Terrorisme et mensonges d’Etat

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Parmi les calamités de la guerre,
on peut compter la diminution
de l’amour de la vérité,
par le mensonge que dicte l’intérêt
et que la crédulité encourage.

Samuel Johnson (1709-1784).

 

Depuis les attentats du 13 novembre, le président de la République et ses ministres affirment en cœur : « Nous sommes en guerre ! » En vérité, la France était déjà en guerre, bien avant les attentats. Mais s’ils nous promettent désormais une guerre plus « impitoyable » que jamais contre le terrorisme, ils oublient de préciser par quel miracle ces nouvelles frappes en Irak ou en Syrie pourront enrayer la vague d’attentats, alors que de longues années de guerre et d’occupation en Afghanistan ont échoué en ce sens. Il en a été de même ensuite en Irak et en Libye où bien au contraire, les centaines de milliers de morts, les terribles destructions, exactions, exécutions, déplacements de populations et persécutions religieuses et ethniques se sont accompagnés d’une croissance exponentielle de terrorisme.

En réalité, la France a été en guerre quasiment sans interruption et depuis longtemps. Elle a intégré la coalition contre la Serbie en 1999. Elle a participé à l’invasion et à l’occupation de l’Afghanistan à partir de 2001. Elle a fait la guerre en Libye et au Mali en 2011-2012 puis en Irak et en Syrie. Toutes ces guerres ont été menées, selon la propagande officielle, au nom de la lutte contre le terrorisme et pour la démocratie. Comme lors des attentats de janvier dernier, une vaste opération politico-médiatique est mise en œuvre, dans le but de souder la population autour de l’État français et des « valeurs républicaines » qu’il prétend incarner.

Guerres contre le terrorisme ?

Les ressources considérables de l’Etat et de l’industrie audiovisuelle sont déployées pour cacher les véritables enjeux de la guerre et mobiliser « l’opinion publique » derrière le gouvernement. Cette guerre n’a rien à voir avec la lutte contre le terrorisme. Le véritable objectif des puissances occidentales et de leurs alliés régionaux (la Turquie, l’Arabie Saoudite, le Qatar, et Israël) est de renverser Bachar Al-Assad. Elles veulent installer à sa place un régime favorable à leurs objectifs économiques et stratégiques. L’expérience de toutes les guerres au Moyen Orient, en Afrique et en Asie Centrale de ces dernières décennies prouve on ne peut plus clairement que les puissances occidentales comme les États-Unis, la France et la Grande-Bretagne n’ont rien contre cette variété du fascisme que l’on appelle « fondamentalisme islamique » quand elle peut servir leurs intérêts. Au contraire,  quand cela les arrange, ces puissances fournissent armements, entraînement militaire, financement et soutien logistique aux « djihadistes » que sont Al-Qaeda, Al-Nosra, etc., et ne se privent pas de les présenter à l’opinion publique comme des « combattants pour la liberté » ou même, dans les cas de la Libye et de la Syrie, comme des « révolutionnaires ».

La guerre en Libye, lancée par Sarkozy et soutenue par Hollande en 2011, a pris la forme de plusieurs mois de bombardements aériens intensifs et la fourniture de missiles antichars et de mitrailleuses aux milices fondamentalistes, dont celles d’Al-Qaeda. Elle a abouti au renversement du régime de Kadhafi. Ce dernier était qualifié de terroriste, ce qui n’avait pas empêché Sarkozy de l’accueillir en « grand ami de la France » quelques mois auparavant. Lorsque le régime syrien a été fragilisé par des manifestants inspirés par les tentatives révolutionnaires en Tunisie et en Egypte, les grandes puissances occidentales et toutes les puissances régionales sont intervenues sur le terrain en y acheminant des milices « fondamentalistes » armées et financées par leurs soins. La France et les États-Unis ont facilité le transfert de combattants et d’armes vers la Syrie. Benghazi, désormais une base opérationnelle importante d’Al-Qaeda, était le centre logistique de cette opération. L’impérialisme français était donc impliqué dans la guerre en Irak et en Syrie bien avant le commencement des frappes aériennes. La prise de contrôle d’une partie importante du territoire syrien par ces milices a mené à la création de l’« État Islamique » en juin 2014 de part et d’autre de l’ancienne frontière irako-syrienne. Jusqu’en juin 2015, l’étendue du territoire de ce « califat » n’a cessé de s’étendre. Ce sont les puissances occidentales, ainsi que le Qatar, l’Arabie Saoudite, la Turquie et Israël qui sont responsables de ce développement.

