8 mars : “Journée du droit de se taire, femme !”

Print Friendly, PDF & Email

Alors que les mouvements féministes ont repris de l’ampleur ces dernières années suite au scandale Weinstein aux Etats-Unis et de la vague me-too qui a secoué le patriarcat dans un antre où il se sentait à l’abri, à savoir le monde du cinéma, voilà que la France a connu à son tour une résurgence de la lutte des femmes pour leurs droits suite à la révélation de l’affaire Adèle Haenel et d’une énième accusation de viol à l’encontre du réalisateur Franco-Polonais Roman Polanski, déjà condamné pour abus sexuel sur mineure en 1977 et sous le coup d’une demande d’extradition par les États-Unis. C’est dans ce climat déjà délétère que la répression policière s’est abattue sur les militantes féministes à la veille de la journée du 8 mars et le jour même de la manifestation.

Marine G. (Lorient)

“Se viene marzo”

Le mois de mars commençait à peine, lourd de promesses, le printemps arrivant timidement. On espérait, peut-être sans oser le dire, un vent de révolte comme l’annonçaient des militant.es chilien.nes dans les rues de Santiago1 . En France, malgré l’effroi face à l’arrivée du Coronavirus, nombreuses sont ces personnes qui comptaient bien faire du mois de mars un mois de luttes.

Cependant, ceux (majoritairement des hommes, ce pourquoi je prends l’initiative de ne pas utiliser ici l’écriture inclusive) au pouvoir n’ont pas eu l’intention de faciliter les choses et c’est pour ces raisons que cette première semaine du mois de mars s’est achevée avec un goût amer pour toutes les femmes pourtant bien décidées à faire entendre leurs revendications, leurs voix et faire valoir leurs droits.

En effet, alors que la fin de semaine annonçait la date symbolique du 8 mars, journée internationale pour les droits des femmes, ces dernières en ont vu plusieurs de ceux-ci être bafoués, piétinés.

On va dire que tout avait mal commencé, puisque la semaine précédente, le cinéma français récompensait un pédocriminel, violeur récidiviste lors de la 45ème cérémonie des Césars2 et que le Premier Ministre annonçait le passage en force de la réforme des retraites, particulièrement violente pour une majorité de femmes3, en prononçant la formule magique du 49-34. Le ton était donné, la guerre, déclarée. Le mois de mars ne pouvait que débuter dans la colère et l’indignation de tous, mais surtout de toutes.

Depuis plusieurs mois, un peu partout, les associations féministes et autres structures politiques et syndicales s’organisaient autour de la journée du 8 mars prévoyant des rassemblements et autres manifestations. Du droit à disposer de son corps, incluant le droit à l’IVG -remis en question dans plusieurs pays, en passant par l’égalité femmes-hommes dans la sphère professionnelle comme privée… Les revendications sont multiples.

C’est dans cet état d’esprit que des marches nocturnes sont alors prévues en amont de la grande journée internationale des droits des femmes dans plusieurs villes de France5. Leur objectif était clair: se réapproprier l’espace public de nuit, lieux souvent synonymes d’insécurité et même de violence du point de vue de nombreuses femmes. Le droit de circuler sans peur…

Le message est fort, celui du gouvernement le fut -malheureusement- plus encore. Puisque le samedi 7 mars, alors qu’à Paris la marche nocturne non-mixte se déroule dans un pacifisme absolu, encadrée par les CRS d’un bout à l’autre, le cortège se retrouve nassé juste avant place de la République. Il est 23h, des femmes sont victimes d’insultes, sont tirées par les cheveux, poussées violemment dans les bouches de métro, par la police. Certaines se retrouvent même en garde à vue dans des conditions inacceptables6. Ce genre de récit nous semble familier, nombre de mouvements ont été victimes de cette violence policière, souvent sans autre raison que la mise en pratique d’une politique répressive visant à protéger le système capitaliste dans lequel nous vivons. C’est pourquoi, ce qui s’est passé ce week-end là est une énième alarme des abus au sein de notre société que nous devons montrer et surtout combattre.

