Des hommages à Paul Boccara et à Hélène Legotien-Rytmann au sommaire du n°424 de La Pensée

26 janvier 2026

Le numéro 424 de La Pensée, la revue trimestrielle éditée par la Fondation Gabriel Péri, vient de paraître avec au sommaire deux importants dossiers thématiques.

Intitulé « Autour de Paul Boccara », le premier dossier de ce numéro se penche sur la portée de l’œuvre de l’économiste marxiste Paul Boccara (1932-2017). Agrégé d’histoire, docteur en économie, chargé de recherche au CNRS puis maître de conférences à l’Université d’Amiens, Paul Boccara a été l’un des plus éminents économistes du Parti communiste : membre du comité central du PCF et de sa section économique, rédacteur en chef de la revue Économie & Politique éditée par le PCF, il élabore la théorie dite du « capitalisme monopoliste d’État ».
Appliquée en France de manière privilégiée dans l’analyse du gaullisme, elle conduit le PCF à organiser, en mai 1966, à Choisy-le-Roi, une conférence internationale sur le capitalisme monopoliste d’État, puis à publier un peu plus tard, en 1971, aux Éditions sociales, les deux gros volumes du Capitalisme monopoliste d’État. Traité marxiste d’économie politique, qui connaîtront immédiatement un grand retentissement international.

L’économiste Catherine Mills revient dans un article sur la portée de l’œuvre économique et anthroponomique – c’est-à-dire la régénération des êtres humains en société, au-delà de la « re-production » économique – de Boccara, qui s’appuie sur une lecture fine et novatrice du Capital de Marx dans sa totalité, comme le montre Claude Gindin, pour mieux en dégager toute l’actualité ; la sociologue Yvette Lucas, directrice de recherche honoraire au CNRS montre ainsi comment Boccara, par analogie avec la révolution industrielle, énonce au début des années 1980 le concept de révolution informationnelle : le moment où les ordinateurs peuvent prendre en charge des opérations du cerveau, donc informationnelles, cependant que l’information demeure la spécificité commune à tous les êtres humains.
Nasser Mansouri-Guilani, docteur en économie et président de l’association des amis de Paul Boccara montre dans son article sur les services publics et la révolution informationnelle que les services publics jouent un rôle formidable pour réduire les inégalités et renforcer le potentiel productif et que la révolution informationnelle exige le développement du non-marchand pour sortir de la crise de civilisation. L’économiste Denis Durand, co-directeur d’Économie & Politique s’intéresse de son côté au concept de sécurité d’emploi et de formation (SEF) forgé par Paul Boccara pour répondre à la crise du marché du travail capitaliste. La sécurité d’emploi et de formation reste aujourd’hui au cœur du programme économique du Parti communiste.

Le second dossier de ce numéro 424 de La Pensée s’intéresse à « l’affaire Hélène Legotien-Rytmann ».
« D’Hélène Legotien, que sait-on aujourd’hui ? » s’interrogeait Francis Dupuis-Déri dans son ouvrage Althusser assassin. La banalité du mâle, paru à l’automne 2023 : « Presque rien, sinon qu’elle a été assassinée par son illustre conjoint. C’est elle, finalement, qui est morte deux fois, et son assassin est responsable de ses deux morts. Il a provoqué la première de ses propres mains, la seconde en occupant tout l’espace public pour parler de lui, en feignant de parler de sa mort à elle ».
Pour lui rendre hommage, La Pensée a rouvert le dossier de la tentative de réintégration d’Hélène Rytmann, dite Hélène Legotien (son pseudonyme de résistante), au PCF en 1950 et a cherché à comprendre pourquoi la commission centre de contrôle politique (CCCP) du PCF, qui l’a auditionnée et a aussi épluché rapports et témoignages à son sujet, dont celui d’Althusser, rejette finalement la réintégration de l’ancienne résistante au Parti communiste.
Le dossier du refus de réintégration d’Hélène Legotien-Rytmann au PCF en 1950-1952 est présenté par l’historien Guillaume Roubaud-Quashie et Lucie Rondeau du Noyer, agrégée d’histoire et ancienne élève de l’ENS. Les documents d’archives publiés par La Pensée – l’autobiographie d’Hélène Legotien-Rytmann, une lettre de soutien de Louis Althusser et la réponse négative de la commission centrale de contrôle politique du PCF – sont commentés et annotés par Pierre Millet, Attaché temporaire d’enseignement et de recherche à l’Université de Lille.
Malgré la disparition de certaines pièces des archives, l’étude de ces documents et leur mise en contexte permet de comprendre pourquoi la CCCP a refusé la demande de réintégration d’Hélène Legotien-Rytmann. Comme le note Guillaume Roubaud-Quashie, « La période 1950-1953 constitue le cœur de glace de la guerre froide. C’est le temps d’un anticommunisme d’État de tout premier ordre, de l’engagement atlantiste et des guerres coloniales. Du côté communiste, l’heure est à la fermeté obsidionale et à l’ouvriérisme (avec son volet d’anti-intellectualisme), sur fond de procès politiques en Europe centrale. »
Exclue du PCF en 1944, Hélène Legotien-Rytmann affirme tout ignorer d’une prétendue exclusion qui aurait eu lieu en 1938. Elle revendique sa fidélité au communisme durant toute la période de l’occupation, qu’elle passe en zone Sud où elle rencontre plusieurs fois Louis Aragon et Elsa Triolet avant de rompre avec eux. Engagée dans la résistance lyonnaise, proche des milieux étudiants de l’ENS – elle convainc même plusieurs jeunes normaliens de rejoindre le PCF – Hélène Legotien est accusée de manière contradictoire d’avoir pris part à l’épuration sauvage à Lyon et d’avoir protégé d’anciens collaborateurs, mais en filigrane, on lui reproche surtout son travail comme dactylo à l’Organisation européenne de coopération économique (OECE), c’est-à-dire une structure directement née du plan Marshall, son amitié avec une femme considérée comme une espionne au service du pouvoir britannique ou encore sa proximité avec Albert Camus, qui lui avait proposé de rejoindre la rédaction du journal Combat.
Hélène Legotien-Rytmann a refusé la proposition de Camus, mais aux yeux des membres de la CCCP, elle n’en reste pas moins suspecte, ce qui justifie le refus de la réintégrer au Parti communiste.
Après ce refus de la réintégrer au PCF, Hélène Legotien-Rytmann poursuivra une brillante carrière de sociologue, sous la direction d’Alain Touraine puis de Pierre Naville, avant d’être assassinée par Louis Althusser, qu’elle voulait quitter, le 16 novembre 1980, dans leur logement de fonction à l’ENS.

En plus de ces deux importants dossiers, La Pensée traite du programme de l’agrégation de Sciences économiques et sociales avec un mini dossier de trois articles, l’un de Bruno Karsenti sur Auguste Comte, un autre de Lucie Fabry sur la réception de Gaston Bachelard dans La Pensée, de Georges Politzer à Lucien Sève avant de se conclure avec un article de Delphine Pouchain sur l’éthique et l’économie dans l’anthropocène.

La Pensée est disponible sur la plate-forme Cairn. On peut commander le nouveau numéro ou s’abonner à la revue sur le site de la Fondation Gabriel Péri à l’adresse https://gabrielperi.fr/librairie/revues/la-pensee/n424/.

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