Le but des impérialistes en Syrie n’était pas, et n’est toujours pas, d’installer un régime « fondamentaliste » à Damas. Leur idée est plutôt de mettre Al-Assad  sous pression et de forcer son départ, par une sorte de coup d’État au sein de l’État syrien, une « transition » vers un régime pro-occidental. Ils pensaient pouvoir maitriser la situation sur le terrain, mais l’émergence de l’Etat Islamique leur a fait perdre le control de la situation. Les impérialistes ont été pris dans leur propre piège. Les chiens, avec leurs propres sources de revenus, désormais, ne répondaient plus aux maîtres. Les amis d’hier sont devenus les ennemis d’aujourd’hui.

Ben LadenA cet égard, les attentats perpétrés à Paris rappellent ceux commis contre les États-Unis en 2001. Les États-Unis avaient aidé les « Talibans » à prendre le pouvoir en Afghanistan. Les presses britannique et américaine avaient couvert  d’éloges ces militants « vertueux » qui allaient rétablir la paix et la stabilité en Afghanistan. Le 6 décembre 1993, par exemple, le quotidien britannique The Independant a publié un article très positif au sujet de Ben Laden d’une page entière, intitulé Le guerrier anti-soviétique met son armée sur le chemin de la paix !

Là aussi, les chiens ont fini par se retourner contre leurs maîtres.

Ayant brulé leurs doigts en Afghanistan et, plus récemment, en Libye, les puissances occidentales ne veulent pas livrer la Syrie à ces fanatiques. Il faut donc les contenir. D’où les bombardements américains, puis français, des positions de Daesh. Le but n’est pas de les détruire, mais simplement de limiter leur progression sur le terrain. En faire plus serait aider Al-Assad, alors que le but est de provoquer sa chute. Ce n’est pas pour rien que les frappes françaises et américaines contre Daesh jusqu’aux attentats du 13 novembre se concentraient sur le territoire irakien, et non en Syrie.

La Turquie et Israël jouent un jeu « contradictoire » similaire, qui reflète la complexité de la guerre de positionnement entre les États de la région. Erdogan n’a pas envie de voir Daesh devenir un problème sur le territoire turc. Il n’a donc pas intérêt à ce que l’État Islamique s’installe et stabilise sa position au nord de la Syrie. Cependant, la menace principale et plus immédiate du point de vue de l’État turc est celle de la lutte d’émancipation nationale et sociale des Kurdes. C’est pourquoi l’État turc facilite le commerce de pétrole et d’autres produits qui constitue une source de financement majeur pour l’Etat Islamique, tout en bombardant les positions kurdes en première ligne de la lutte armée contre Daesh. En ce qui concerne Israël, on peut noter la multiplication de contacts entre ses chefs militaires et ceux de Daesh. Netanyahou, qui dénonce le « terrorisme international » à cor et à cri, a néanmoins accueilli des centaines de combattants de Daesh blessés dans des hôpitaux israéliens, comme par exemple l’hôpital Padeh-Poriya, à Tiberias. L’Arabie Saoudite fait partie de la coalition menée par les États-Unis, mais constitue en même temps une source importante de financement à Daesh par le biais « d’acteurs privés ». Le Qatar, pour sa part, soutient Al-Qaeda/Al-Nosra en Syrie. Interviewé dans Le Monde du 11 mai 2015, le Ministre des Affaires Etrangères, Khaled al-Attiyah, a expliqué que le Qatar était « clairement contre tout extrémisme », mais ne pouvait pas refuser de travailler avec Al-Nosra : « Il faut regarder la situation et être réaliste. »

