L’interdiction du travail des enfants en Belgique

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Cet article est le premier d’une série intitulée “Quelles seraient nos conditions de vie sans la lutte des classes ?”, et qui vise à rappeler si besoin en est l’apport des grèves, blocages et autres manifestations menées par le mouvement ouvrier durant les deux derniers siècles en Europe et dans le monde.

Par  Eric Jouen, PCF Normandie

L’interdiction du travail des enfants en Belgique

” Je travaille au fond de la mine depuis trois ans pour le compte de mon père. Il me faut descendre à la fosse à deux heures du matin et j’en remonte à une ou deux heures de l’après midi. Je me couche à six heures du soir pour être capable de recommencer le lendemain. A l’endroit de la fosse où je travaille, le gisement est en pente raide. Avec mon fardeau, j’ai quatre pentes ou échelles à remonter, avant d’arriver à la galerie principale de la mine. Mon travail c’est de remplir quatre à cinq wagonnets de deux cents kilos chacun. J’ai vingt voyages à faire pour remplir les cinq wagonnets. Quand je n’y arrive pas, je reçois une raclée. Je suis bien contente quand le travail est fini, parce que ça m’éreinte complètement. “

Voici le témoignage d’une fillette de 11 ans qui travaille 12 heures par jour. Un petit garçon explique:

“Je suis descendu dans la mine à sept ans. Quand j’ai tiré avec la ceinture et la chaîne, ma peau s’est ouverte et j’ai saigné. Si on disait quelque chose, ils nous battaient. J’en ai vu beaucoup à tirer à six ans. Ils devaient le faire ou être battus. Ils ne peuvent pas se redresser quand ils remontent à la surface.”

Ces deux enfants ont grandi dans les années 1840, avant  les premières lois sociales nées du soulèvement des travailleurs. 40 ans plus tard, le tout jeune mouvement ouvrier belge engageait sa première lutte massive donnant naissance aux premières lois sociales.

Un soir de grève, Eugène Laermans, 1893

De la souffrance à la  révolte

Depuis 1873 une crise économique, une crise de surproduction, jette des centaines de milliers d’ouvriers dans la misère. Le chômage explose et les salaires, déjà maigres, diminuent. Les salariés travaillent de 10 à 12 heures, six jours sur sept. Aucune couverture sociale n’est mise en place en cas de maladie ou en cas d’accident. Les ouvriers ont un faible revenu et, pour survivre, encouragent leurs enfants à commencer leur travail très jeunes pour rapporter un salaire d’appoint. Ces derniers effectuent les tâches subalternes dans les mêmes mauvaises conditions que les adultes.

Le travail des enfants, avec celui des femmes, a de nombreux avantages pour les industriels, comme celui de faire pression à la baisse sur les salaires des ouvriers adultes masculins ou de fournir une main-d’œuvre plus abondante et bon marché. La souplesse et la petite taille des enfants sont utilisées pour des travaux précis que les adultes ne pourraient pas effectuer. Le travail est très précoce : il arrive que les enfants dès quatre ans soient recherchés afin d’être « formés » sur les machines dès qu’ils en ont l’aptitude physique.

Les ouvriers ont un faible revenu et, pour survivre, encouragent leurs enfants à commencer leur travail très jeunes pour rapporter un salaire d’appoint

Le mouvement ouvrier tâche de s’organiser et milite pour l’amélioration des conditions de travails, littéralement inhumaines. En Belgique, le Parti Ouvrier Belge est fondé en 1885. Sa création est le symptôme d’une colère plus sourde, qui fermente dans les basses couches de la société capitaliste. Cette colère éclatera au grand jour à partir de 1886.

La Belgique, pays très industrialisé, connaît alors une vague de soulèvements. Le 18 mars 1886, entre 2 000 et 3 000 ouvriers commémorent à Liège les 15 ans de la Commune de Paris. Lorsqu’ils traversent les quartiers riches, quelques manifestants s’en prennent à des magasins et la police réagit très violemment, chargeant avec le sabre, tuant plusieurs ouvriers.

affiche pour annoncer une réunion publique de commémoration de la Commune de Paris, Liège, Belgique, date inconnue

L’embrasement

Le lendemain, les mineurs se mettent en grève et étendent le mouvement à toute la région. L’armée est mobilisée et tire sur la foule, tuant au hasard hommes, femmes ou enfants, car les familles toutes entières se trouvent sur les lieux.

