreprises publiques et des services publics, la dérégulation économique pour que le marché puisse fonctionner sans « entraves » de la part des pouvoirs publics. Il prônait également une forte réduction des impôts pour les entreprises et la suppression de la retraite par répartition et son remplacement par un système par capitalisation.
Dans les années 90, sous l’impulsion de Marine Le Pen, le Front national rompt petit à petit avec cette politique « reaganienne » pour prendre un virage plus « étatiste » et « social populiste ». Le libéralisme économique est remplacé par le protectionnisme : « il faut favoriser les entreprises françaises face à la concurrence étrangère ». Le discours du FN s’enracine progressivement chez les ouvriers, particulièrement dans les régions qui subissent le plus durement les effets de la mondialisation capitaliste : intensification de la concurrence internationale, délocalisations, désindustrialisation et chômage. En effet, les capitalistes délocalisent vers les pays où la main-d’œuvre moins chère et permet de maximiser les profits.
Marine Le Pen reprend par pure démagogie des revendications de gauche comme la renationalisation des autoroutes, la retraite à 60 ans, l’intervention de l’État dans le secteur de l’énergie et des banques, à l’opposé du programme du FN des années 80, afin de séduire les classes « populaires ». Mais une constante demeure. L’immigration est pointée du doigt comme l’une des principales causes de l’aggravation de la situation des travailleurs français. Le RN promet qu’en contrôlant plus étroitement l’immigration et les prestations sociales liées, la situation des finances publiques et les conditions de vie des travailleurs « français » s’amélioreraient. Cette stratégie vise à semer la confusion et diviser la classe ouvrière face à l’exploitation capitaliste. Beaucoup de travailleurs qui craignent le déclassement se laissent duper par ces discours où se mêlent nationalisme et revendications sociales empruntées à la gauche. Aujourd’hui, selon un sondage Ipsos-Sopra Steria pour le premier tour de l’élection présidentielle 2022, les ouvriers votent majoritairement pour le RN.
Mais depuis 2022, avec l’arrivée de Jordan Bardella à la présidence du RN, on observe une évolution dans le programme et des discours. Le RN conserve son approche protectionniste par exemple la « préférence nationale » pour ce qui concerne les marchés publics et le « patriotisme économique » afin de favoriser fiscalement les entreprises qui produisent en France contre la concurrence étrangère. Mais la direction du RN sait qu’elle a besoin de moyens supplémentaires pour accéder au pouvoir. Le RN a besoin de soutiens financiers et médiatiques qu’il ne peut trouver qu’auprès de ceux qui possèdent ces moyens, à savoir les capitalistes. Ces derniers possèdent la quasi-totalité des grands médias et peuvent exercer une influence importante sur l’opinion publique. C’est la raison pour laquelle le RN se conforme de plus en plus aux revendications du MEDEF et les intérêts du capital en mettant de côté les revendications « sociales » qui ne plaisent pas aux capitalistes.
Des revendications nationalistes-populistes, très critiquées par le MEDEF mais longtemps défendues par le RN, comme la sortie de l’Union européenne, ont été abandonnées. En effet, les capitalistes européens et dirigeants politiques ont façonné l’UE pour que les marchandises et capitaux puissent circuler librement. Il en est de même avec la politique monétaire européenne qui favorise la « stabilité » des prix et des profits. En 2024, la retraite à 60 ans, considérée comme une hérésie par le MEDEF, a été évacuée du programme des législatives. Il en est de même avec la renationalisation des autoroutes.
En février 2025, les écologistes ont proposé la taxe Zucman, avec leur niche parlementaire à l’Assemblée nationale. Cette taxe de 2 % sur les patrimoines de plus de 100 millions d’euros aurait permis l’imposition des ultrariches au même niveau qu’un travailleur moyen. Les députés RN, soucieux de ne pas agacer les ultra-riches, se sont abstenus. Aujourd’hui, le RN s’oppose farouchement à ce qu’il considère être un « mécanisme communiste et confiscatoire ». En alternative, il propose une taxe sur les revenus financiers qui n’est en réalité qu’une duperie. Elle offrirait aux capitalistes une porte de sortie pour échapper à l’impôt par l’optimisation fiscale que la taxe Zucman veut réduire, justement, par l’imposition de l’ensemble du patrimoine, y compris son élément productif.
