Jan Valtin : “Sans patrie ni frontières”

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Fils d’un modeste marin que sa famille accompagne dans ses périples à travers le monde, Jan Valtin, de son vrai nom Richard Krebs, est dès son enfance polyglotte. En 1923, il participe à l’insurrection révolutionnaire en Allemagne. Militant de base du parti communiste, permanent de l’internationale communiste (Komintern), faux espion à la solde de la Gestapo, Jan Valtin parcourt Hawaï, la Californie, la Chine, la Malaisie, l’Europe occidentale et la Russie avant de se réfugier aux Etast Unis, dont il servira l’armée pendant la deuxième guerre mondiale. Il décèdera prématurément en 1951 d’une pneumonie.

Publié en 1941, “Sans patrie ni frontières” est un puissant témoignage de l’immense courage et de l’esprit d’abnégation de toute une génération de militants ouvriers face au nazisme. Avec les écrits de Koestler et d’Orwell, il s’agit d’une des premières dénonciations “grand public” du stalinisme, avant la fameuse affaire Kravchenko, qui ébranlera la propagande mensongère du stalinisme sur la réalité du régime soviétique. Taxé, dès sa publication, d’imposture et d’instrument de propagande anti-soviétique par les staliniens, l’ouvrage de Valtin connaîtra néanmoins un grand succès. L’authenticité de son témoignage est aujourd’hui incontestable, en dehors de quelques détails d’importance secondaire.

La mort de Lénine, en janvier 1924, a été suivie d’une profonde modification de la politique de l’Internationale communiste. Le Komintern fut créé en 1919 sur des bases révolutionnaires et internationalistes pour fédérer l’ensemble des partis communistes, qui n’en constituèrent que de simples sections nationales. Dans les premières années de son existence, il remplissait sa fonction et tenait régulièrement des congrès. Puis, peu à peu, avec la dégénérescence bureaucratique du régime soviétique et l’ascension de Staline, il se dénatura pour devenir, in fine, un instrument de la politique étrangère de la bureaucratie de l’URSS, qui renonçait à la lutte révolutionnaire internationale en adoptant la théorie du “socialisme dans un seul pays”. Le financement du mouvement et sa direction clandestine provenaient de Moscou qui, nous dit Valtin, ne manquait pas de rappeler à tous qui était le maître en faisant parfois tarder ses subsides.

En Allemagne, alors que le péril nazi croît sans cesse jusqu’au désastre final, le mot d’ordre “classe contre classe” servait à couvrir le refus de toute collaboration avec la social-démocratie dans la lutte contre Hitler. Cette division des partis ouvriers a grandement facilité la victoire du fascisme. Par ses errements et trahisons, par l’absence totale de démocratie interne, la direction stalinienne de l’Internationale communiste s’est coupée d’une partie importante de sa base ouvrière et a contribué à sa désorientation.

Sans patrie ni frontières n’est pas un ouvrage historique au sens strict. On pourrait regretter l’absence, avant l’évocation de l’ultime ascension du Parti nazi en 1931-1932, du rappel du contexte politique et historique dans lequel s’inscrit l’action. De même manque-t-il une analyse théorique des divers courants du communisme, et notamment de celui dirigé par Trotsky en opposition à la politique de Staline. Mais Valtin n’était pas un théoricien. Il était avant tout un homme d’action qui croyait fermement aux idées du communisme. A travers son parcours, ce qui est précieux et qu’il faut retenir, c’est le destin de l’Internationale communiste, des hommes et des femmes qui l’ont animée, et les révélations sur son dévoiement et sur les circonstances tragiques de la prise de pouvoir par les nazis.

Arrêté par la Gestapo, ses convictions ne faibliront pas quand il s’agira, sous la torture, de tenir pour sauvegarder l’organisation. Valtin parviendra, sur ordre de sa hiérarchie, à convaincre ses bourreaux de sa conversion au national-socialisme et de son consentement à collaborer avec le régime hitlérien. Par mesure de sécurité, la Gestapo retiendra sa famille en otage.

Chez bon nombre de militants communistes, l’enthousiasme internationaliste des premières années fera place à un sentiment de désillusion, admirablement exprimé dans l’évocation des derniers instants d’Edgar Andree, lors de son exécution par les nazis. Ils avaient donné leur vie à une lutte qui les a souvent conduit à l’arrestation, à la torture et à l’assassinat, alors que les idéaux communistes qui les avaient motivés avaient été trahis et traînés dans la boue par la direction stalinienne. En 1943, l’Internationale communiste sera officiellement dissoute par Staline pour ménager ses relations avec Churchill et Roosevelt.

Cependant, les manipulations cyniques, les crimes et la trahison de la cause internationaliste de la part de Staline ne doivent jamais faire oublier le dévouement et l’héroïsme des communistes allemands, dont beaucoup ont fini leurs jours sous la torture ou sous la hache des bourreaux nazis. Le récit de Valtin est avant tout celui de leur exemple et de leur sacrifice.

Yazid Malek

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