Le 8 mars d’hier à aujourd’hui

Pour rappel, la Journée Internationale des Droits des Femmes remonte au début du XXème siècle. En 1910, Clara Zetkin, figure historique du féminisme socialiste, organise une rencontre à Copenhague avec plusieurs femmes de différents pays. Ensemble elles font naître l’idée d’une journée qui leur serait consacrée. Cette journée devant servir à inclure, entre autres, le droit de vote des femmes dans les revendications portées par le mouvement ouvrier international dans la lutte des classes. Plusieurs rassemblements ont lieu, sans qu’une date précise soit fixée.

En 1917, le 8 mars du calendrier grégorien, des étudiantes, des ouvrières du secteur du textile descendent dans les rues de Petrograd pour réclamer “du pain et la paix”. Elles sont rejointes par des ouvriers qui quittent leur travail pour venir grossir les cortèges. Cela marque le début de la révolution russe.

En 1917, le 8 mars du calendrier grégorien, des étudiantes, des ouvrières du secteur du textile descendent dans les rues de Petrograd pour réclamer “du pain et la paix”. Elles sont rejointes par des ouvriers qui quittent leur travail pour venir grossir les cortèges. Cela marque le début de la révolution russe.

C’est quatre an plus tard, le 8 mars 1921, que Lénine déclare que cette date deviendra la “journée internationale des travailleuses”, en hommage aux femmes qui ont initié la révolution bolchévique de 19177.

Cette date est historiquement marquée par le combat des femmes à travers le monde. Hier comme aujourd’hui, elles se mettent en grève8, descendent dans la rue pour revendiquer leurs droits9, reprendre ce qui leur appartient.

Il n’était donc pas incohérent de voir cette année encore les femmes françaises s’emparer de cette date symbolique pour exiger ce qui apparaît comme une évidence, le droit de naître femme sans devoir en payer les conséquences.

Mais voilà,  l’oppression des femmes n’est pas le fruit d’un hasard, elle sert un système qui ne peut demeurer sans la domination des hommes sur les femmes. Ces dernières se doivent de réaliser gratuitement les tâches domestiques et la reproduction sociale, et pour que cela soit possible il faut nécessairement qu’elles soient soumises et dociles, car une femme forte et indépendante se rendrait bien compte de l’injustice et réclamerait l’égalité, ce qui, évidemment, contribuerait certainement à la chute du capitalisme ou l’endommagerait fortement. C’est pourquoi, alors que la quatrième vague du féminisme déferle à travers le monde, la communauté bourgeoise met ce qu’il faut en oeuvre pour prouver qu’elle n’a pas l’intention de céder quoique ce soit et qu’elle compte bien faire taire ces féministes lesbiennes, poilues, agressives et asociales. Rien d’étonnant alors de voir apparaître des marques de mépris de la part de quelques personnalités bien ancrées à leurs valeurs patriarcales10 envers celles et ceux qui par mégarde osent “se lever, se barrer et gueuler”11.Adèle Haenel, Florence Foresti, Virginie Despentes… autant de femmes attaquées, discréditées et finalement traitées comme coupables d’un crime apparemment bien plus atroce que des agressions sexuelles, celui de réclamer justice, de réclamer l’égalité, celui d’être “fortes, fières, radicales et en colère”.

Parce que oui, une femme qui l’ouvre, qui revendique ses droits est une hystérique dangereuse qu’on ferait mieux d’enfermer. Une femme qui proteste, une femme qui se lève et qui gueule est une femme qu’il faut maîtriser, à qui il faut rappeler qu’elle restera le sexe faible. Cela explique alors les violences policières peu de jours après. “Si tu l’ouvres, femme, ne t’en fais pas, nous saurons comment te faire taire”, pensent-ils sûrement.

Un gouvernement hors la loi

Donc oui, ce qui s’est passé ce samedi-là n’est que la réponse musclée d’un monde qui se sent menacé.

