La loi El Khomri : les limites de manifestations à répétition

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Le projet de loi El Khomri constitue une régression sociale majeure. Elle vise à démolir d’un trait une bonne partie des conquêtes du mouvement ouvrier incorporées dans le Code du Travail. Donnant satisfaction aux revendications du MEDEF, de l’Union Européenne, de la Bourse et de tous les politiciens réactionnaires, c’est un véritable manifeste capitaliste et patronal. Dans les faits, la loi El Khomri signifierait la fin des 35 heures pour plusieurs millions de salariés. Elle permettrait aux « accords d’entreprise » de dégrader les conditions de travail. C’est ouvrir la porte aux pires chantages. Les « accords » au détriment des salariés seront arrachés sous la menace de suppressions d’emploi ou de cessation d’activité. Dans leur ensemble, les dispositions de cette loi inique font sauter les quelques protections qui subsistent face aux employeurs et obligent les salariés à travailler plus et dans des conditions plus difficiles pour garder la tête hors de l’eau.

 
Malgré le matraquage médiatique et politique la présentant comme un progrès et une « modernisation », c’est une loi impopulaire. La pétition contre la loi bat tous les records. De nombreuses mobilisations – parfois de grande ampleur – ont eu lieu, sans parler du succès des Nuits Debout dans de nombreuses villes de France, qui ont attiré des dizaines de milliers de participants. Le texte voté en assemblée générale sur la Place de la République, le 12 avril dernier, exprime admirablement l’état d’esprit des jeunes qui se sont mobilisés contre la loi : « Si le projet de loi mobilise tant, c’est parce qu’en poussant toujours plus loin l’injustice, il fait craquer la digue du supportable. Nos gouvernants sont murés dans l’obsession de perpétuer un système à bout de souffle, au prix de réformes de plus en plus rétrogrades dont le seul fil rouge est de servir les intérêts d’une minorité de privilégiés. »

 

Et pourtant, malgré quelques réécritures sur des points secondaires du projet, le gouvernement affiche une détermination implacable. Quand les intérêts des capitalistes sont en jeu, « l’opinion publique » ne compte pas. Seul le développement d’un mouvement dont l’ampleur et les méthodes de lutte menacent ces mêmes intérêts pourra empêcher la loi El Khomri de passer.

 

Depuis l’expérience de la lutte contre la réforme des retraites en 2010, nous savons à quoi nous en tenir. La mobilisation contre cette réforme était d’une ampleur bien plus importante que ce que nous avons pu faire jusqu’à présent contre la loi El Khomri. Au plus fort du mouvement, qui s’est étalé sur plus de neuf mois, le nombre de manifestants se situait entre deux et trois millions ! Les sondages indiquaient que 65% de la population était solidaire. Et pourtant, malgré son caractère massif, le mouvement s’est soldé par une défaite. La leçon principale à retenir de cette expérience est que des manifestations – ou même des journées de grève – ponctuelles ne suffisent plus à faire reculer des gouvernements aussi fortement engagés en faveur des capitalistes que ceux de Sarkozy ou de Hollande. Comme Sarkozy en 2010, la stratégie d’Hollande sera d’attendre jusqu’à ce que les manifestations à répétition finissent par épuiser le mouvement, et puis il imposera sa loi.

 
Dans les milieux militants, c’est pratiquement un lieu commun que de dire qu’il faudrait une grève générale reconductible pour vaincre le gouvernement. Mais est-ce possible ? Nous connaissons les facteurs objectifs qui pèsent sur la capacité de mobilisation et d’organisation de grèves dans le contexte actuel : chômage de masse, précarité de l’emploi et risque de représailles, faiblesse des salaires, poids de l’endettement et d’autres obligations financières, acharnement des banques contre les personnes en difficulté. Mais à ces facteurs s’ajoute un autre, qui est, à notre avis, d’une importance majeure : celui de la conscience politique. Malgré toutes les injustices du système capitaliste, l’immense majorité des travailleurs n’est pas convaincue qu’il y a une alternative à ce système. C’est cette absence d’alternative qui sous-tend le « fatalisme » et la « résignation » qui reviennent souvent dans les discussions entre militants. Et c’est ici que nous touchons du doigt le problème de fond qui se pose dans le mouvement ouvrier français, à savoir le manque d’un programme et d’une stratégie qui visent à briser l’emprise de la classe capitaliste sur l’économie, sur l’État et donc sur la société tout entière.

 

Pour beaucoup de travailleurs, s’il n’y a aucune alternative pratique au capitalisme qui se dessine, malgré tout le mal que l’on peut dire de lui, il faudrait bien se résigner à ses impératifs. Ainsi, le réformisme, qui n’ose pas toucher aux intérêts capitalistes, désarme les travailleurs politiquement et idéologiquement. Il les laisse sans réponse face à la propagande capitaliste.