Fin novembre, LFI a proposé la nationalisation d’ArcelorMittal, menacée de fermeture par son propriétaire, pour sauver 15 000 emplois et la filière sidérurgique en France. Le RN a pratiqué le sabotage par la multiplication des amendements dans le but de repousser le vote au-delà de la limite légale. La tentative a échoué et les parlementaires RN ont fini par s’abstenir.
Le RN soutient la « flat tax » de Macron qui s’applique depuis 2018 et qui permet de « simplifier » les tranches fiscales par un taux global à 30 %. Dans les faits, cette taxe favorise les 15 % les plus riches, car elle leur donne une réduction d’impôts pouvant aller de 30 % à 55 %. Par ailleurs, le RN défend le pacte Dutreil, dispositif permettant la transmission des entreprises avec une exonération de 75 % sur les droits de donation ou succession. Initialement, il était destiné aux petites et moyennes entreprises, mais dans les faits il bénéficie aux 110 plus grosses transmissions, soit aux multimillionnaires. Enfin, sur le pouvoir d’achat, bien que le RN se soit toujours opposé à une augmentation du SMIC, il prétend vouloir augmenter les salaires de 10 %, mais en exonérant les cotisations patronales obligatoires, ce qui revient à favoriser nettement le patronat et à fragiliser le système de protection sociale pour les salariés. L’augmentation de salaire n’est ici que pure illusion.
Le discours de l’extrême droite française prétend défendre les travailleurs contre les effets de la mondialisation, fustige une certaine « élite » politique et économique qui profite de cette mondialisation et désigne l’immigration comme une gangrène sociale. Mais en réalité, son programme ne touche pas aux intérêts des « élites ». C’est ici que réside le caractère hypocrite et trompeur du « populisme » de l’extrême droite, qui lui a permis de trouver un certain écho auprès de travailleurs et de trouver un appui considérable désormais parmi les capitalistes.
En France, pendant longtemps, le courant politique représenté par LR (anciennement UMP, RPR, etc.) a été le parti de choix du grand patronat, avant d’opter pour Macron. L’extrême droite n’était pas tellement soutenue par les capitalistes, qui le voyaient comme un facteur possible d’instabilité ; l’arrivée au pouvoir d’un parti d’extrême droite pourrait effectivement exacerber la lutte des classes. En France, la tentative d’un coup d’État des ligues fascistes en février 1934 a déclenché une réaction de la classe ouvrière, avec la création d’un front unique entre la SFIO et PCF, jusqu’alors divisés, les grèves de 1936 et la menace d’une révolution socialiste. Aujourd’hui, la stabilité des institutions de la Ve République permet d’assurer le pouvoir politique et économique des capitalistes sans trop d’encombres. Cependant, sous l’impact de l’instabilité sociale et économique grandissante de ces dernières années, la situation s’aggrave, les conditions de vie se détériorent et un contexte potentiellement révolutionnaire peut se produire à terme. C’est une perspective inquiétante pour les capitalistes, pour qui la politique xénophobe de l’extrême droite est un moyen de prévenir l’intensification de la lutte des classes en détournant les travailleurs des causes réelles de la détérioration de leurs conditions de vie.
Nous observons en France depuis plusieurs mois une situation d’instabilité politique. Sous l’effet du ralentissement économique, les capitalistes imposent la régression sociale pour conserver leurs profits. LR a été discrédité par son expérience du pouvoir et les multiples affaires dans lesquelles ses dirigeants et élus ont été ou sont empêtrés. Le parti de Macron suit la même trajectoire. Les bases électorales de la droite « classique » s’amenuisent. Les dernières élections législatives n’ont pas donné une Assemblée nationale permettant à Macron de gouverner avec une majorité absolue, menant à une impasse parlementaire et à la succession de gouvernements fragiles.
