La France est entrée dans une période de crise sociale et institutionnelle, dans un contexte de stagnation économique chronique. Depuis les législatives de 2024, l’absence de majorité parlementaire a provoqué la chute de trois gouvernements. Le quatrième, « Lecornu II », est lui aussi fragile et ne tient que par la complicité des parlementaires socialistes. En septembre et octobre 2025, trois mobilisations massives ont témoigné de la colère grandissante de la population, dont les conditions de vie ne cesse de se dégrader. En même temps, les tendances nationalistes et xénophobes qu’incarne le Rassemblement National gagnent du terrain. Les sondages indiquent que le RN est bien placé pour remporter la prochaine élection présidentielle, et qu’il pourrait bien obtenir, avec le concours éventuel des Républicains, une majorité à l’Assemblée nationale.
La crise parlementaire, la montée du RN et l’ampleur des mobilisations syndicales sont autant de manifestations d’une polarisation de plus en plus marquée de la vie politique française, qui à son tour reflète la réalité du système capitaliste contemporain. Dans toute l’Europe, le capitalisme n’offre d’autre perspective qu’une détérioration progressive des conditions de vie de la majeure partie la population. La régression sociale imposée par les gouvernements européens a fortement accentué les inégalités. La concentration de richesse et de pouvoir entre les mains d’une petite minorité de capitalistes est plus forte que jamais, alors que la pauvreté s’aggrave et se généralise au niveau des populations.
En France, la classe capitaliste s’est montrée particulièrement agressive. C’est que le capitalisme français, en déclin relatif par rapport à ses rivaux principaux, ne peut plus tolérer ce qui reste des conquêtes sociales et démocratiques du passé. La réduction, voire la destruction, de ces conquêtes est devenue un enjeu vital dans la lutte pour protéger et augmenter la richesse et le pouvoir des capitalistes. D’où les attaques incessantes contre les services publics, les retraites et des allocations et prestations sociales, le délabrement planifié de l’Éducation Nationale et des services de santé, la dégradation des salaires, des conditions de travail et des droits des salariés. L’inflation mine le pouvoir d’achat de tous, faisant basculer, d’année en année, des centaines milliers de personnes supplémentaires dans la pauvreté. C’est pour accélérer et faciliter cette régression sociale que de grands groupes capitalistes mobilisent leur puissance financière et médiatique, ainsi que leur influence corruptrice dans les institutions de l’État pour favoriser les éléments les plus réactionnaires au sein de la « classe politique ». Ce qu’ils veulent, c’est la mise en place d’un régime autoritaire et répressif qui utilise le racisme pour semer la division et paralyser la résistance populaire.
Stagnation économique et régression sociale
Lorsque les partisans de « l’austérité » tentent de s’expliquer, leur argument de base peut se résumer en quelques phrases : la diminution des « coûts » pour les capitalistes, la réduction des taxes sur leur patrimoine et leurs profits, et le soutien financier de leurs entreprises (au détriment des services publics et des dépenses sociales) tendent à augmenter la rentabilité du capital et encouragent ainsi l’investissement. Le développement de l’économie qui en résulte crée plus de richesses et ceci profitera tôt ou tard à tout le monde, augmentant le niveau de vie et réduisant la « grande pauvreté ». Cela fait des décennies que les apologues du capitalisme nous servent ce discours fallacieux du « ruissellement vers le bas », ou « trickledown » en anglais, qui est totalement discrédité par l’expérience vécue.
Loin de connaître un rebond de croissance, l’économie française stagne depuis longtemps. Depuis 2017, si elle n’a pas été en récession, elle n’y a jamais été loin, affichant depuis plusieurs années des taux de croissance du PIB inférieurs à 1%. En Europe et dans le monde, le capitalisme français perd du terrain en parts de marché. Alors que la France représentait 3,0% (en valeur) des exportations mondiales en 2019, elle n’en est qu’à 2,7% aujourd’hui, poursuivant ainsi une baisse tendancielle qui existe depuis au moins 25 ans. Dans la zone euro, la France est passée de 18% des échanges en 2002 à seulement 13% en 2024 (loin derrière l’Allemagne, à 24,3%).