Malgré l’importance des puissances qui œuvrent pour sa chute, Bachar Al-Assad pourrait peut-être se maintenir au pouvoir. Il a des soutiens importants en dehors de la Syrie, comme les régimes chinois, russe et iranien. Des troupes iraniennes et le Hezbollah libanais sont fortement engagés du côté d’Al-Assad en Syrie. L’État syrien a été un « client » important de la Russie dans la région et Moscou tient à conserver la seule base militaire méditerranéenne de la Russie, à Tartous. Son territoire est également un enjeu en ce qui concerne le contrôle des voies d’acheminement de gaz et de pétrole. La Russie fournit le régime en armements et intervient plus directement au moyen de frappes aériennes dirigées contre ses ennemis au sol.

SoldatLà aussi, nous voyons l’hypocrisie de l’« antiterrorisme » occidental. Les gouvernements français et américain critiquent l’intervention russe parce qu’elle vise avant tout l’opposition « modérée » – qui se compose essentiellement de l’armée d’Al-Nosra (ex-Al Qaida) ! Quand les troupes d’Al-Nosra prennent le contrôle d’une ville ou d’un village, elles procèdent, exactement comme Daesh, à des centaines de décapitations et autres supplices. La seule différence, c’est que pour ne pas mettre ses soutiens étrangers dans l’embarras, elles évitent de publier des vidéos de leurs crimes.

Précisons aussi que la soi-disant « Armée Syrienne Libre » n’a pratiquement aucune existence réelle. Les tentatives de la part du Pentagone de former une force locale directement sous son contrôle ont complètement échoué. En septembre 2015, la « Division 30 », formée, équipée et envoyée en Syrie par le Pentagone est passée directement à Al-Qaeda/Al-Nosra avec une quantité importante d’armes, munitions, véhicules et argent. Le général américain Lloyd Austin, du commandement central des forces armées américaines, a dû expliquer à une commission du Sénat qu’il n’y avait plus qu’un petit nombre de miliciens sous commandement américain sur le terrain. Pressé d’être plus précis sur le nombre, il a répondu : « Nous parlons de quatre ou cinq ». L’opposition dite « modérée » évoquée par les gouvernements français et américain n’est donc rien d’autre qu’Al-Qaeda et Al-Nosra.

Politique intérieure et extérieure

Hollande fait la guerre en Syrie, non pas contre le terrorisme, mais dans l’intérêt de l’impérialisme français. Les attentats tombent bien pour lui puisqu’il peut en profiter pour  manipuler plus facilement l’opinion publique. C’est l’occasion également pour lui de détourner l’attention d’une autre guerre qu’il est en train de mener, cette fois beaucoup plus près de chez nous, contre les conquêtes sociales du mouvement ouvrier français. Cette guerre répond, elle aussi, aux intérêts de la classe capitaliste. La politique extérieure n’est que l’extension de sa politique intérieure. Ensemble, ces deux aspects de la politique du gouvernement portent la responsabilité des événements tragiques de janvier et de novembre 2015.

