39e Congrès du PCF. Critique du texte “L’ambition communiste pour de nouveaux jours heureux”.

Le texte adopté majoritairement (58% des voix exprimées) par le Conseil National du PCF en vue du 39e Congrès du PCF et intitulé L’ambition communiste pour de nouveaux jours heureux, se présente comme un projet pour « renouer avec le droit au bonheur ». Les grands axes de ce projet, soutenu Fabien Roussel, seraient une « révolution du travail, de la production et de la consommation ». Dans le domaine international, il envisage « de nouvelles relations internationales, le partage, la coopération et la paix. »

Si le texte est un peu mieux rédigé et plus compréhensible que ceux que la direction du parti a produits depuis de nombreuses années, il est tout de même pénible à lire. Son contenu est très largement descriptif et injonctif. Les généralités sur la situation en France et dans le monde s’enchaînent et se répètent… plusieurs fois. Elles tendent à bercer le lecteur, qui ne peut qu’être d’accord avec des choses aussi évidentes. De vagues injonctions (relever des défis, agir, faire face, répondre à des appels, etc.), conjuguées avec l’affirmation maintes fois répétée du « besoin du communisme », donnent l’impression d’une certaine radicalité. Il n’empêche que le contenu analytique, politique et programmatique du document est d’une pauvreté affligeante.

Besoin du communisme, crimes du stalinisme

Il est vrai que le texte contient quelques éléments qui constituent une amélioration par rapport aux textes majoritaires des congrès précédents. Premièrement, le simple fait d’affirmer que l’objectif du PCF est d’en finir avec le système capitaliste et d’instaurer une société communiste représente une rupture avec les orientations de la direction du parti depuis plus d’une vingtaine d’années pendant lesquelles la direction du PCF avait effectivement renoncé aux objectifs révolutionnaires, se déclarant favorable à l’économie de marché, c’est-à-dire au système capitaliste. La traduction concrète de cette politique était la participation du PCF au gouvernement socialiste 1997-2002, qui a engagé la privatisation de nombreuses entreprises publiques. Dans le texte présent, il est stipulé que le but du PCF est de parvenir à une société communiste « sans classes, sans guerres, dépassant les États nationaux ; une société où domination, exploitation, discriminations et aliénations sont abolies ». C’est un repère idéologique et politique important. Cependant, quiconque ayant un peu de connaissance de l’histoire politique de la France saura qu’il existe de nombreux exemples de partis de gauche affichant des objectifs franchement révolutionnaires dans leurs textes internes, mais dont le programme et l’action politique des chefs n’avaient rien de révolutionnaire (voir, par exemple, la Déclaration de Principes du Parti Socialiste,1971). La question est de savoir si le programme et la propagande publique du PCF correspondent aux ambitions révolutionnaires figurant dans ce texte.

Il y a une deuxième nouveauté dans ce texte, par rapport aux textes précédents. Elle concerne l’appréciation du régime dans l’Union soviétique, et notamment la dénonciation des « crimes du stalinisme ». Pendant des décennies, la direction du PCF a présenté la dictature stalinienne – avec son cortège d’atrocités, de persécutions et de massacres – comme un modèle de liberté, de démocratie et de socialisme. Critiquer Staline, dénoncer la réalité criminelle du régime bureaucratique qu’il incarnait, étaient punis par l’exclusion et le dénigrement des militants concernés. L’effondrement ignominieux du régime et la restauration du capitalisme – au profit d’eux-mêmes – par les gangsters « communistes » du Kremlin ont entraîné une contraction dramatique des effectifs et de l’implantation sociale du parti. On ne ment pas aux travailleurs impunément, et le parti a payé le prix de soixante années de mensonge et de duplicité concernant l’URSS. Maintenant, pour la première fois dans un texte de congrès, nous avons non seulement une reconnaissance de la nature criminelle du stalinisme, mais aussi une indication – incomplète, mais essentiellement correcte – des facteurs historiques objectifs qui ont déterminé la dégénérescence bureaucratique du régime révolutionnaire établi en 1917, à savoir l’état d’arriération dans lequel se trouvait la Russie à l’époque de la révolution. Notons au passage que cette explication est conforme aux analyses de Léon Trotsky, le dirigeant révolutionnaire assassiné sur ordre de Staline en 1940. L’explication est incomplète parce que le sous-développement économique et social de la Russie, à l’époque de la révolution, n’explique pas à lui seul le glissement vers la dictature stalinienne. Les dirigeants de la révolution pensaient pouvoir surmonter ce problème par l’extension de la révolution vers les pays plus avancés de l’Europe occidentale, mais la défaite des tentatives révolutionnaires en Allemagne, en 1918-19 et puis en 1923, en particulier, a condamné la révolution russe à l’isolement. Dans ces conditions, isolée et épuisée par la guerre civile et les guerres d’intervention étrangère, la démocratie soviétique des premières années ne pouvait pas survivre. Progressivement, une caste bureaucratique a pu consolider sa position. Le régime de Staline reposait sur les intérêts de cette bureaucratie.

