Le référendum sur l’avortement en Irlande

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La victoire de la lutte pour le droit à l’avortement en Irlande montre à la fois un recul de l’influence de l’Église dans la société et un monde rural qui s’est mis au diapason d’un monde urbain en expansion.

Par Greg Oxkey, PCF Paris 10e arrondissement

Une victoire sans précédent

La victoire massive du camp des « oui » à la suppression de l’interdiction de l’avortement qu’incarne l’infâme huitième amendement de la constitution irlandaise est un grand pas en avant dans la lutte pour l’extension des droits démocratiques en Irlande. Le vote est d’autant plus significatif qu’il s’est produit dans un pays qui était, depuis des siècles, sous l’emprise idéologique de l’Eglise Catholique. La défaite écrasante des défenseurs de cette clause réactionnaire de la constitution nationale témoigne de l’érosion très importante de l’adhésion à la doctrine de l’Eglise, dont le comportement envers les mères enceintes et les enfants nés en dehors du mariage en Irlande est l’un des aspects les cruels et macabres de son histoire. La perte d’influence de l’Eglise était déjà évidente dans le vote favorable au mariage homosexuel, lors du référendum du 22 mai 2015.

Jusqu’à présent, une femme désireuse d’un avortement doit le faire faire à l’étranger. Plus de 168 000 avortements ont été pratiqués sur des femmes habitant en Irlande dans les hôpitaux d’Angleterre et du pays de Galles entre 1980 et 2016. Ce chiffre n’inclut pas les avortements pratiqués en Ecosse, sans parler de ceux en Europe continentale. Le vote pour la suppression de l’amendement signifie que le gouvernement présentera un projet de loi autorisant l’avortement sur demande pour des fœtus de moins de 12 semaines et jusqu’à 24 semaines selon des considérations de santé.

Au nom du droit à la vie de « l’enfant à naître » considéré comme étant « égal à celui de la mère », le huitième amendement a été adopté en 1983. Lors du référendum de l’époque, 67% des voix se sont prononcées pour l’interdiction de l’avortement, sauf dans certains cas extrêmement restrictifs. L’interdiction était maintenue même en cas de viol, d’inceste, ou de malformation du fœtus, avec la peine encourue pour toute infraction s’élevant à quatorze ans de prison, plus une forte amende. En 1983, seulement 5 circonscriptions – toutes dublinoises – sur 41 ont voté contre l’amendement. Le référendum de mai 2018, avec 66% pour la révocation de l’amendement, traduit une très nette évolution de la conscience sociale des Irlandais pendant les 35 ans qui séparent les deux scrutins. À Dublin, 77% se sont prononcés pour le droit à l’avortement. Même dans les zones rurales, 60% ont voté dans le même sens. Seule une circonscription a voté, à une très faible majorité (51%) pour maintenir l’amendement.

À Dublin, 77% se sont prononcés pour le droit à l’avortement. Même dans les zones rurales, 60% ont voté dans le même sens.

Une société en mutation

L’urbanisation progressive de la société irlandaise a grandement contribué à cette évolution. Aujourd’hui, entre 70% et 75% de la population est concentrée dans des centres urbains, loin de la stagnation intellectuelle et morale de la société rurale traditionnelle. De plus, l’Irlande a été secouée par de très nombreux scandales de pédophilie dans l’Eglise Catholique. Le Rapport Ryan, publié en 2009, faisait état de 2000 cas d’abus sexuel ou de sévices physiques dans les institutions gérées par l’Eglise. La révélation du sort terrible des « bébés de Tuam » était particulièrement choquante. À proximité du couvent de Tuam, près de 800 cadavres d’enfants nés en dehors du mariage et dont l’âge au moment de leur décès allait de 35 semaines à 3 ans, ont été découverts. Les corps émaciés de ces enfants, morts de malnutrition et de cruautés diverses, ont été jetés comme autant d’ordures au fond d’une ancienne fosse septique, et ce jusqu’à la fermeture de cet établissement « caritatif » en 1961.

Une mobilisation sociale de longue haleine

Cependant, le rapport entre la population, la religion et l’Eglise Catholique n’explique pas tout. C’est avant tout un problème politique et social, un problème de droits démocratiques. Plusieurs organisations syndicales se sont battues depuis longtemps pour que les femmes aient le « droit de choisir » si elles veulent aller au terme d’une grossesse ou pas. À noter, par contre, que le parti nationaliste Sinn Fein, malgré les airs de radicalité qu’il adopte sur certaines questions, s’oppose au droit d’avortement volontaire jusqu’à 12 semaines de grossesse, limitant sa revendication à une simple extension des cas d’exemption. Par ailleurs, la direction du parti menace d’exclusion tout député qui voterait en faveur du droit à l’interruption volontaire de la grossesse. En Irlande du Nord, qui fait partie du Royaume-Uni, le droit à l’avortement n’est pas acquis non plus. Le DUP, dont les députés au parlement de Westminster assurent une majorité au Parti Conservateur de Theresa May, y est franchement opposé, malgré son caractère « protestant ».

À l’heure où, partout en Europe, les partis et organisations de droite tentent de remettre en cause le droit à l’avortement, le vote qui vient d’avoir lieu dans la République irlandaise est une grande victoire pour le camp du progrès social et de la démocratie, pour les organisations syndicales, pour les partis de travailleurs, et pour tous ceux qui militent pour un monde plus juste et plus libre.

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