Louis Bertrand décrit certaines scènes : « C’est d’ailleurs maintenant une véritable chasse à l’homme ; quiconque monte à une fenêtre d’un étage supérieur, ou sur un point élevé quelconque, fût-ce sur une colline, est sommé de descendre, ou sinon on tire sur lui. Les propriétaires de mines se sont armés en guerre ; ils veillent dans leurs bâtiments, entourés des officiers qui mangent à leur table ; ils sont munis de fusils perfectionnés et annoncent l’intention, cette nuit, de tirer sur tous les groupes qui se formeraient aux abords des charbonnages. La peur rend féroce et il semble déjà que les houilleurs (mineurs) ne soient plus des hommes pour tout ce monde affolé. ».

Après les mineurs, c’est au tour des ouvriers verriers de se mettre en mouvement. Le patronat des verreries souhaite faire des économies en réduisant les salaires, en embauchant des apprentis qui leur coûtent moins cher, en installant de nouveaux fours pour utiliser moins de main d’œuvre. A partir du 26 mars, des ouvriers commencent à saccager leurs outils de travail. La demeure d’un riche homme d’affaires est incendiée par plusieurs milliers de personnes. L’armée tire de nouveau et tue plusieurs personnes.

Le samedi 27 mars, environ 700 grévistes se dirigent vers Roux, près de Charleroi. L’armée s’interpose, leur coupant la route, mais rien n’y fait : les grévistes continuent d’avancer. Les soldats ouvrent le feu et le nombre de victimes s’élèvera à 19. La répression se fait de plus en plus sanglante.

Alors que la Wallonie toute entière est en grève, les ouvriers de Flandre, notamment de Gand et d’Anvers, se montrent solidaires et envoient du pain aux grévistes wallons. Mais sous les coups de l’armée la grève connaît un mouvement de reflux. Après la reprise du travail par les ouvriers, la répression militaire laisse place à la répression judiciaire. Des centaines de personnes sont condamnées pour atteinte à la liberté du travail, de violences ou de vol, qui écoperont jusqu’à 4 ans de prison. Parmi eux, des enfants. Interrompre le travail pouvait être puni d’un mois de prison.

De défaites en ripostes, la lutte finit par aboutir

Bien évidemment, la justice désignera les responsables, les meneurs, qui sont condamnés à 20 ans de travaux forcés. Cette sentence résonne dans les consciences des ouvriers comme un coup de tonnerre.

Le socialiste Louis Bertrand, un des fondateurs du POB, écrit : « L’année 1886 marquera dans l’histoire de notre pays. Elle est notre année terrible, comme l’année 1871 le fut pour la France. L’année 1886 a vu aux prises les repus et les misérables : ceux qui gouvernent à leur profit avec ceux qui demandent à avoir leur part des avantages sociaux. Nous avons eu nos troubles, nos châteaux en feu, nos usines détruites. Nous avons vu la bourgeoisie affolée, les misérables furieux, le pays sens dessus-dessous. La bourgeoisie a eu peur. Les pouvoirs publics ont été secoués terriblement et ont un instant abdiqué leur autorité entre les mains d’un général sans pitié. ».

Un an plus tard, en mai 1887, une nouvelle grève prend forme avec plusieurs milliers d’ouvriers qui revendiquent le suffrage universel et l’amnistie pour ceux ayant été condamnés l’année précédente, dont les meneurs. Les prisonniers seront finalement libérés, parfois sous conditions de quitter le territoire.

Bien évidemment, la justice désignera les responsables, les meneurs, qui sont condamnés à 20 ans de travaux forcés. Cette sentence résonne dans les consciences des ouvriers comme un coup de tonnerre