 

Quelle est, après tout, la logique derrière la loi El Khomri ? C’est que si le salarié « coûte trop cher », s’il n’est pas assez « flexible », s’il s’accroche à ses droits, cela ne peut pas intéresser les employeurs, puisque l’exploitation de son travail n’est pas suffisamment rentable. Si le chômeur veut trouver un travail, il faut qu’il accepte de travailler plus et d’être payé moins. Il faut donc « déréglementer » et cesser de gêner la cupidité de ceux qui règnent sur l’économie.

 

Ceci est totalement injuste de notre point de vue. Mais il faut reconnaître que cela correspond parfaitement aux lois économiques qui gouvernent le système capitaliste. Le réformisme, pour qui la « justice sociale » est ou devrait être compatible avec ce système, n’a pas de réponse à ce problème. Et c’est pour cela qu’il ne paraît pas crédible aux yeux de la masse des travailleurs. Augmenter les salaires, mettre le SMIC à 1700 euros, taxer davantage les profits, donner plus de droits aux travailleurs, leur donner même le droit de veto sur les décisions patronales… Quand les travailleurs entendent ce genre de discours, ils peuvent penser que tout cela serait très bien, mais ils savent pertinemment qu’aucun capitaliste n’accepterait d’investir et d’embaucher dans ces conditions. C’est pourquoi nous avons besoin de réarmer le mouvement ouvrier d’un programme qui relie nos revendications immédiates – dont celle du retrait total de la loi El Khomri – à la nécessité de prendre des mesures décisives contre la propriété capitaliste des banques, de l’industrie et de tous les rouages essentiels de l’économie.

 

En inscrivant l’expropriation des capitalistes, par la nationalisation ou « socialisation », sur des bases démocratiques, des moyens de production et d’échange dans notre programme, nous présenterons une alternative au système capitaliste et à la régression sociale permanente qu’il impose à la population. Même si tous les travailleurs n’accepteraient pas ce programme immédiatement, il serait accueilli par un nombre croissant de militants qui sont convaincus de la nécessité d’en finir avec le système capitaliste. Plus nous serons nombreux à défendre et à expliquer ce programme révolutionnaire dans nos organisations et au-delà, plus nous avancerons vers la réorientation nécessaire de la politique du mouvement ouvrier.

 

Encore faut-il que le programme pour sortir du capitalisme soit porté par une stratégie de lutte susceptible de porter un coup dévastateur aux projets néfastes de ce gouvernement prétendument « socialiste », mais en réalité totalement capitaliste. Essayons donc d’élargir les mobilisations, d’engager un nombre toujours croissant de participants aux manifestations. Mais tournons-nous aussi vers les salariés dans les entreprises, dans les commerces, dans les banques, partout. Il faut les convaincre que seul un mouvement de grève de grande ampleur, impliquant tous les secteurs de l’économie, pourra briser l’offensive patronale et gouvernementale. C’est une pédagogie qui prendra le temps qu’il faudra. Mais les travailleurs viendront à l’idée d’une action de masse tôt ou tard. Le capitalisme ne leur laissera pas d’autre choix !

 

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Un commentaire

  1. 2 mois de diffusion dans la boite (700 travailleurs CDI), un tract différent chaque semaine expliquant en long en large et en travers le caractère antisocial de ce projet de contre-réforme … les derniers tracts plaçant ces travailleurs sans ambiguïté devant leurs responsabilités, l’organisation d’assemblées générales réunissant au final très peu de monde, des bus mis à disposition pour faciliter le déplacement des salariés. Nous avons mis entre parenthèses une partie de notre activité syndicale pour se concentrer sur l’organisation de cette lutte. Tout cette énergie pour ne réussir qu’à organiser 5 à 10% des travailleurs !!!
    On ne fait pas boire un âne qui n’a pas soif. Visiblement, la majorité silencieuse, celle qui, selon les sondages, désapprouvent cette contre-réforme n’est pas prête à suivre la minorité agissante. Il s’agit là d’un constat et non d’une vision fantasmée de la classe ouvrière.
    La succession de manifestations contre ce projet de loi a été beaucoup plus resserrée que lors de la lutte en 2010 contre la réforme des retraites qui s’est étalée sur 6 mois. On ne peut donc utiliser cet argument.
    L’appel à une grève générale ? A moins de pratiquer avec un art consommé la méthode coué, cela me semble « légèrement » en décalage par rapport à la maturité actuelle des travailleurs !
    Finalement nous nous acheminons tout doucement vers une défaite de plus. Il va falloir apprendre de cet épisode de la lutte pour être plus efficace demain.
    Mais les autres camarades qui lisent ou interviennent sur ce site pourraient peut-être partager leurs expériences sur cette lutte ?

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