La contraction de ses parts de marché est un facteur majeur dans les perspectives économiques et sociales qui se dessinent pour la France pour les années à venir. Les projets d’investissement, qu’ils soient d’origine française ou étrangère, baissent en nombre et en valeur. Dans pratiquement tous les secteurs de l’économie, les créations d’emplois sont également en baisse. Le sous-financement chronique des services publics et la réduction des aides à l’emploi ont grandement contribué à la détérioration du marché du travail. Rechignant à investir suffisamment dans la modernisation de l’outil productif et l’emploi, la classe capitaliste cherche surtout à augmenter les profits par l’imposition d’un régime de régression sociale permanente, un régime de bas salaires, d’exploitation accrue et d’intimidation de plus en plus flagrante.
Quant à la prétention que l’effet trickledown réduirait la misère, les résultats sont sans appel. Jamais, depuis plus de 30 ans, le niveau de la pauvreté en France n’a été aussi élevé. Entre 2003 et 2023, la France compte 1,4 million de pauvres supplémentaires. Depuis 2023, la France compte 650 000 pauvres de plus, portant le chiffre total à 9,8 millions (INSEE, juillet 2025). Aujourd’hui, 15% de la population vit dans un ménage dont le niveau de vie est inférieur au seuil de la pauvreté. La peur du surendettement, de la faillite familiale, de la pauvreté, qui sous-tendait déjà la mobilisation des « gilets jaunes » en 2018, n’a cessé de se généraliser depuis.
Un facteur majeur dans l’aggravation de la pauvreté est l’inflation, qui ronge le pouvoir d’achat des ménages. Selon une étude réalisée par Que Choisir, les prix des produits figurants régulièrement dans les courses des ménages (alimentation, hygiène, droguerie, etc.) ont augmenté entre 20% et 25% depuis 2022. Cette augmentation massive dépasse de loin la revalorisation des salaires, des allocations et des pensions. Il en résulte une baisse importante du niveau de vie des ménages. Parmi ceux qui peinaient déjà à garder la tête hors de l’eau, l’inflation de ces dernières années a plongé des centaines de milliers d’entre eux dans la pauvreté.
Alors que des capitalistes ultra-riches amassent des fortunes inimaginables et renforcent leur emprise sur les pouvoirs publics, la masse de la population se trouve dans une impasse. Un gouffre de plus en plus béant s’ouvre entre les gouvernants et les gouvernés, entre exploiteurs et exploités. Cette polarisation de la société, dans laquelle la gauche et la droite se radicalisent tandis que le « centre » s’effondre, conjuguée avec la méfiance et l’hostilité massivement ressenties à l’égard de la « classe politique » et les institutions, a créé une société profondément divisée. La situation sociale est devenue explosive, galvanisant les organisations syndicales et les forces politiques « anticapitalistes » d’un côté, mais donnant aussi une impulsion plus virulente et agressive aux tendances nationalistes, xénophobes et fascistes de l’autre. C’est une situation qui, à terme, ne saurait être résolue que par une confrontation extraparlementaire majeure entre les camps opposés.
La dette publique : prétexte à l’austérité
Emmanuel Macron déclare vouloir « assainir les comptes de la nation ». Il veut le faire au profit des plus riches et au détriment des travailleurs, des jeunes, des retraités et des chômeurs. À la fin du deuxième trimestre 2025, d’après l’INSEE, la dette publique a atteint 3 416,3 milliards d’euros, soit 115,6 % du PIB. Cette dette ne cesse de s’aggraver puisque, année après année, les dépenses publiques dépassent les recettes. En 2024, par exemple, les dépenses de l’État s’élevaient à 1670 milliards d’euros pour 1501 milliards de recette. Il y a donc un vrai problème d’endettement. Le tout est de savoir pourquoi.
Le gouvernement Lecornu II, comme ses prédécesseurs, a brandi l’ampleur du déficit pour justifier une réduction draconienne des dépenses publiques. Il s’en prend à l’ensemble des services publics. Concernant l’Assurance Maladie, il veut faire des économies de 5,5 milliards d’euros, restreindre l’accès aux soins et doubler les franchises médicales. Il veut geler des pensions de retraite et d’autres prestations sociales telles que le RSA, les aides au logement et les allocations familiales, et ce malgré l’inflation. Il veut aussi supprimer 3000 emplois dans la fonction publique. Dans l’ensemble, le budget préparé par le gouvernement constitue une attaque brutale contre les conditions de vie de la vaste majorité de la population.