Bilan électoral

La première partie du texte présente un bilan, quelque peu arrangé, des résultats électoraux du PCF depuis le dernier congrès. Le PCF n’avait pas présenté de candidat à l’élection présidentielle depuis 2007. À l’époque, il a obtenu 707 268 voix. En 2022, il a obtenu 802 422. C’est une progression, mais le score est toujours marginal (2,28%). Par ailleurs, le parti a perdu le dernier département qui lui restait (Val-de-Marne) et a été totalement évincé du Parlement européen. Au regard de l’ensemble des résultats électoraux depuis 2018, cela ne permet certainement pas de conclure à un redressement de la base électorale du parti.

Suraccumulation du capital ?

Le texte affirme que nous sommes actuellement confrontés à une crise « inédite par son ampleur et sa globalité ». Si on se réfère à la période depuis 1945, ceci est vrai. N’oublions pas, cependant, que le capitalisme était en crise pendant toute la première moitié du 20e siècle, ce qui a engendré de nombreuses révolutions et contre-révolutions, et deux guerres mondiales. Par sa nature même, le capitalisme est générateur d’instabilité sociale, de conflits et de guerres. Même la période des ‘Trente glorieuses’, qui a pris fin au milieu des années 70, n’avait pas grand-chose de glorieux pour la masse de la population. C’est une période qui se caractérisait par une intensification de l’exploitation des travailleurs et un pillage redoublé des pays sous-développés. D’où une longue série d’insurrections et révolutions dans ces mêmes pays et de nombreuses guerres majeures (Vietnam, Algérie). En France, il y a eu le mouvement de grève massif de 1963 et la crise révolutionnaire de 1968. Ce recadrage concernant le caractère « inédit » de la crise actuelle est important, car il discrédite la notion qu’il est possible ou désirable de renouer avec un capitalisme stable et – pour reprendre la terminologie en vogue au siège du PCF – « heureux ». Ce capitalisme-là n’a jamais existé, et n’existera jamais.

Concernant les cinquante dernières années, le texte affirme que le capitalisme « fait face à une crise systémique non résolue ». On serait en droit de supposer qu’une « crise systémique » est une crise inhérente à un système. Alors pourquoi seulement « depuis les années 1970 » ? N’y avait-il pas de crise systémique avant ? Mais bon, passons. Les auteurs du texte nous apprennent que la cause de cette crise non résolue serait la « suraccumulation du capital ». Dans le texte, aucune explication de ce terme n’est donnée. C’est une façon de présenter le problème qui est lourde d’ambiguïté et de malentendus possibles. On retrouve des références à la suraccumulation dans Le Capital de Marx, mais tenter d’expliquer une crise « inédite par son ampleur et sa globalité » par ce phénomène est plutôt surprenant. L’idée semble être que la cause fondamentale de la crise, depuis les années 1970, est que l’accumulation du capital a été excessive. Mais excessive par rapport à quoi ? Quand est-ce que l’accumulation normale du capital devient une suraccumulation ? Y a-t-il une accumulation raisonnable ou acceptable ? L’implication ne serait-elle pas que si seulement nous pouvions freiner ou réduire l’accumulation du capital, il y aurait un rééquilibrage mettant fin à la « crise systémique » ? Nous verrons que cette notion d’un capitalisme « autre » que celui que nous avons et géré selon de ‘nouveaux critères’, se trouve au cœur du programme actuel du PCF, et constitue, en vérité, sa faille fondamentale.