Le RN apparaît aux yeux des capitalistes comme un parti apte à prendre le pouvoir et à défendre leurs intérêts. Ses tendances autoritaires représentent aussi un atout supplémentaire pour contenir et réprimer les contestations sociales comme celles de la dernière période (gilets jaunes, mouvement contre la réforme des retraites…). L’extrême droite peut compter sur de solides appuis dans les forces de l’ordre. Des PDG et capitalistes ont multiplié les rencontres avec l’extrême droite et le RN. Parmi les soutiens historiques, on compte Vincent Bolloré, actionnaire majoritaire du groupe du même nom, mais aussi détenteur de Canal +, Cnews, Europe 1, Le Journal du dimanche et JDNews. Ou encore Pierre-Édouard Stérin, le milliardaire à l’origine des Smartbox et détenteur du journal Valeurs actuelles. Stérin est un soutien indéfectible de l’extrême droite. Il finance tout un écosystème et organise de nombreux événements pour promouvoir des idées catholiques réactionnaires et proches de l’extrême droite.
Ces deux milliardaires ont coorganisé un rassemblement en juin 2025 réunissant l’extrême droite et les « entrepreneurs ». L’objectif affiché était d’ancrer les revendications d’influences libertariennes et antiétatiques dans le programme de l’extrême droite (suppression de l’État profond, moins d’impôts, moins de régulation et de contraintes économiques…) à l’instar de Trump aux États-Unis. Mais le soutien ne s’arrête pas uniquement à des capitalistes individuels. Selon des révélations de Laurent Mauduit, journaliste à Médiapart, dans son livre Collaboration, un groupuscule patronal nommé Ethic émanant du MEDEF, fondé par son ancien président Pierre Gattaz et dirigé par Sophie de Menthon, a des liens très étroits avec l’extrême droite et particulièrement avec Marine Le Pen. Selon Laurent Mauduit, ce groupe sert de passerelle entre le patronat et l’extrême droite. Des PDG et dirigeants sont intervenus pour animer des colloques tout en connaissant la position politique et le rôle joué par cette organisation, dont François Villeroy de Galhau, gouverneur de la Banque de France, et Patrick Pouyanné, PDG de Total Énergie. Il est évident que les capitalistes aident et préparent l’arrivée au pouvoir du RN.
Il fut une époque où le MEDEF considérait le RN comme un parti contraire aux « valeurs républicaines ». Ce qu’il faut comprendre dans cette prise de position est que le programme de ce parti ne coïncidait pas totalement avec les revendications des capitalistes. Or, en vérité, ils n’ont d’autres principes que celui du profit et l’exploitation maximale du salariat. Ils organisent la société pour pouvoir la dominer politiquement et économiquement. La « République » est invoquée pour jeter un écran de fumée sur les réalités, celles des inégalités, de l’exploitation, de la concurrence et de la guerre inhérentes au système capitaliste.
Aujourd’hui, le RN est toujours nationaliste et xénophobe, mais il s’installe de plus en plus comme un parti « respectable » aux yeux des capitalistes, précisément parce que son programme répond à leurs exigences. S’il arrivait au pouvoir demain, il prendrait très probablement la même trajectoire que Fratelli d’Italia de Giorgia Meloni. Un parti ultranationaliste, anti-européen devenu, une fois au pouvoir, un parti du capital, donnant satisfaction aux revendications des capitalistes. L’Italie est aujourd’hui considérée comme un bon élève de l’UE, appliquant une politique d’austérité pour réduire son déficit et capable de délivrer 450 000 permis de travail à une main-d’œuvre immigrée « bon marché », à la demande du patronat qui les exploitent pour maximiser leurs profits.
Telle est la réalité de l’extrême droite qui se développe sur le pourrissement du capitalisme, de son économie et de ses institutions. Elle diffuse une idéologie nationaliste xénophobe. C’est un poison qui n’est pas facile à extirper dans l’esprit des gens. C’est la raison pour laquelle nous devons mettre tous les moyens possibles pour lutter et éradiquer ce poison. Le capital et le RN marchent la main dans la main pour perpétuer le système capitaliste. La lutte contre l’extrême droite est indissociable de la lutte pour mettre fin à ce système.
Gauthier HORDEL
