Révolte populaire au Liban

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source photo : MARWAN NAAMANI / DPA / AFP

Par Eric Jouen PCF 76

Des mouvements insurrectionnels touchent plusieurs zones du monde en ce moment, mais l’image d’une chaîne humaine de 170 km du nord au sud de la côte du Liban, pour affirmer leur unité, a marqué les esprits.

Depuis une dizaine de jours, le peuple libanais se soulève et a voulu montrer sa détermination en se tenant la main, hommes, femmes, enfants, toutes confessions confondues, en chantant l’hymne national, en agitant des drapeaux, et en criant sur la place des Martyrs à Beyrouth : « Révolution ! » ou « Le peuple veut la chute du gouvernement ! ». L’une des organisatrices explique ainsi l’événement inédit au Liban : « L’idée est de montrer que, du nord au sud, de Tripoli à Tyr, nous sommes et resterons unis. Nous ne sommes qu’un peuple et nous nous aimons ». Les femmes sont en première ligne pour dénoncer la corruption qui gangrène le pays et exigent avec ténacité le retour de milliards dans les caisses de l’État. En face, le gouvernement semble aux abois et tente de maintenir un système basé sur le confessionnalisme.

En effet, la constitution du Liban fait que le Président doit être un chrétien maronite, ainsi que le Général en chef de l’armée. Le Premier Ministre doit être un musulman sunnite et le président de l’Assemblée Nationale doit être un musulman chiite. Le vice-premier ministre et le porte-parole du gouvernement doivent être des chrétiens orthodoxes. Il n’y a pas eu de recensement depuis plus de 80 ans mais on peut estimer que les musulmans représentent aujourd’hui 60 % de la population (les sunnites et chiites à peu près en nombre égal), les chrétiens maronites 20 % et les chrétiens orthodoxes moins de 10 %. Mis en place par l’impérialisme français pour protéger ses intérêts, ce système a engendré tout un réseau de clientélisme, irriguant en argent des sillons de communautés confessionnelles, devenues ainsi redevables envers les dirigeants.

En ”temps normal”, cette corruption clientéliste évitait au système de grandes secousses, et c’est ainsi que la majorité de la population a le sentiment d’être gouvernée par les mêmes depuis plus de 30 ans. Cependant, la crise économique de 2008 et la guerre civile en Syrie depuis 2011, dans le cadre du Printemps arabe, font que le Liban connaît une crise des plus importantes de son existence. Le déficit public  s’élève à 11,5 % du PIB et la dette publique à plus de 150 % du PIB. Devant cette situation, les rapaces impérialistes ont forcé le gouvernement à appliquer une politique d’austérité, avec la privatisation de secteurs publics et la casse de conquêtes sociales. Lors de la conférence économique pour le développement du Liban par les réformes et avec les entreprises (CEDRE) qui s’est tenue à Paris le 6 avril 2018, et où près de 50 états et organisations internationales ont participé, le gouvernement a obtenu 11 milliards de dollars en échange de réformes dans le pays.

Les besoins de la population sont importants : les coupures d’électricité sont courantes, l’eau n’est pas potable sur l’ensemble du territoire, certains services sociaux comme les crèches sont inexistants, les transport en commun ne sont pas très réguliers et les bus sont peu nombreux, le ramassage des ordures à lui seul provoque une véritable colère populaire. Les inégalités entre les 2 % les plus riches et la majorité de la population sont des plus criantes.

L’annonce par le gouvernement de taxer l’application d’appel gratuit WhatsApp a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Devant l’ampleur des manifestations, non seulement les nouvelles taxes ont été abandonnées, mais le gouvernement a annoncé en urgence que les salaires du président, des ministres et des parlementaires allaient être divisés par deux. Mais rien n’y fait. Le mouvement ne faiblit pas.

Même le Hezbollah, jusqu’alors bénéficiant d’une image de résistance face à l’agression israélienne et face à l’impérialisme,  car il critiquait la corruption du régime et apparaît plutôt comme un parti en dehors du système, est rejeté comme d’autres partis. Les déclarations du chef du Hezbollah, Nasser Nasrallah, dénigrant le mouvement, vont éloigner les masses laborieuses chiites de ce parti, et vont créer des remous à l’intérieur du parti.

Faute d’une direction révolutionnaire à ce mouvement, il y a fort à parier que le président va jouer l’apaisement en faisant mine d’être attentif aux revendications, et que le gouvernement va annoncer des élections législatives anticipées. Dans la situation actuelle, c’est le meilleur moyen pour les dirigeants du pays pour faire en sorte que le cadre soit préservé.

Pour la majorité de la population, il faut profiter de ce mouvement de contestation pour mettre à plat ce système, en finir avec ce confessionnalisme, juger les dirigeants corrompus et récupérer les milliards volés, nationaliser les principaux secteurs industriels et économiques pour subvenir aux besoins du plan grand nombre, démocratiser la vie publique en accordant une voix à chaque citoyen, quelque soit sa confession, son sexe ou sa nationalité. Le Liban peut être un second souffle pour le Printemps arabe, une nouvelle irruption des masses dans l’histoire du Moyen-Orient.

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