L’accumulation du capital est la caractéristique essentielle du mode de production capitaliste. C’est un phénomène inévitable et permanent du système. Pour les capitalistes, l’accumulation n’est pas un choix, mais une obligation incontournable, sous peine d’extinction. Selon Marx : « Le développement de la production capitaliste nécessite un agrandissement continu du capital placé dans une entreprise, et la concurrence impose les lois immanentes de la production capitaliste comme lois coercitives externes à chaque capitaliste individuel. Elle ne lui permet pas de conserver son capital sans l’accroître, et il ne peut continuer de l’accroître à moins d’une accumulation progressive. » [K. Marx, Le Capital, Ch. 25, 3e section.] Pas plus que les travailleurs, les capitalistes ne peuvent échapper aux modus operandi du système. La concurrence oblige les capitalistes à constamment réinvestir dans les moyens de production pour augmenter la productivité du travail. Or, puisque l’accumulation est une loi ‘immanente et coercitive’ pour le capitaliste, dans quel sens peut-on parler de suraccumulation, d’une accumulation « en trop » ? Ce qui intéresse le capitaliste, c’est le rendement par rapport à l’investissement, c’est-à-dire le taux de profit. L’accumulation ne peut être « en trop » que par rapport aux possibilités de réinvestir le capital accumulé de façon rentable.

Le capital investi prend essentiellement deux formes. D’une part, il y a ce que Marx appelle capital constant (machines, outillages, bâtiments, etc.), qui a une valeur, mais qui ne crée pas de plus-value. D’autre part, il y a le capital variable (car créateur de nouvelle valeur), c’est-à-dire le capital investi dans le travail humain, dans l’emploi de travailleurs. Le but est d’extraire un maximum de plus-value en un minimum de temps, pour rester compétitif. Le besoin de constamment réinvestir dans de nouvelles ressources technologiques fait que la part du capital constant par rapport au capital variable (relation que Marx appelle ‘composition organique du capital’) devient de plus en plus importante, d’où la baisse ‘tendancielle’ du taux de profit. Postulée par Marx, cette tendance a été empiriquement vérifiée dans les faits depuis son époque. Ce n’est pas que les capitalistes accumulent trop de capital. Ce sont les pressions sur la rentabilité du capital qui sont au cœur de la crise. La baisse tendancielle du taux de profit se manifeste en premier lieu dans la production et la distribution, mais elle affecte aussi, à terme, le secteur financier et spéculatif. La notion de ‘suraccumulation’ (des capitaux qui ne trouveraient pas un terrain d’investissement rentable) n’a de sens que dans ce contexte-là. Elle n’est pas, comme le prétend l’équipe de Fabien Roussel, la cause de la crise, mais une conséquence. La crise actuelle est avant tout une crise de rentabilité.

Quelle est l’importance de cette mise au point ? C’est que la notion erronée d’une crise dont la cause serait une suraccumulation du capital ouvre la porte aux idées politiques insipides selon lesquelles un « nouveau partage de richesses » permettrait d’en sortir. Ainsi, la crise « pourrait apparaître comme une crise de répartition : pas assez de salaires, pas assez de revenus, de dépenses pour les services publics, pour la formation et, bien sûr, pour l’emploi. Mais la cause profonde en est une gigantesque suraccumulation de capital. » C’est une formulation d’inspiration keynésienne. En revanche, s’il est compris que c’est avant tout la baisse du taux de profit qui freine l’économie capitaliste et nous menace d’une récession mondiale, on comprendra plus facilement les problèmes que pose une politique de gauche qui, comme celui du PCF, ne veut toucher que très marginalement à la propriété capitaliste. Le fonctionnement du capitalisme fait que consacrer plus de ressources aux salaires, aux services publics et à l’emploi est exactement à l’inverse de ce qu’il faut pour défendre le taux de profit. Tant que les capitalistes conservent la propriété et, en conséquence, le contrôle effectif des entreprises, tout programme de réforme sociale dont l’application se traduit par une baisse de rentabilité entraînera une baisse des investissements et la mise en danger de l’existence même des entreprises.