Côté recettes, le gouvernement refuse de mettre en place la « Taxe Zucman » réclamée par la gauche. Celle-ci mettrait en place un impôt plancher de 2% sur les patrimoines de plus de 100 millions d’euros. Le refus du gouvernement montre que la gestion des finances publiques ne se réduit pas à un simple exercice comptable. C’est avant tout une question politique, d’intérêts de classes contradictoires et inconciliables. Pour Sébastien Lecornu, comme pour Barnier et Bayrou avant lui, il importe avant tout de protéger les capitalistes et les ultra-riches et de réduire par tous les moyens possibles la part de la richesse nationale attribuée aux travailleurs et leurs familles.
Comme l’a révélé la CGT, en 2023, non moins de 211 milliards d’euros ont été versés aux entreprises à partir des finances publiques sans aucune contrepartie contractuelle. Cette somme colossale, qui équivaut à plus de trois fois le budget de l’Éducation Nationale (64 milliards d’euros pour 2024), a grandement contribué à creuser le déficit public et représente à elle seule 4 fois la somme que le gouvernement cherche à économiser par les mesures d’austérité dans son projet budgétaire.
N’oublions pas non plus le problème des « paradis fiscaux ». Selon les travaux de Gabriel Zucman, 39% des recettes d’impôt sur les sociétés aux Pays-Bas proviennent de profits (environ 80 milliards de dollars par an) délocalisés artificiellement pour les sortir de pays comme la France où la fiscalité est plus élevée. En plus des Pays-Bas, l’Union Européenne compte quatre autres paradis fiscaux : l’Irlande, le Luxembourg, Malte et Chypre. En France, l’évasion fiscale de la part des ultra-riches et des grandes entreprises ampute entre 80 et 100 milliards d’euros par an aux recettes du Trésor Public. Ce qui est en jeu ici, concernant les finances massivement déficitaires de l’État, ce sont les intérêts de classes antagoniques. Comme à la veille de la révolution de 1789-1794, dont le point de départ était le besoin de refinancer l’État, la question de fond est : qui paiera ? L’endettement de l’État ne peut que s’aggraver et occupera une place cruciale dans l’évolution de la lutte des classes au cours des mois et des années à venir. En définitive, il ne saurait être résolu qu’en portant un coup dévastateur aux intérêts de l’un ou l’autre camp.
L’essor du « populisme » nationaliste
Au cours des dernières décennies, la « mondialisation » capitaliste a produit une intégration et une interdépendance des économies « nationales » à un degré beaucoup plus élevé que dans la période précédente. L’élargissement de l’Union Européenne et l’introduction de l’euro faisaient partie de ce processus général. L’augmentation fulgurante du volume du commerce mondial a produit une intensification de la concurrence, y compris la concurrence entre les salariés. D’un côté, la mondialisation a créé des entreprises gigantesques, disposant d’un pouvoir économique – et donc politique – énorme et de l’autre, elle a considérablement fragilisé la position des salariés, qui sont mis en concurrence plus directement et immédiatement que jamais avec ceux des quatre coins de la planète. De plus, en France et en Europe, comme pratiquement partout dans le monde, les conquêtes sociales du passé sont devenues incompatibles avec le système capitaliste. Partout, les capitalistes et les gouvernements qui les représentent s’efforcent de les éliminer afin de soumettre toutes les composantes de la vie sociale et économique à la loi du profit.
