Grande-Bretagne : un gouvernement de crise

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Les élections législatives, en Grande-Bretagne, auront lieu le 6 mai 2010. Après 13 ans de pouvoir, les dirigeants travaillistes sont complètement discrédités. Un gouvernement « de gauche » qui ne veut pas ou n’ose pas prendre des mesures contre le capitalisme devient la « chose » des capitalistes. Nous en avons nous-mêmes fait l’expérience, en France, lors des derniers gouvernements socialistes – avec ou sans la participation du PCF. Pendant trois mandats, le Parti Travailliste (le « Labour ») a appliqué une politique dans l’intérêt des capitalistes, sur le plan intérieur comme sur le plan international. Tony Blair – véritable toutou de George W. Bush –, a lancé la Grande-Bretagne dans les guerres en Irak et en Afghanistan. Et pour justifier ces agressions impérialistes, il a allègrement répété la propagande mensongère de la Maison Blanche.

Tout en poussant la politique du Labour vers la droite, Tony Blair espérait briser ses liens organisationnels avec les syndicats – liens qui remontent aux origines du parti, en 1900. Il voulait le transformer en un parti semblable à celui des Démocrates, aux Etats-Unis. Mais il n’y est pas parvenu, du fait de la résistance des syndicats eux-mêmes.

Arrivé au pouvoir en 1997, Blair avait bénéficié d’une longue période de croissance économique. Mais lorsqu’il a passé la main à Gordon Brown, en 2007, la situation économique était déjà morose. Un an plus tard, l’économie mondiale sombrait dans la récession. En Grande-Bretagne, le chômage a brutalement augmenté et le PIB a reculé de 5,9% – une chute plus importante que celle de 1931, laquelle marquait le début de la « Grande Dépression » des années 30. L’immense majorité des travailleurs britanniques a subi soit une baisse de salaire, soit la suppression de primes et autres avantages, soit encore une réduction du temps de travail contractuel – et ce, parfois, sous la menace de licenciements ou de fermetures.

Endettement massif

Depuis la défaite de la droite, il y a 13 ans, un certain nombre de réformes positives ont été mises en application, comme par exemple l’introduction d’un salaire minimum. Mais de telles mesures ne pèsent pas lourd face à l’offensive brutale qui a été menée contre les droits et les conditions de vie de la masse de la population, au cours de cette même période. Les inégalités sociales sont plus flagrantes que jamais. 1% de la population possède 24% de la richesse nationale, alors que 50% de la population ne possède qu’1% des richesses. L’endettement des ménages s’élève à 1460 milliards de livres sterling – soit, en moyenne, 60 000 livres par foyer. A eux seuls, les Britanniques concentrent les deux-tiers de l’endettement des ménages européens ! La Grande-Bretagne vit à crédit.

Blair et Brown ont poursuivi la politique de privatisations que la droite – sous Margaret Thatcher, puis sous John Major – avait menée en son temps. Brown vient d’annoncer de nouvelles privatisations, à hauteur de 16 milliards de livres, pour soi-disant « combattre la crise ». Au total, Brown a injecté 850 milliards de livres dans l’économie, surtout au profit des grandes banques. De cette façon, les déficits des banques ont été transformés en dette publique. Celle-ci représente désormais l’équivalent de 40 000 livres par foyer !

Le scandale des remboursements des « frais de fonctionnement » frauduleux de députés – dont un bon nombre de députés travaillistes – a discrédité toute la « classe politique ». Cela a renforcé le sentiment – parfaitement justifié ! – que les députés et les dirigeants des partis politiques constituent une caste de privilégiés coupés du peuple et profitant de leurs mandats pour s’enrichir. Le Parlement a la réputation d’être une arène de corruption. Or c’est ce même Parlement – quel que soit le résultat des élections –, qui devra s’attaquer à la réduction de la dette publique par des mesures extrêmement impopulaires. Par exemple, les spécialistes de la Chartered Institute of Personnel and Development, qui fournit des recommandations au gouvernement sur la gestion des affaires économiques, insistent sur la nécessité de supprimer au moins 500 000 emplois dans le secteur public. La presse « jaune » hurle quotidiennement sa propagande sur la nécessité de « trancher dans le vif » et de « dégraisser le secteur public ».