Taux de profit du secteur non financier aux États-Unis

 

Profit et régression sociale

Tous les salariés du secteur privé sont conscients de cette réalité. Ils savent que si l’entreprise n’apporte pas assez de profit aux propriétaires et actionnaires, elle n’aura plus de raison d’être et ils perdront leur emploi. Les procédures, les outils de travail, la charge de travail et les tâches attribuées aux salariés changent constamment pour maintenir et augmenter la rentabilité, condition sine qua non de l’existence de l’entreprise. La source de la régression sociale, que ce soit par l’action des employeurs dans les entreprises ou par la politique gouvernementale, c’est le besoin de maintenir – et si possible augmenter – le taux de profit capitaliste. Cela passe par l’augmentation de la quantité de plus-value générée par chaque heure et chaque minute de travail. D’où les pressions constantes sur les travailleurs, l’intimidation, la réduction de leur capacité de résistance, la précarité et la mise en concurrence. Les conquêtes sociales du passé sont incompatibles avec l’ordre capitaliste. Leur destruction n’est pas un choix, mais une nécessité matérielle, impérieuse et incontournable pour les capitalistes. Telle est la réalité du fonctionnement du système capitaliste et il est impossible d’en changer la ‘logique’ comme le prétend le texte. De notre point de vue, la conclusion qui s’impose est que la lutte pour l’augmentation des salaires, l’amélioration des conditions de travail, la stabilité de l’emploi et la réduction du temps de travail ne peut aboutir que si elle est liée à l’expropriation des capitalistes, à l’abolition effective de leur emprise sur l’économie.

L’ambition communiste pour de nouveaux jours heureux ne tient pas compte de cette réalité. En cela, il n’y a aucun changement par rapport au passé. Depuis longtemps, le PCF présente un programme de réforme sociale qui ne remet pas en cause la domination du capital. Certes, le texte évoque à maintes reprises le besoin de ‘dépasser le capitalisme’ mais sans remettre en cause de la propriété capitaliste. Au mieux, nous trouvons de vagues allusions à ‘de nouvelles formes de propriété’, mais lesquelles ? Le dépassement du capitalisme ne peut se réaliser dans une société ou l’essentiel de l’économie reste dans les mains des capitalistes. Ce n’est qu’un vœu pieux qui ne mérite pas d’être pris au sérieux. Le programme parle de défendre les services publics et des ‘biens communs’. Il évoque la nécessité de renationaliser EDF et quelques autres entreprises, de former des ‘pôles publics’ (composés, comme le précise le texte, d’entreprises publiques et privées) dans le cadre d’une économie capitaliste. En somme, le secteur public ne représente dans ce programme qu’une incursion marginale dans une économie dominée par la spéculation capitaliste. C’est un programme que ne touche pas à la propriété des grandes entreprises capitalistes qui dominent l’économie nationale. Il laisse le système intact, libre de poursuivre l’exploitation des travailleurs et de soumettre la société à la loi du profit. Notons aussi que, dans ces conditions, même une entreprise nationalisée est contrainte de fonctionner selon des critères capitalistes. Ainsi, que peut bien signifier la « révolution du travail, de la production et de la consommation » dont les auteurs du texte se réclament ? Le texte dit que cela nécessite de « nouveaux critères de gestion entrant en conflit avec des critères de gestion capitaliste » dans les entreprises et dans l’économie en général. C’est évident. Il faudrait des critères de gestion qui favorisent l’emploi, la rémunération, la formation et le bien-être des salariés, qui fassent le choix de productions socialement nécessaires, qui encouragent des habitudes de consommation saines et respectueuses de l’environnement. Le problème, c’est que tous ces critères portent directement atteinte à la rentabilité capitaliste. On ne peut pas gérer une entreprise capitaliste selon des critères anticapitalistes. Le pouvoir ultime dans les entreprises – un pouvoir de vie ou de mort – appartient à leurs propriétaires. Ce pouvoir doit être définitivement brisé. Voilà ce que devrait expliquer le programme du PCF.