Et pour preuve, si l’on reconsidère ce qui s’est déroulé à Paris ce soir-là, rien ne peut venir justifier la violence, même si Marlène Schiappa tente d’exprimer le contraire en se disant tout d’abord choquée des vidéos montrant des policiers traînant des femmes sur des marches du métro mais en rendant tout de même les manifestantes coupables en expliquant que “le tracé de la manifestation n’avait pas été respecté”12 et les policiers deviennent alors de bons employés tentant de faire régner l’ordre coûte que coûte. Et pourtant, cette manifestation était déclarée, et le cortège s’est terminé à l’endroit prévu, et c’est à cet endroit-même que les violences ont débuté. Et quand bien même, est-il encore utile de préciser que selon le droit international une manifestation n’a pas besoin d’être autorisée pour être légale, et que selon ce même droit “l’usage de la force par la police ou la gendarmerie n’est légal que s’il est nécessaire et proportionnel.13

Donc, Madame Schiappa, on en revient à la même question, qu’est-ce qui peut justifier l’usage de la force par les policiers en ce 7 mars au soir, si ce n’est une réponse ferme d’un système qui ne peut exister dans un monde où les femmes seraient libres de droits?

Il est une chose importante à expliquer, dans une manifestation les ordres viennent de la Préfecture de Police, et le Préfet de Police de Paris n’est autre que Didier Lallement. Cet homme, ancien préfet de Bordeaux, a pour réputation de donner des ordres démesurés, parfois illégaux, lors des manifestations, allant à l’encontre de certains articles du code de sécurité intérieure, selon lesquels “l’emploi de la force ne l’est qu’en absolue nécessité et la force déployée doit alors être proportionnée au trouble à faire cesser”14. Représentant de l’Etat, cet homme -comme tant d’autres- est donc prêt à bien des choses pour protéger le système capitaliste dans lequel il évolue. Et ce soir là, c’est bien lui qui a ordonné de nasser le cortège, pourtant pacifique, place de la République. Sauf que voilà, le fait de nasser est une pratique que la cour d’appel de Lyon a déjà estimé comme constituant une possible infraction15.  Monsieur Lallement, comme bien d’autres personnes de sa catégorie font de la force, de la violence et de l’impunité, un modèle de réussite. Des gilets jaunes aux féministes en passant par tou.tes les militant.es qui sortent dans la rue pour lutter contre un système oppressif, tou.tes prennent le risque de se confronter à la répression disproportionnée de ceux qui ordonnent et de ceux qui exécutent*.

Le Gouvernement prétendait en novembre dernier mettre en place des mesures devant permettre de lutter contre les violences faites aux femmes après plusieurs mois de soi-disant travail sur un grenelle dédié au sujet. Et pourtant les voilà trois mois après se justifiant de leurs actes par le même stratagème que la majorité des auteurs de violences, en culpabilisant les manifestantes, les rendant responsables de ce qu’elles subissent (cf. communiqué de presse de la Préfecture de Police sur la manifestation du 7 mars 2020).

Donc non, il n’y a rien qui justifie les violences qui ont eu lieu à Nantes16, à Bruxelles17 ou à Paris. Rien qui ne justifie non plus que Roman Polanski ait reçu le Prix du Meilleur Réalisateur, toujours libre, malgré les différentes plaintes pour viol dont il n’a toujours pas répondu devant la justice. Rien non plus qui ne justifie les féminicides, le viol, les agressions sexuelles, le harcèlement, les violences conjugales, les inégalités, la peur. Rien. A part le besoin d’une partie de la population de maintenir une domination permanente sur le reste de la population afin de faire perdurer un système capitaliste qui n’est rien sans le patriarcat et l’impérialisme.

“Il n’est pas interdit de fuir”

En France, comme dans beaucoup d’autres pays du monde d’ailleurs, le mois de mars qui promettait donc un vent de révolte, a finalement été synonyme de violences du point de vue des  femmes. Après avoir essuyé plusieurs claques institutionnelles, les voilà face à une crise sanitaire et financière dont elles seront proportionnellement les plus touchées. Si l’on regarde les métiers les plus sollicités face au Covid-19 et au confinement qui en découle, on retrouve en grande partie des métiers dits féminins. C’est ainsi que les infirmières, les aide-soignantes, les caissières, les professeures, les boulangères… se retrouvent au front sans moyens ni matériel. N’oublions pas toutes celles qui travaillent dans les usines qui continuent de tourner et qui, ne pouvant se permettre de perdre leurs emplois et leurs salaires continuent de travailler malgré les risques que cela représente, et qui voient le Gouvernement remettre en cause le Code du Travail18 sans qu’elles ne puissent protester.