Cette situation a transformé la psychologie sociale d’une partie importante de la population. En dépit des différences qui existent dans les conditions économiques, sociales et politiques entre les pays européens, ils sont tous, sans aucune exception, marqués par une poussée importante du nationalisme, du protectionnisme, de la xénophobie et de l’autoritarisme. Dans les couches populaires, on voit augmenter le sentiment d’être vulnérables aux effets destructeurs du « libre échange », d’être menacés par des flux migratoires perçus comme hors de contrôle, de vivre sous des gouvernements désarmés face aux pressions extérieures. Au fond, il s’agit d’une réaction « nationale » contre le capitalisme « international », une réaction allant de pair avec un fort ressentiment contre les « élites ». Ceci explique, en France, l’émergence du Rassemblement National en tant que force politique majeure. Comme Donald Trump aux États-Unis, Nigel Farage au Royaume-Uni et Giorgia Meloni en Italie, le « populisme » de Le Pen et Bardella aiguise et exploite cette réaction populaire pour se frayer un chemin vers le pouvoir. Incontestablement, le RN a une base électorale de masse. Il a obtenu 7 765 936 de voix (31,37% des suffrages exprimés) eux élections européennes de 2024 et 9 379 092 de voix (29,25 %) au premier tour des législatives. Une victoire du RN aux prochains scrutins nationaux, même si n’est pas inévitable, ne peut certainement pas être exclue.
Flattant le « peuple » et fustigeant les « élites », le populisme nationaliste cherche à diviser les travailleurs, à les dresser les uns contre les autres en fonction de leurs origines, leur couleur ou leurs croyances, détournant ainsi leur attention des vrais responsables du marasme économique et social. Sa propagande vise à ancrer dans l’esprit des « vrais français » qu’ils sont plus méritants que ceux qui ne le seraient pas. En les plaçant au-dessus des autres dans une hiérarchie raciale construite, en leur promettant une « priorité nationale », le RN se présente en protecteur face aux « étrangers ».
Matériellement, le RN ne leur offre absolument rien. Sous un gouvernement lepéniste, pire encore que sous Macron, ils n’auront droit qu’à une dégradation constante de leurs conditions de vie. Ils ne seront récompensés que psychologiquement, par un statut social supérieur. Même s’ils souffrent, il y en aura d’autres, au moins, qui souffrent encore plus et ne les dépasseront jamais ! En réalité, ceci n’est autre qu’une énorme escroquerie politique, un art dans laquelle les classes dominantes sont passé maîtres depuis des siècles. Se référant au contexte américain, le sociologue William Du Bois (1868-1963) a parlé du « salaire psychologique de la blancheur ». Les travailleurs blancs du Mississippi pouvaient bien être durement exploités et misérables, mais ils avaient accès tout de même à des lieux interdits aux noirs ! Au fond, c’est une manipulation du même ordre que recèle la propagande du RN. C’est une arme redoutable contre la solidarité des exploités. Diviser pour mieux régner !
Si jamais le RN s’empare du pouvoir, à quoi faut-il s’attendre ? C’est une chose de flatter le « peuple français » et de dénoncer les « élites » dans l’opposition. Mais une fois au pouvoir, la priorité absolue du RN sera de convaincre les grands groupes capitalistes (le MEDEF, les milieux de la spéculation boursière) qu’il défendra leurs intérêts avec plus d’acharnement et avec de meilleurs résultats que n’importe quel autre parti. Il s’attaquera aux intérêts et aux droits de tous les travailleurs, y compris de ceux qui, dupés par sa rhétorique populiste, l’auront porté au pouvoir. De façon plus flagrante et outrancière que ses prédécesseurs, les migrants et autres « étrangers » seront vilipendés et persécutés, dressés en boucs émissaires des problèmes sociaux et économiques. Il se peut, dans la pratique, que le nombre de déportations ne soit pas beaucoup plus élevé que sous les gouvernements précédents, comme c’est le cas de Trump et de Meloni. Il n’empêche que tout sera fait, médiatiquement, pour mettre en scène une politique draconienne sur l’immigration et semer la haine raciale. Par ailleurs, il faudrait s’attendre à une politique de répression policière renforcée à l’égard des manifestations et des grèves. La politique de régression sociale se poursuivra. La persécution des « étrangers » fera peut-être diversion jusqu’à un certain point, mais elle ne nourrira personne. Tôt ou tard – et nous pensons que cela pourrait se produire assez rapidement – le nouveau régime se trouvera confronté à une mobilisation syndicale et populaire massive.