Conférences pour s’entendre avec le patronat ?

À plusieurs reprises, allusion est faite à des conférences nationales, régionales et territoriales pour l’instauration de nouveaux critères de gestion dans les entreprises privées, y compris les banques privées, pour donner la priorité au développement des services publics, à la création de millions d’emplois et de formations ; pour combattre, en somme, « les logiques capitalistes ». Quant à la composition de ces conférences, comment les participants seraient désignés et comment elles pourraient surmonter les intérêts inconciliables des classes sociales, nous sommes malheureusement dans le brouillard le plus complet. En conférence ou pas, le MEDEF et les représentants du capital en général n’accepteront jamais une politique qui veut taxer davantage les profits, imposer des salaires plus élevés, des conditions de travail améliorées, etc. Gérer le capitalisme selon des critères de progrès social n’est pas possible à notre époque.  Ceci n’est pas un postulat purement théorique. Nous avons mentionné plus haut le comportement de la direction du parti concernant le gouvernement Jospin, où certaines privatisations (rebaptisées ‘ouvertures de capital’ pour l’occasion) ont été organisées directement par un ministre communiste. Le passage au pouvoir du PCF de 1981 à 1984 a été, lui aussi, un épisode hautement instructif.

L’expérience gouvernementale du PCF

Après son élection en 1981, il n’a fallu que douze mois pour que le gouvernement PS-PCF renonce aux réformes sociales et se mette à appliquer une politique dans l’intérêt des capitalistes. En juin 1982, il a annoncé le blocage général des salaires. Son « plan acier » prévoyant la suppression de 12 000 emplois dans l’industrie sidérurgique. Une deuxième version portait ce nombre à 33 000 et décrétait la fermeture des aciéries de Longwy, Denain et Pompey. En avril 1984, 150 000 sidérurgistes localement et près de 60 000 à Paris ont manifesté contre cette catastrophe économique et sociale. Mais le plan a été appliqué. Un mois plus tard, les députés communistes ont voté la confiance au gouvernement. Ce n’est qu’après les élections européennes, où le vote communiste est passé de 20,5 % à 11,28 % des voix, que la direction du PCF a décidé de quitter la coalition, en juillet 1984.

Les expériences de 1981-1984 et 1997-2002 ne sont pas mentionnées dans le texte. Elles sont pourtant d’une importance fondamentale. Elles confirment qu’un gouvernement élu sur une politique de réforme sociale est très rapidement confronté à un choix décisif.  Face aux pressions capitalistes – sabotage économique, fuite des capitaux, baisse des investissements, délocalisations, suppressions d’emplois, fermetures – il doit mobiliser les travailleurs pour l’expropriation de la classe capitaliste, ou alors renoncer à son programme et mettre sa politique en conformité avec les lois du profit. Il en a été ainsi dans le passé et il en sera ainsi à l’avenir. Seul un programme de réforme sociale qui inclut la suppression de la propriété capitaliste des moyens de production et de distribution permettrait de surmonter la résistance de la classe capitaliste.

À l’époque de Robert Hue, la direction du parti se réclamait ouvertement d’une « économie de marché à dominante sociale », c’est-à-dire un capitalisme dans lequel le progrès social serait assuré. Elle disait clairement que son objectif n’était plus le communisme. Elle misait sur la possibilité de convaincre la classe capitaliste d’adopter une ‘autre logique’ que celle du profit. Les partisans de Fabien Roussel, en revanche, se déclarent pour une société communiste, mais leur programme, dans ses traits essentiels, est le même que celui du temps de Robert Hue. Il repose sur la même idée fondamentale, à savoir qu’il est possible de  modifier la logique du système et de résoudre les problèmes sociaux de notre époque sans supprimer la propriété capitaliste. L’affirmation à répétition du « besoin du communisme » ou de « l’actualité du communisme » est purement décorative. La radicalité lexicale sert à masquer le réformisme programmatique.

Environnement et planification

Le texte aborde la crise écologique et climatique à partir de constats avec lesquels nous ne pouvons qu’être d’accord. Il est dit clairement que la course au profit est l’obstacle principal aux enjeux environnementaux. Cependant, aucune suite programmatique n’est donnée à cette déclaration. Comment pourrait-on envisager des mesures pour réduire l’impact carbone des activités humaines sans prendre le contrôle des moyens de production ? Les mesures prises jusqu’à présent n’ont pas apporté de résultats tangibles. Les mesures décisives nécessaires dans la lutte contre le réchauffement climatique sont en contradiction avec les intérêts capitalistes. Par exemple, le paragraphe sur le pôle public de l’énergie donne l’impression que Total Énergie, qui en ferait partie, resterait tout de même une entreprise privée. Une entreprise privée au cœur d’un pôle public, n’est-ce pas contradictoire ? Son objectif serait toujours de réaliser un maximum de profits par la vente du pétrole. Or, le pétrole et le charbon sont les premières causes des émissions de gaz à effet de serre.  La résolution de la crise écologique ne pourra se faire que par une planification de la production, prenant en considération les contraintes environnementales et la nécessité de réduire la consommation d’énergie.  On n’a pas besoin d’un ‘pôle public-privé’, mais un monopole 100% public pour conduire la décarbonation de l’économie à la mesure des enjeux.

Politique internationale

Sur les questions internationales, le texte se borne à des généralités et fait largement abstraction des réalités de la lutte des classes. Au cœur de la politique internationale du PCF se trouve la proposition d’une monnaie commune mondiale, sous le contrôle du FMI et « au service du développement humain et des biens communs ». Elle figure à quatre ou cinq reprises dans le document. On a vu à quel point le FMI est pour le développement humain et des biens communs dans la crise économique en Grèce, à partir de 2008, où il a proposé de l’aide en échange de la mise en application d’une politique de régression sociale draconienne, la privatisation des ‘biens communs’ et le saccage du ‘développement humain’. Le peuple grec a été martyrisé pendant plus d’une décennie par l’action concertée des institutions financières. Le FMI a agi de la même façon dans le monde entier. Il n’est pas, et ne pourrait jamais être, une organisation neutre, détachée de la hiérarchie impérialiste mondiale. C’est un instrument de l’impérialisme, agissant pour le compte des grandes puissances qui l’ont créé pour veiller sur leurs intérêts. Cependant, la direction du PCF aurait une idée pour régler ce détail. Il faut réformer le FMI ! Il faut aussi réformer l’ONU ! Il faut réformer l’OMC, la Banque Mondiale et la Banque Centrale Européenne ! Tout cela est dans le document. Mais pourquoi s’en arrêter là ? Ne faut-il pas réformer toutes les banques centrales du monde ? Et pourquoi pas le Pentagone et la CIA, tant qu’à faire !

Les auteurs du texte veulent nous faire croire qu’il est possible de transformer le FMI, l’OMC et d’autres organisations qui sont actuellement autant d’extensions du pouvoir étatique et financier des plus grandes puissances impérialistes, pour en faire des alliés dans la lutte contre le capitalisme ! Mais qu’ils nous disent, dans ce cas, qui va les réformer dans ce sens ? Qui a le pouvoir de le faire et en quoi serait-ce dans leurs intérêts ? Sur ces questions, le texte ne dit rien.

Par ailleurs, à supposer qu’une monnaie mondiale commune puisse être mise en place, au profit de qui fonctionnerait-elle ? Une monnaie commune entre plusieurs pays peut fonctionner dans certaines circonstances, et notamment lorsque les paramètres économiques des pays concernés sont plus ou moins comparables. Cependant, comme ce n’est pas le cas, l’imposition d’une valeur monétaire commune à tous ne peut que défavoriser les économies les plus faibles. L’économie mondiale est bien trop diverse pour fonctionner sur la base d’une valeur monétaire commune. Dans les échanges commerciaux internationaux, unité monétaire contre unité monétaire, les économies moins développées échangeraient plus de travail contre moins de travail, et seraient privées de toute possibilité de contrôle sur la valeur de la monnaie, qui, dans le monde réel, serait décidée nécessairement dans l’intérêt des plus puissants.