Malheureusement, au- delà du risque sanitaire encouru, le Covid-19 amène avec lui son lot de malheurs. Alors que le confinement est entamé depuis plusieurs semaines afin de limiter la propagation du virus, le nombre de féminicides quant à lui continue d’augmenter [note de l’auteure : 20 féminicides le jour où nous écrivons cet article]. Le confinement et l’ambiance anxiogène qui entoure la pandémie attisent les tensions et renforcent une violence déjà latente. L’impossibilité de sortir ne permet plus aux femmes de s’éloigner d’un conjoint violent et réduit la possibilité pour les proches de voir et de réagir19. Les femmes victimes de violences conjugales sont limitées dans leurs possibilités de fuir mais aussi de rejoindre leur interlocuteurs.rices pour demander de l’aide, différents lieux d’accueils ayant fermé à travers la France pour amoindrir les risques de contamination, alors que des solutions intermédiaires auraient pu être trouvées pour à la fois donner un lieu de refuges aux femmes victimes de violences conjugales tout en limitant les risques de contagion. Il ne leur reste donc comme seul soutien que la Police, qui quelques semaines plus tôt frappait celles qui osaient l’ouvrir.

Cela ne doit pourtant pas amener les gens à baisser les bras. En cette période de crise il est important de respecter les gestes barrières et en restant confiné quand cela le permet mais aussi en appelant ses proches afin de s’assurer que personne ne soit en danger. Et surtout il est tout aussi important de continuer la lutte, de garder en tête que si le mois de mars n’a pas été à la hauteur, notre colère n’en est pas moins flamboyante et que tant que ces violences existeront le combat devra continuer.

*Ce sont des personnes utilisant les codes de domination masculine, ce pourquoi je prends l’initiative de ne pas utiliser ici l’écriture inclusive


pour aller plus loin :

1https://www.mediapart.fr/journal/international/090320/au-chili-la-revolte-continue-de-gronder?onglet=full

2https://www.lemonde.fr/culture/article/2020/02/29/aux-cesars-roman-polanski-recompense-malgre-la-controverse_6031304_3246.html

3http://www.cgt.fr/actualites/france/retraite/mobilisation/reforme-des-retraites-la-double-peine-des-femmes

4https://www.mediapart.fr/journal/france/010320/devant-l-assemblee-ce-49-3-c-est-une-nouvelle-violence-qui-nous-est-faite

5https://dijoncter.info/marche-feministe-nocturne-en-mixite-choisie-1784

6https://www.francetvinfo.fr/societe/droits-des-femmes/charge-policiere-lors-d-une-manifestation-feministe-a-paris-ca-na-pas-de-sens-de-montrer-tant-de-violence-face-a-des-femmes-qui-reclament-leurs-droits_3857327.html

7https://www.france24.com/fr/20200308-le-8-mars-histoire-centenaire-et-chaotique-d-une-date-cl%C3%A9-pour-la-lutte-des-femmes

8http://8mars.info/8-mars-2019

9https://www.humanite.fr/8-mars-les-latino-americaines-massivement-mobilisees-686032

10https://www.telerama.fr/television/ceremonie-des-cesar-haro-sur-florence-foresti,n6613475.php

11https://www.liberation.fr/debats/2020/03/01/cesars-desormais-on-se-leve-et-on-se-barre_1780212

12https://www.huffingtonpost.fr/entry/marlene-schiappa-images-marche-femmes_fr_5e653a93c5b6670e72f9cc64

13https://www.amnesty.fr/focus/tout-savoir-sur-le-droit-de-manifester-en-france

14https://www.mediapart.fr/journal/france/070320/les-pratiques-illegales-du-prefet-lallement

15 idem

16http://site.ldh-france.org/nantes/repression-policiere-de-marche-droits-femmes-8-mars-2020-responsables-doivent-repondre-de-leurs-choix/

17 idem

18https://www.humanite.fr/le-debat-parlementaire-en-direct-le-pouvoir-sattaque-au-code-du-travail-en-pleine-epidemie-686626

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *