Iran : crise de régime, sanctions impérialistes, luttes de classes et retour des illusions monarchiques

14 janvier 2026

La vague de contestation qui traverse l’Iran ne peut être comprise uniquement à travers le prisme de la religion ou de la géopolitique, pas plus qu’elle ne peut être réduite à une simple révolte morale contre l’autoritarisme. Derrière les slogans visibles sur les vidéos diffusées et les affrontements dans de nombreux points du pays se dessine une réalité plus fondamentale : une crise sociale profonde, née des contradictions économiques du régime et aggravée par le conflit du pays avec le système impérialiste mondial. La situation actuelle apparaît comme une lutte de classes, opposant une majorité paupérisée à une élite politico-militaire solidement installée, dans un contexte de pression économique internationale permanente.

La crise sociale et politique qui secoue l’Iran ne se déploie pas dans un vide idéologique. À mesure que la contestation s’intensifie, d’anciennes figures du pouvoir refont surface, au premier rang desquelles Reza Pahlavi, fils du dernier shah d’Iran, qui multiplie les interventions médiatiques en se présentant comme une alternative démocratique au régime actuel. Ce retour, après la révolution qui a eu lieu en 1979 et qui a chassé le shah, n’est ni anecdotique ni surprenant : il révèle les limites objectives d’un mouvement social privé d’organisation de classe autonome. Le parti communiste iranien (le Tudeh), très actif lors de la révolution, a commis l’erreur de s’allier avec Khomeini, avant d’être interdit en 1983 après que de nombreux militants aient été jugés et exécutés.

Les interventions de Reza Pahlavi doivent être comprises dans le sens d’une crise où les masses entrent en mouvement, mais où l’absence d’organisation politique prolétarienne ouvre un espace aux forces de l’ancien ordre.

La crise matérielle comme point de départ

Karl Marx écrivait dans Le Manifeste du Parti communiste que « l’histoire de toute société jusqu’à nos jours est l’histoire de la lutte des classes ». L’Iran contemporain ne fait pas exception. La montée de l’inflation, l’effondrement du pouvoir d’achat et la précarisation du travail avec le chômage de masse ont rendu visibles des rapports de domination que le régime s’efforçait jusque-là de masquer derrière le voile d’une idéologie religieuse et anti-impérialiste. Les mobilisations récentes ne sont pas le produit d’une agitation idéologique abstraite. La contestation naît là où la reproduction matérielle de la vie devient impossible.

Dans Contribution à la critique de l’économie politique, Marx écrivait :
« Ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur existence, mais leur existence sociale qui détermine leur conscience. ». La radicalisation observée aujourd’hui en Iran s’inscrit précisément dans ce processus : lorsque les conditions matérielles se détériorent durablement, la légitimité du pouvoir s’effondre.

Certes, cette dégradation matérielle est indissociable des sanctions économiques imposées par les États-Unis, renforcées depuis le retrait unilatéral de Washington de l’accord sur le nucléaire iranien. Ces sanctions frappent officiellement l’État iranien, mais dans les faits, ce sont les classes populaires qui en paient le prix. Loin de provoquer un affaiblissement de la classe dominante, les sanctions ont contribué à renforcer les secteurs les plus opaques et les plus militarisés de l’économie, notamment ceux contrôlés par les Gardiens de la Révolution, qui prospèrent sur les circuits de contournement, la contrebande et l’économie informelle.

Officiellement, l’État iranien se présente comme un rempart contre le capitalisme occidental et l’impérialisme. Dans les faits, il fonctionne comme un instrument de domination de classe. Les secteurs stratégiques de l’économie sont contrôlés par un réseau étroit liant institutions religieuses, Gardiens de la Révolution et grandes fondations économiques. Cette structure permet l’accaparement des richesses produites par la société, tandis que les coûts de la crise sont supportés par les travailleurs et les classes populaires.

Marx rappelait que « le gouvernement moderne n’est qu’un comité qui gère les affaires communes de la bourgeoisie tout entière ». En Iran, cette formule prend une forme spécifique : ce comité n’est pas une bourgeoisie libérale classique, mais une bourgeoisie d’État, militaro-religieuse, dont les intérêts matériels sont profondément enracinés dans la perpétuation du régime.

Le régime théocratique repose sur une bourgeoisie d’État militaro-religieuse, structurée autour des Gardiens de la Révolution et des fondations économiques liées au clergé. Cette classe dominante capte le surplus social tout en se légitimant par un discours religieux et anti-impérialiste.

La confrontation permanente avec Israël joue ici un rôle central. Elle permet au régime de figurer comme le pilier de la “résistance” régionale, tout en justifiant la militarisation de l’économie, le renforcement des appareils sécuritaires et la répression interne. La cause palestinienne, instrumentalisée par le pouvoir iranien, devient ainsi un outil idéologique permettant de délégitimer toute contestation sociale, assimilée à une trahison ou à une manœuvre de l’ennemi extérieur. Cette rhétorique ne supprime pas les contradictions de classe ; elle les recouvre temporairement, au prix d’une violence accrue.