La guerre en Ukraine, qui a des répercussions majeures dans le monde entier, n’est pas traitée sérieusement dans le document. L’invasion russe est qualifiée d’inacceptable. La politique de l’OTAN également. Mais la guerre est là, qu’on le veuille ou pas, et le parti devrait présenter une plateforme révolutionnaire et internationaliste, contre l’impérialisme russe et contre l’oligarchie ukrainienne. Quel est le programme du parti ? Depuis des décennies, la direction du PCF a fait appel au Conseil de sécurité de l’ONU pour empêcher des guerres et garantir la paix. Aujourd’hui, ce sont précisément les pays membres du Conseil de sécurité qui organisent la guerre. Quelles conclusions faut-il en tirer quant au rôle et à la nature de l’ONU ?

Le document se réclame de l’internationalisme, mais concernant sa politique européenne raisonne en termes de ‘nations’ et de ‘peuples souverains’, Ainsi, le texte propose « des coopérations solidaires entre nations égales et peuples souverains. » Il veut « promouvoir les nations de façon ouverte dans l’égalité et le respect de leur diversité. » De telles formulations tendent à masquer le fait que toutes ces nations sont divisées en classes sociales antagoniques. Des capitalistes, des mouvements racistes et fascistes font partie, eux aussi, de ces nations. Nous sommes pour la solidarité entre tous les travailleurs, quelle que soient leur nationalité, mais pas pour la solidarité ou la coopération entre des ‘nations’ entières.

Dans l’ensemble, les sections du texte consacrées aux questions internationales sont très faibles. Le Moyen-Orient est évoqué, mais rien de substantiel n’est dit à son sujet. Le lecteur n’est jamais très sûr du sens ou de la portée de ce qui est dit. « L’Iran cherche à exister comme une puissance pesant sur des rapports internationaux. » On pourrait dire la même chose de toutes les puissances du monde. L’Inde et la Turquie « cherchent à se positionner dans [des] recompositions. » On lit que « dans une situation où les politiques de force entraînent le monde dans la guerre, il est impensable de s’aligner sur un camp. » Et pourtant, il y a bien une grande puissance, sur laquelle les auteurs du texte semblent bien s’aligner : la Chine.

Oppression et exploitation en Chine

Presque 20% de l’humanité vit sous le régime prétendument ‘communiste’ en Chine. Le texte dénonce toutes sortes d’oppressions, discriminations et atteintes à la démocratie dans le monde. En revanche, il n’y a pas un seul mot contre le régime chinois, qui est mentionné plusieurs fois et systématiquement présenté sous une lumière positive. Par exemple, le texte condamne, à juste titre, les discriminations à l’égard des femmes et les attaques des ‘néoconservateurs’ contre le droit à l’avortement. Il ne mentionne pas, cependant, les lois cruelles et oppressantes en Chine qui autorise encore la réalisation de stérilisations et d’avortements par la force. Il ne mentionne pas la séquestration de nouveau-nés dont beaucoup, qualifiés d’« orphelins », sont profitablement vendus par les autorités à des parents adoptifs à l’étranger. Le nombre d’enfants possibles étant limité par la loi, les bébés de sexe féminin sont souvent abandonnés, de sorte que, au cours des 35 ans de la politique de l’enfant unique, il y a une différence de trente millions entre le nombre de naissances de garçons et le nombre de naissances de filles. Limiter les naissances par la force constitue une persécution des femmes, des enfants, de familles entières, et une violation de ce qui devrait être un droit inaliénable de toute l’humanité, celui de procréer – ou pas – par choix, celui de voir naître et vivre dignement sa progéniture. Entraîner les femmes par la force dans des cliniques pour être stérilisées ou leur imposer un avortement, cela n’a rien de « communiste ».