L’avènement d’un gouvernement du RN représente un grave danger. Il faut tout faire pour l’empêcher et lutter pied à pied contre sa politique. Et pourtant, son arrivée au pouvoir ne signifierait pas une défaite définitive de la gauche, du syndicalisme et du mouvement anticapitaliste en général. Certains militants ont pris l’habitude de qualifier le RN de « fasciste ». Et certainement, dans et autour du RN, il y a des éléments fascistes. Cependant, il ne faut pas perdre de vue que le fascisme est un type de régime spécifique qui se caractérise par la destruction physique totale des partis et organisations des travailleurs, de tous les droits démocratiques et de tous les moyens d’expression indépendants. Un tel résultat ne peut être atteint par la seule répression étatique. Pour cela, il faudrait, à l’instar des régimes fascistes du passé, la mobilisation d’un mouvement populaire de masse, armée et organisée. Un gouvernement du RN sera un régime réactionnaire, autoritaire et répressif, certes, mais il devra composer avec le parlementarisme et les divers agencements d’une société démocratique. Les partis de gauche, les organisations syndicales et les autres formes de contestation seront largement intactes, capables de résister au gouvernement, voire de le balayer. Loin de signifier la fin de la lutte des classes, l’arrivée au pouvoir du RN lui conférera au contraire un caractère beaucoup plus âpre et déterminé. En clair, le RN au pouvoir serait un régime autoritaire, réactionnaire et xénophobe, mais nous serions pas pour autant sous un régime fasciste. Il ne faut pas sous-estimer le danger que représente le RN, mais il ne faut pas non plus sous-estimer la nature du fascisme en l’assimilant au RN. Le fascisme, c’est la destruction violente – au moyen de la guerre civile – de tous les droits et de toutes les formes d’expression démocratiques et l’anéantissement total des organisations et des moyens de résistance des travailleurs.
Il est vrai qu’il faut s’attendre à une croissance en effectifs des organisations réellement fascistes dans la période à venir. De telles organisations existent déjà, posant une menace grave à ceux qui s’engagent dans la lutte contre le capitalisme. La frustration à l’égard du RN dans les milieux d’extrême droite va certainement stimuler leur développement, qui sera sans aucun doute encouragé et aidé financièrement par des fascistes richissimes. Il est d’autant plus impératif de mener une lutte vigoureuse et de grande ampleur contre le nationalisme et le racisme. C’est un défi majeur, dont une composante essentielle – et à terme décisif – réside dans l’élaboration d’un programme et d’une stratégie à la hauteur de la lutte non seulement contre le RN et la droite, mais aussi pour en finir avec le système capitaliste qu’ils représentent.
Stratégie et programme
Nous avons dit qu’une victoire du RN est un danger réel. Plusieurs scrutins et sondages le confirment. Cependant, ce n’est pas inévitable. Rappelons que ce qui a privé Emmanuel Macron d’une majorité parlementaire en 2024, ce sont les résultats électoraux de la gauche que ni Macron ni les sondages n’avaient prévus. Clairement, la création du Nouveau Front Populaire était un facteur majeur dans ce développement. Ceci est une leçon politique importante. Parfois, bien sûr, des divergences politiques trop importantes ou les ambitions et rivalités politiques peuvent rendre une alliance impossible. Il est vrai que suite à leur comportement, les dirigeants du Parti Socialiste (et la plupart des dirigeants des Écologistes) ne sont pas des alliés politiques fiables. Il suffit de voir leur complicité actuelle avec Macron et le gouvernement pour le démontrer. Il n’empêche que l’expérience historique de pratiquement toutes les élections en France démontre que quand les différentes composantes de la gauche parviennent à se mettre d’accord autour d’une stratégie commune, elle est plus performante électoralement. Il en sera de même en 2026, 2027 et 2028, que ce soit pour les municipales, pour l’élection présidentielle ou pour les législatives.
Nous voulons contrer le RN et ses alliés à droite et porter la gauche au pouvoir. Nous pensons qu’une alliance électorale à gauche augmentera nos chances d’y parvenir. Mais au-delà des considérations stratégiques, il y a celle du programme. Tous les jours, les porte-parole de LFI, du PCF et d’autres mouvements de gauche exposent et dénoncent l’exploitation, l’injustice, la régression sociale et les discriminations inhérentes au système capitaliste. La CGT et d’autres organisations syndicales font de même. Mais c’est une chose de dénoncer ces problèmes. C’en est une autre de pouvoir les réduire sérieusement ou de les abolir. Posons la question concrètement : que se passerait-il si la gauche arrive au pouvoir en 2027 ? Que pourrait faire un gouvernement de gauche contre l’énorme puissance économique des capitalistes ? Est-il possible d’améliorer radicalement les conditions de vie de la population tout en laissant ce pouvoir intact ? Et sinon, quelles mesures sont nécessaires pour mettre fin à ce pouvoir ?
