Le gouvernement rend la pauvreté encore moins visible qu’elle ne l’est déjà

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La politique économique et fiscale menée depuis l’arrivée à l’Elysée d’Emmanuel Macron a-t-elle fait augmenter le nombre de personnes pauvres en France? Les mesures fiscales engagées en 2018 ont été nombreuses : hausse de la CSG, allègement de la fiscalité des plus riches par la transformation de l’ISF, gel du point d’indice des fonctionnaires, baisse des cotisations patronales et salariales et la baisse des APL. Les premiers résultats statistiques sur l’évolution du taux de pauvreté en France en 2018 publiés par l’INSEE en octobre 2019 sont sans appel : une hausse record sur un an du taux de pauvreté et un creusement des inégalités sociales, sous l’effet de la politique fiscale du gouvernement qui a favorisé les plus riches, et qu’il s’agit désormais de rendre le moins visible possible pour tenter d’atténuer la crise sociale majeure qui s’ancre aujourd’hui dans le paysage français.

En effet, dans l’un de ses derniers communiqués de presse, l’Observatoire National de la Pauvreté et de l’Exclusion Sociale (ONPES) publié en octobre 2019 « Comprendre l’augmentation exceptionnelle du taux de pauvreté estimé en 2018 » abondait les estimations de l’INSEE. L’observatoire écrivait ainsi: « Il faut donc considérer comme très probable la hausse exceptionnelle estimée en 2018 du taux de pauvreté monétaire au seuil de 60% du niveau de vie médian qui passerait de 14,1 à 14,7% entre 2017 et 2018, soit un accroissement de près de 400 000 personnes sous le seuil de pauvreté. Cet accroissement est exceptionnel au regard de la longue période. En se reportant 20 ans en arrière, une augmentation d’ampleur comparable n’a été observée qu’en 2005 (+0,5 point) et en 2010 (+0,7 point). Le choc de la crise économique des années 2008/2009 est généralement considéré comme responsable d’une hausse structurelle du taux de pauvreté de l’ordre de 1 point, ce qui donne une mesure de la variation estimée pour un an entre 2017 et 2018. Les deux tiers de l’accroissement du taux de pauvreté, soit 0,4 point, seraient dus aux effets négatifs de l’évolution des prestations sociales. Tenant compte de la neutralisation de diverses mesures, c’est à la baisse des allocations logement dans le parc social que l’on devrait cette hausse de 0,4 point du taux de pauvreté. Un tiers de la hausse estimée du taux de pauvreté serait dû à l’accroissement des inégalités de revenus primaires, attribuée à titre principal à la croissance des revenus financiers avant impôt, l’année 2018 ayant été en effet une année de forte hausse des actifs financiers détenus par les ménages les plus riches et de leurs rendements».

Il est à préciser que ces données n’intègrent pas la réforme de l’ISF qui a bénéficié aux ménages les plus aisés. Si elle avait été prise en compte, elle aurait eu un effet à la hausse sur les indicateurs d’inégalités.  D’une certaine manière, cette estimation souligne indirectement l’importance de disposer d’indicateurs quantitatifs fiables pour mesurer la pauvreté. Or depuis le 1er janvier 2020, avec la disparition de l’ONPES, c’est un acquis majeur de la loi d’orientation du 29 juillet 1998 relative à la lutte contre les exclusions, loi fondatrice des politiques publiques en matière de lutte contre la pauvreté, qui s’ajoute au tableau de chasse du gouvernement Macron pour « réduire » la pauvreté ou plus simplement ne plus la voir.

Cet observatoire indépendant et autonome, qui réalisait un travail unique en Europe, de collecte de données, d’analyse et de compréhension des mécanismes économiques et sociologiques qui sont à l’origine du développement de la pauvreté, est désormais absorbé par le Conseil National de Lutte contre l’Exclusion (CNLE). Le souci affiché du gouvernement par cette action serait de « rationaliser » les différentes instances pour les rendre plus « efficaces » dans le cadre de la transformation des administrations centrales. Se voulant rassurant, un communiqué du ministère des Solidarités et de la Santé précise que le comité “sera, comme l’était l’Onpes, un lieu de croisement et de partage des savoirs, tourné vers une meilleure prise en compte des personnes concernées”. Mais comment lutter efficacement contre la pauvreté si l’on se prive de moyens de mieux la connaître ? De plus, si l’on observe l’ensemble des politiques de casse de l’État social menées par le gouvernement depuis son arrivée au pouvoir en 2017, nous avons de fortes raison de douter de la sincérité des propos tenus, qui font appel à la même stratégie de manipulation et de mensonge institutionnalisés déployée depuis 2017. L’objectif recherché est bien de «casser le thermomètre» pour ne plus voir l’état du malade. Dans ce cas, la méthode n’est pas nouvelle. Le gouvernement d’Edouard Balladur avait supprimé en 1993 le Centre d’Etudes des Revenus et des Coûts dont les rapports avaient mis en évidence la montée des inégalités et de la pauvreté. L’organisme qui lui avait succédé – le Conseil de l’Emploi, des Revenus et des Coûts – a ensuite vu son action s’éteindre à petit feu (supprimer cette instance aurait sans doute été trop voyant à l’époque) pour disparaître définitivement en 2009 après le départ de son président, Jacques Delors. A cette époque, il s’agissait de jeter un voile pudique sur la montée des inégalités de revenus.

L’ONPES a engagé dernièrement des travaux aussi importants que ceux qui avaient traité de l’invisibilité de certaines populations qui, bien que pauvres, n’apparaissent pas dans les statistiques publiques et ne font donc pas l’objet de politiques spécifiques. La décision de sa suppression renvoie dès lors à la volonté de brider une expression indépendante sur des sujets aussi sensibles que celui des inégalités économiques, sociales, territoriales, éducatives, de santé ou de logement. Loin d’être anecdotique, rappelons que la pauvreté frappe une personne sur dix en France soit 9,3 millions de personnes. Le taux de pauvreté indique la part de la population vivant avec des revenus représentant 60% du revenu médian. En France le revenu médian s’établit en 2018 à 1 710 euros mensuels. On est donc pauvre au sens statistique, en deçà de 1 026 euros par mois. Plutôt jeune, vivant en famille, peu diplômée, ouvrière ou employée : voici le portrait-robot d’une personne pauvre. La moitié des pauvres ont moins de trente ans, autant disposent au maximum du brevet des collèges, un quart vivent au sein d’une famille monoparentale. Il est à noter par ailleurs, qu’un tiers des pauvres sont des enfants parce que leurs parents disposent de revenus insuffisants.

Les données de 2015 publiées par Eurostat positionnaient la France en 3ème position des pays d’Europe présentant un taux de pauvreté parmi les plus bas derrière les Pays-Bas et la Finlande. Selon Oxfam, la France grâce à son « Etat-Providence » était l’un des pays où l’argent était le plus généreusement redistribué des riches vers les pauvres. Mais elle connaît actuellement, sous l’impulsion de la politique capitaliste agressive menée par le gouvernement Macron un phénomène d’accélération de la casse de l’État social instauré depuis l’après-guerre par le Conseil National de la Résistance. Tout le pare-feu social réformiste mis en place est en train de sauter et de creuser le fossé entre les plus riches et les plus pauvres. Oxfam révèle dans son rapport « services publics ou fortunes privées », qu’en 2018 la fortune des milliardaires de la planète a augmenté de 12% représentant un gain quotidien cumulé de 2,2 milliards d’euros, tandis que la richesse de la moitié la plus pauvre de la population mondiale soit 3,8 milliards de personnes a chuté de 11%. Et on constate qu’en 2018 notamment, qu’après les Etats-Unis, la France est le pays qui a connu la plus forte progression du nombre de millionnaires. Aujourd’hui, 8 milliardaires français possèdent autant que les 30% les plus pauvres dans la population, suivant une tendance qu’ont empruntée nombre de pays riches avant elle. Alors que la société capitaliste est globalement plus riche, elle est incapable d’offrir une vie meilleure au plus grand nombre. Les mouvements sociaux de ces derniers mois ont remis avec force sur le devant de la scène l’accroissement des inégalités et la dégradation des conditions de vie des travailleurs les plus pauvres. Les statistiques ne sont là que pour confirmer un phénomène réellement et concrètement vécu par les populations. Les effets de l’offensive capitaliste implacable menée par Macron en France continueront de provoquer des secousses de mobilisations sociales. Plus que jamais, seules des mobilisations massives et une solidarité sans faille de toutes les composantes de la classe ouvrière et des couches exploitées et appauvries de la petite-bourgeoise pourront mettre en échec l’action du gouvernement. Toute perspective de lutte véritable pour réduire la pauvreté ne peut s’envisager désormais que par un renversement du système capitaliste actuel, en expropriant les propriétaires qui possèdent les grands leviers de l’économie et qui concentrent toujours plus la richesse produite collectivement par l’ensemble des travailleurs entre leurs mains. La conscience de classe précédemment abandonnée avec la chute de l’URSS regagne peu à peu du terrain face à ce « retour vers le futur » d’un capitalisme agressif d’avant-guerre. En effet, selon le baromètre GreenFlex de 2019, 57% des Français veulent changer de modèle économique : considérant que le modèle est à bout de souffle, les Français sont désormais majoritaires à réclamer un changement complet du système (Il y a deux ans, ils n’étaient que 30% à avoir cette certitude). A juste titre, comme le soulignait Marx, ce n’est pas la pensée qui fait la conscience mais les conditions matérielles d’existence.

Chloé STEPHAN, PCF Rouen

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