Ces évènements ont permis d’afficher au grand jour les revendications de la classe ouvrière, à savoir : diminution du temps de travail, suppression du tirage au sort pour le service militaire, loi sur les accidents de travail, instauration de caisses d’assurance (chômage, maladie, etc.), interdiction du travail des femmes et des enfants dans la mine… L’Etat belge cède du terrain et certaines lois sociales vont ainsi naître dont la loi sur le travail des femmes et des enfants de 1889, pour tenter de calmer le mouvement. Cette loi interdira le travail des enfants de moins de 12 ans, limitera la durée du travail des jeunes de 12 à 16 ans (21 ans pour les filles) à 12 heures par jour, interdira, sauf dérogation, le travail de nuit pour les jeunes de moins de 16 ans et pour les filles de moins de 21 ans. Cette loi aura toutefois une portée limitée car elle ne s’appliquera qu’aux chantiers, carrières, charbonnages… là où le travail est considéré comme «dangereux». Les autres secteurs y échapperont : l’agriculture, les entreprises familiales, le travail à domicile, les cafés et restaurants, les ateliers qui n’utilisent pas de machines à moteurs mécaniques… Ce qui poussera les enfants plus jeunes à gagner les secteurs de travail non contrôlés par la loi et non encore protégés. Mais le droit de vote aux ouvriers n’est toujours pas accordé et les droits syndicaux ne sont pas reconnus.

La lutte continue !

La bourgeoisie des pays capitalistes avancés devra céder du terrain face aux offensives du mouvement ouvrier. Mais au-delà des légiférations nationales, le développement de deux siècles du capitalisme n’a  nullement permis d’éradiquer le travail des enfants : on estime qu’aujourd’hui 168 millions d’enfants entre 5 et 14 ans travaillent dans le monde, soit un enfant sur dix. Les causes sont les mêmes qu’au XIX siècle : la misère, un système éducatif inaccessible et l’intérêt des “employeurs” pour ces petites mains bon marché et malléables. Que l’on garde en mémoire les arguments de ceux qui s’opposaient à une législation encadrant le travail des enfants : c’était alors s’opposer à la “liberté de l’industrie” et une attaque contre la compétitivité de celle-ci. Réduire le temps de travail des enfants ? Cela revenait à prôner la ruine de l’industrie française. A ceux qui défendent encore ce système économique, apôtres de la compétitivité, n’oublions pas ce que des gens comme eux défendaient il y a deux siècles, et ce qu’ils défendent, implicitement, encore aujourd’hui.

Si l’interdiction du travail des enfants est acquise dans les pays industrialisés, elle reste une question d’actualité dans les anciens pays coloniaux

Où vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit ?

Ces doux êtres pensifs que la fièvre maigrit ?

Ces filles de huit ans qu’on voit cheminer seules ?

Ils s’en vont travailler quinze heures sous des meules ;

Ils vont, de l’aube au soir, faire éternellement

Dans la même prison le même mouvement.

Accroupis sous les dents d’une machine sombre,

Monstre hideux qui mâche on ne sait quoi dans l’ombre,

Innocents dans un bagne, anges dans un enfer,

Ils travaillent. Tout est d’airain, tout est de fer.

Jamais on ne s’arrête et jamais on ne joue.

Aussi quelle pâleur ! la cendre est sur leur joue.

Il fait à peine jour, ils sont déjà bien las.

Ils ne comprennent rien à leur destin, hélas !

Ils semblent dire à Dieu : « Petits comme nous sommes,

Notre Père, voyez ce que nous font les hommes ! »

Ô servitude infâme imposée à l’enfant !

Rachitisme ! travail dont le souffle étouffant

Défait ce qu’a fait Dieu ; qui tue, œuvre insensée,

La beauté sur les fronts, dans les cœurs la pensée,

Et qui ferait — c’est là son fruit le plus certain —

D’Apollon un bossu, de Voltaire un crétin !

Travail mauvais qui prend l’âge tendre en sa serre,

Qui produit la richesse en créant la misère,

Qui se sert d’un enfant ainsi que d’un outil !

Progrès dont on demande : « Où va-t-il ? Que veut-il ? »

Qui brise la jeunesse en fleur ! qui donne, en somme,

Une âme à la machine et la retire à l’homme !

Que ce travail, haï des mères, soit maudit !

Maudit comme le vice où l’on s’abâtardit,

Maudit comme l’opprobre et comme le blasphème !

Ô Dieu ! qu’il soit maudit au nom du travail même,

Au nom du vrai travail, sain, fécond, généreux,

Qui fait le peuple libre et qui rend l’homme heureux !

Victor Hugo (1802-1885), «Melancholia», Les Contemplations, 1856

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