Malgré les divergences qui existent sur certaines questions, LFI, le PCF et la « gauche de la gauche » en général présentent des plateformes politiques similaires. Par exemple, ils veulent tous une augmentation significative du salaire minimum, plus de protections pour les salariés et une amélioration des retraites, un meilleur financement des services publics, une augmentation considérable des taxes sur les capitalistes. Ces revendications recoupent largement celles de la CGT et de la plupart des organisations syndicales. L’ensemble de ces mesures, avec bien d’autres que nous n’avons pas besoin de détailler ici, ont pour objectif d’inverser la politique d’austérité et d’effectuer, d’une façon ou d’une autre, un transfert des ressources vers le monde du travail, au détriment des intérêts de la classe capitaliste. Il s’agit, en somme, d’une politique de réformes sociales « anticapitalistes », en ce sens qu’elle va directement à contresens des revendications capitalistes.
Or, l’expérience nous apprend qu’un gouvernement qui tenterait de mettre en œuvre un programme de ce genre serait confronté, dès le premier jour, à une hostilité implacable de la part du patronat. Augmenter les salaires et des taxes sur le profit, réduire ou supprimer les subventions aux capitalistes pour réorienter les ressources vers les hôpitaux et les écoles, renforcer les droits des salariés dans les entreprises, tout ceci revient à porter directement atteinte à la rentabilité du capital. Quand le taux de profit baisse, l’investissement baisse, l’activité économique se contracte, des emplois sont supprimés, il y a une fuite des capitaux, avec des entreprises qui ferment ou partent ailleurs. C’est la réalité du capitalisme. Dans un système où la seule justification de l’activité économique est le profit qu’elle génère, toute tentative d’appliquer une politique de réforme sociale provoquera inévitablement et immédiatement une réaction virulente de la part de la classe capitaliste.
Il n’y a rien de « théorique » ou spéculatif dans cette affirmation. Elle découle au contraire de l’expérience historique concrète des gouvernements de gauche, en France comme ailleurs. La dernière fois qu’un gouvernement en France a tenté d’appliquer un programme de réformes sociales conséquentes remonte à 1981. Après douze mois de sabotage capitaliste, le gouvernement socialiste-communiste de l’époque a annoncé une « pause » dans les réformes, avant d’adopter une politique d’austérité budgétaire, de gel des salaires et de casse industrielle. Le PS était majoritaire dans le gouvernement, mais le ministres et députés du PCF ont soutenu cette politique d’austérité jusqu’en juillet 1984, c’est-à-dire plus de deux ans après le début de la « pause ».
Plus tard, en 1997-2002, le gouvernement de Lionel Jospin a privatisé massivement. C’est un ministre communiste, Serge Gayssot, qui a lancé la privatisation d’Air France. Aujourd’hui comme dans le passé, un gouvernement de gauche serait confronté au même dilemme. La classe capitaliste lui ferait comprendre, comme avec Mitterrand, que s’il engage des réformes sociales contraires à ses intérêts, il y aura une chute brutale des investissements et des suppressions d’emplois massives. Ceci placerait le gouvernement devant un choix incontournable. Soit il devra capituler, en adoptant une politique similaire à celle de la droite, ou alors trouver un moyen de briser le pouvoir économique des capitalistes. Et cela passerait nécessairement par une mobilisation massive des travailleurs autour d’un programme d’expropriations. Il faudrait transférer du secteur privé au secteur public le contrôle de la production des biens et des services, du système bancaire et de tous les rouages essentiels de l’économie, ouvrant la voie à une planification démocratique des ressources et une redistribution de la richesse en fonction des besoins de la société. En dehors d’une démarche de transformation sociale de cette nature, il ne sera pas possible d’en finir avec l’exploitation et l’injustice que nous impose le capitalisme et ses représentants politiques.