Le chômage de masse, la régression sociale et la pauvreté répandent un désespoir et une marginalisation qui touchent tous les travailleurs, indépendamment de leur couleur, de leur religion et de leur nationalité. Mais il est évident que les conséquences sociales sont particulièrement graves pour les travailleurs et les jeunes dont les origines familiales sont dans les pays anciennement colonisés. Les discriminations et l’humiliation qu’ils subissent en France sont amplifiées par le souvenir collectif de pillages, de mépris racial, d’oppression, de cruautés et de massacres qui caractérisaient le colonialisme français. Les tensions raciales qui existent en France sont en effet un prolongement de la « question nationale », c’est-à-dire de l’aspiration à la liberté, à la dignité, à l’émancipation sociale et politique. Malgré l’indépendance formelle de leurs pays d’origine, la question nationale est toujours présente en France et restera sans solution sous le capitalisme, surtout dans un contexte de régression sociale. La longue succession de guerres de ces dernières années, semant la mort et la destruction au nom de la « démocratie » et des « valeurs républicaines » sont vécues, à juste titre, comme la continuation des ambitions impérialistes de la France. La persécution des Palestiniens fait partie des nombreuses plaies toujours ouvertes au Moyen-Orient et en Afrique. Pour certains éléments au sein de cette partie de la population, la propagande fasciste de Daesh contre « la France », se couvrant d’un faux manteau de religiosité, trouve une certaine résonance. Tous ne deviennent pas terroristes. Mais c’est sur ce terrain que des projets du terrorisme dit « islamiste » prennent forme. En même temps, la régression sociale imposée par le capitalisme et ses complices « socialistes » pousse d’autres travailleurs, s’estimant méprisés et marginalisés en tant que « blancs » ou « Français », dans le piège de la propagande du Front National.

L’union nationale et « républicaine » : un piège réactionnaire

L’opération politico-médiatique autour des attentats, orchestrée par l’Élysée, a pour but de cacher  la responsabilité du gouvernement, du capitalisme et de l’impérialisme dans ce qui vient de se produire. Jouant sur la peur et le sentiment d’horreur suscités par les attentats, elle vise à rassembler les Français autour de la « République » et sa politique impérialiste et réactionnaire. Par cet embrigadement des esprits, le discours de l’Etat réclame « l’union nationale » entre tous, qu’ils soient exploiteurs ou exploités, qu’ils passent la nuit au château ou sur le trottoir. On dit que toute la France est en deuil. Ce n’est pas vrai. Marine Le Pen n’est pas en deuil. Cette situation est du pain béni pour elle et son parti raciste. Les marchands d’armes ne le sont pas, non plus. La violence, la destruction, la mort et la guerre leur sont toujours profitables.  Tant que les capitalistes arrivent à détruire, tranche par tranche, tout ce qui reste des conquêtes sociales du passé, tout va bien pour eux.

On dit que les « valeurs de la République » sont mises à mal. Pas du tout ! Ne parlons pas ici de la République idéalisée, romancée et mythique, qui incarnerait la Liberté, l’Égalité et la Fraternité. Cette république-là n’existe que dans l’imaginaire. La vraie République, celle que nous avons et que nous subissons, est un appareil d’état bureaucratique, un lieu de privilèges et de corruption au service des puissants et de l’ordre établi. C’est précisément la « République des riches » contre laquelle Robespierre nous mettait en garde. Oui, tout le monde est libre, comme des renards libres parmi des poules libres. Et comment peut-il y avoir d’égalité entre exploiteurs et exploités, ou la fraternité entre des classes aux intérêts diamétralement opposés ? Comme nous l’avons vu, toute la propagande « républicaine » autour des attentats récents en France ne résiste pas à l’examen de l’attitude de l’État français envers les terroristes.  Les milices soutenues par la République française en Libye et en Syrie ont pratiqué et pratiquent encore des carnages autrement plus meurtriers que ceux qui ont eu lieu en France.

La République que nous voulons ne deviendra possible que lorsque l’État et l’économie ne seront plus sous l’emprise de la classe capitaliste, qui se sert de son pouvoir pour perpétuer sa position dominante et qui est responsable des guerres, des oppressions et des innombrables injustices qui ont, tel un retour de flamme, frappé Paris de l’horreur indicible que nous venons de subir.

 

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Un commentaire

  1. Comment en est on arrivés la ?
    quelles souffrances encore allons nous endurer engendrées par ce système capitaliste ?
    allons nous longtemps cautionner cette recherche d’une union de compromission ?

    Pour ma part il nous faut revenir a nos valeurs fondamentales afin de recouvrer rapidement notre identité révolutionnaire

    Je suis communiste et militant de R.E.S.F.

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