Marx notait dans L’Idéologie allemande que « les idées dominantes sont les idées de la classe dominante ». En Iran, cette domination idéologique est aujourd’hui fragilisée, non parce que la religion aurait perdu son influence sur la société iranienne, mais parce qu’elle ne parvient plus à masquer la réalité de l’exploitation.

Le retour de Reza Pahlavi : une solution « au-dessus des classes » ?

C’est dans ce contexte que Reza Pahlavi intervient, appelant à une transition pacifique, à l’unité nationale et à une démocratie libérale débarrassée du régime islamique. Ce discours, largement relayé par les médias occidentaux, est typique de ce que Marx appelait une illusion politique : la prétention à représenter l’ensemble de la société en effaçant les antagonismes de classe.

La monarchie d’avant la révolution de 1979, avec une répression qui propageait la terreur dans toute la société, gérait très bien les affaires de la bourgeoisie iranienne et des capitalistes occidentaux, notamment américains. La réapparition de son héritier politique ne saurait donc être interprétée comme une rupture radicale, mais comme la tentative d’une fraction de la bourgeoisie iranienne en exil de se repositionner dans une situation de crise, appuyée par les États-Unis et ses alliés régionaux.

Lénine mettait en garde contre ce type de figure, capable de capter la colère populaire pour la rediriger vers une solution institutionnelle sans transformation sociale : « Quand les opprimés ne peuvent pas se représenter eux-mêmes, ils sont représentés ». Les appels de Reza Pahlavi à l’armée, aux élites administratives et aux puissances occidentales illustrent précisément cette logique de médiation par le haut.

L’attrait relatif que peut exercer la figure du fils du shah ne traduit pas une nostalgie de masse pour la monarchie, comme le présentent les médias, mais une crise d’hégémonie : le régime en place ne parvient plus à gouverner par le consentement d’une majorité des iraniens, tandis que les classes populaires ne disposent pas encore de leur propre organisation pour diriger l’économie afin qu’elle profite à la majorité.

Lénine définissait la situation révolutionnaire par cette formule célèbre : « ceux d’en bas ne veulent plus vivre comme avant, ceux d’en haut ne peuvent plus gouverner comme avant ». L’Iran s’en approche et se trouve actuellement dans une situation prérévolutionnaire. La colère est là, massive, mais encore fragmentée. L’absence d’organisations ouvrières légales et de structures politiques indépendantes limite la capacité des classes populaires à transformer la révolte en projet de pouvoir, ou en prise du pouvoir effective.

Face à cette dynamique, la réponse du régime est avant tout répressive. Arrestations, violences policières, contrôle de l’information : autant de moyens mobilisés pour empêcher la convergence des luttes. Loin d’être un arbitre neutre, atemporel, ou immatériel car religieux, l’État iranien agit comme une force organisée visant à maintenir un ordre social fondé sur l’exploitation. La répression n’est donc pas un excès ponctuel d’un ¨régime des mollahs¨ mais une fonction structurelle du pouvoir lorsque celui-ci est contesté par les classes qu’il domine.

Sans organisation indépendante de la part de la classe ouvrière, les révolutions débouchent sur une simple redistribution du pouvoir entre les élites. Le risque aujourd’hui est précisément celui d’une transition politique qui préserverait les rapports de production fondamentaux, sous une forme différente mais socialement inchangée. Il s’agirait une nouvelle fois d’une confiscation d’une révolution au profit d’une caste qui en remplacerait une autre, au détriment de la majorité de la population.

Conclusion : la question décisive de l’organisation

Ce qui se joue aujourd’hui en Iran dépasse ses frontières géographiques. La situation met en lumière une vérité centrale de l’analyse marxiste : un régime peut se revendiquer anti-impérialiste, religieux ou national par ses discours et ses positions, sans cesser pour autant d’être un système d’exploitation. Tant que les rapports de production restent inchangés, la domination persiste, sous d’autres formes.

De même, une alternative soutenue par les États-Unis ou alignée sur Israël ne constitue en rien une émancipation pour les classes populaires.

L’Iran est ainsi confronté à une alternative historique : soit la classe dominante militaro-religieuse parvient à restaurer l’ordre par la force, soit les classes populaires réussissent à transformer la crise sociale en une remise en cause radicale du pouvoir et de l’économie. Comme souvent dans l’histoire, l’issue dépendra moins des discours que de l’organisation concrète de ceux qui n’ont, selon Marx, « rien à perdre que leurs chaînes ».

L’enjeu central de la crise iranienne n’est pas le choix entre république islamique et monarchie constitutionnelle, mais la capacité des classes exploitées à se constituer en sujet politique autonome. Comme le rappelait Lénine dans Que faire ? « sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire ».

Tant que cette condition ne sera pas remplie, la colère sociale continuera d’osciller entre répression brutale et récupération par des forces issues de l’ancien ordre. L’histoire iranienne, comme tant d’autres, rappelle ainsi une leçon fondamentale du marxisme : sans transformation des rapports de production, aucun changement de régime ne peut conduire à une véritable émancipation.

Éric JOUEN

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