La droite en embuscade

Il n’est pas facile de prévoir le résultat du scrutin du 6 mai. Il y a un an, et même encore plus récemment, les sondages prévoyaient une large victoire des Conservateurs, avec une avance de 20% sur le Parti Travailliste. Mais ces dernières semaines, les sondages ont indiqué une modification significative des intentions de vote. Le Parti Libéral-Démocrate gagnerait du terrain au détriment du Parti Conservateur – qui n’aurait plus, à en croire plusieurs sondages, que 5% d’avance sur les Travaillistes. Une nette victoire des Travaillistes parait exclue. Mais si les libéraux-démocrates progressent effectivement au détriment du Parti Conservateur, il n’est pas impossible qu’aucun parti n’obtienne de majorité absolue des sièges, au Parlement, ce qui ouvrirait la voie à une coalition entre le Parti Travailliste et les Libéraux-Démocrates. Ce qui est certain, par contre, c’est que le prochain gouvernement de Grande-Bretagne – quelle que soit sa composition – sera un gouvernement de crise pratiquement dès le premier jour de son existence.

Une victoire des Conservateurs préparerait le terrain à une intensification de la lutte des classes. Ce n’est pas par hasard qu’ils s’apprêtent à durcir la législation anti-syndicale mise en place sous Thatcher – et à laquelle Blair et Brown n’ont pas touché. Ils veulent encore limiter le droit de grève. Selon le projet des Conservateurs, la loi imposerait qu’une majorité des salariés ayant le droit de voter une grève s’expriment pour ou contre, avant que celle-ci ne devienne légale, et non plus seulement une majorité de ceux qui votent effectivement. Autrement dit, cette loi renforcerait le poids des salariés les plus passifs face aux grévistes. Suivant cette procédure, la grève récente des éboueurs de Leeds, qui avait été approuvée à 70% par les salariés présents aux assemblées générales, aurait été déclarée illégale, car seuls les deux-tiers des effectifs salariés avaient participé aux assemblées générales.

La réduction très importante des dépenses publiques que les Conservateurs envisagent achèverait de détruire ce qui reste des grandes conquêtes sociales de la classe ouvrière britannique. Les Conservateurs veulent également imposer un blocage général des salaires. Il s’agit d’une véritable déclaration de guerre contre tous les travailleurs du pays.

Les syndicats

Les travailleurs ont déjà fait énormément de sacrifices, au cours de ces 20 dernières années. Ils ont subi une offensive permanente des capitalistes et des gouvernements. Cela a abouti à une généralisation de l’emploi précaire et au démantèlement progressif des acquis et des sauvegardes qui existaient, par le passé. Les « grands bataillons » du mouvement ouvrier ont été – dans une certaine mesure – désagrégés et dispersés, surtout dans le secteur industriel. Le TUC (Congrès des Syndicats), qui organisait 13 millions de salariés en 1979, ne compte plus que 7 millions d’adhérents, aujourd’hui. Ce chiffre est toujours impressionnant par rapport au nombre de syndiqués en France et dans bien d’autres pays, mais le déclin est tout de même significatif. Cependant, cette tendance peut s’inverser, malgré le chômage de masse, surtout si les syndicats entrent en action contre le gouvernement et les capitalistes. Dans les années 70, le nombre de syndicalistes a augmenté malgré la flambée du chômage, car les travailleurs voyaient dans leurs organisations syndicales un rempart contre les attaques des employeurs.

L’humeur des travailleurs se radicalise. Cela se reflète dans les élections internes aux syndicats. Dans le puissant syndicat AMICUS, un candidat oppositionnel issu de la base, Jerry Hicks, a contesté la modération et les renoncements successifs du dirigeant en place, Derek Simpson. Il a obtenu 40% des voix, malgré les faibles moyens de communication dont il disposait. Depuis, AMICUS a fusionné avec le TGWU (Syndicats des Transports et des travailleurs manuels) pour former le syndicat UNITE, qui regroupe 1,7 million d’adhérents.

Un processus de radicalisation analogue est en cours dans d’autres syndicats. Chez British Airways, les salariés ont voté massivement en faveur d’une grève. La législation anti-syndicale a été utilisée pour invalider le vote, mais un deuxième vote a débouché sur une grève. Les cheminots ont eux aussi été victimes de cette législation, et organisent à leur tour un deuxième vote. A terme, ce processus trouvera une expression au sein du Parti Travailliste lui-même, qui reste le seul parti de la classe ouvrière britannique. Compte tenu du désastre économique et social qui frappe le pays, les travailleurs d’outre-manche n’auront pas d’autre choix que de renouer avec les grandes traditions de lutte qui ont marqué leur histoire.

Greg Oxley (PCF Paris 10e)

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