Avec l’absence de droits démocratiques élémentaires, l’exploitation brutale des travailleurs – surtout des ‘migrants’ issus des zones rurales, l’interdiction de syndicats indépendants, la censure et la punition d’idées « non autorisées », la répression brutale des minorités ethniques comme les Ouïghours, la persécution et la cruauté envers les parents d’enfants « interdits » ou l’application de la peine de mort à une échelle massive, comment présenter le régime chinois comme une force progressiste dans les affaires du monde ? Pour le PCF, cette question est d’une importance cruciale. Si, comme c’est le cas actuellement, certains de ses dirigeants, dont Fabien Roussel (voir son discours élogieux, lors de son passage en Chine, en juillet 2019), affichent leur admiration pour un régime aussi despotique et autoritaire, il sera impossible de convaincre les travailleurs et les jeunes de France que le PCF défend des idées justes et viables.

Stratégie électorale

Vers la fin du texte, la question des stratégies électorales est posée. Cependant, aucune réponse claire n’est donnée. À part l’engagement de présenter un candidat à l’élection présidentielle, presque toutes les options sont laissées ouvertes. On reproche à Mélenchon, non sans justification, de faire du « populisme ». Cependant, pendant la campagne présidentielle et depuis, le candidat du parti ne s’en est pas privé, non plus. Le texte constate que la NUPES n’a pas permis de remporter la victoire aux législatives, mais ne propose rien d’autre à la place. On peut fustiger la « volonté hégémonique » de Mélenchon, mais le fond du problème, en ce qui concerne les alliances, est que le PCF ne pèse pas assez lourd électoralement pour obtenir davantage. La direction navigue à vue, dans ce domaine.

Conclusion

En conclusion, L’ambition communiste pour de nouveaux jours heureux apporte quelques améliorations par rapport aux textes produits par la direction du parti jusqu’en 2018. Sur le plan idéologique, il affirme la nécessité d’une rupture avec le système capitaliste, se dissocie des crimes du stalinisme et tente de fournir une explication de la dégénérescence du régime soviétique. Il présente un programme revendicatif combatif pour lutter contre la régression sociale, défendre les intérêts des travailleurs et réduire les discriminations raciales et sexistes. C’est une plateforme qui va clairement dans le sens du progrès et de la justice sociale. Cependant, au-delà des revendications immédiates, le programme ne tient pas compte de la nécessité de lier celles-ci à une politique d’expropriation de la classe capitaliste. Le « besoin du communisme » ne trouve pas d’expression dans les orientations programmatiques et stratégiques proposées. L’explication de la crise du capitalisme par la notion de la suraccumulation n’est pas fondée et risque de créer ambiguïtés et malentendus, dont notamment l’idée – essentiellement keynésienne – selon laquelle des réformes sociales permettraient de sortir de la crise économique. Dans le domaine international, la croyance en la possibilité de transformer les institutions chargées de défendre les intérêts des grandes puissances en instruments de lutte contre le capitalisme est totalement irréaliste. L’attitude bienveillante envers la dictature répressive en Chine va à contresens des idées que défend le parti par ailleurs. Pour toutes ces raisons, c’est un texte qui n’est pas à la hauteur des enjeux de notre époque.

La Riposte

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2 thoughts on “39e Congrès du PCF. Critique du texte “L’ambition communiste pour de nouveaux jours heureux”.

  1. Bonjour ,
    Je suis en accord avec votre analyse du congrès et je me permets de compléter en constatant que le texte alternatif est aussi floue que le texte de la direction.
    La question qui me vient est:
    a)Comment mieux faire connaitre les idées de la “Riposte”
    b) Comment sortir le parti du système de tendance qui paralyse de plus en plus.
    c) Comment faire pour que l’idée communiste soit majoritaire en france(et en europe)pour éradiquer la misère
    ,le passage par des accords avec des partis (PS VERT LFI….;) me parait voué à l’échec .

    Encore merci pour votre analyse

    1. Camarade,

      Exactement, le texte alternatif n’est pas mieux que celui de la direction. On va bientôt publier une analyse du texte alternatif, aussi. Comment faire mieux connâitre les idées de La Riposte ? Eh bien, par un travail militant, un travail de communication et d’explication, à côté d’autres camarades qui pensent comme nous. Je t’enverrai un mail pour qu’on en discute davantage, si tu le souhaites.

      Fraternellement,

      Greg

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