D’où vient la violence

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Face à la montée de la contestation sociale, les médias claironnent en chœur et de manière quasi quotidienne dans la presse ou sur les antennes, que nous serions dans une période violente où régnerait un climat délétère et dangereux. Comprenez par là que le mouvement de protestation qui s’est engagé de manière presque ininterrompue depuis l’apparition des gilets jaunes en novembre 2018 jusqu’à la lutte contre la casse des retraites aujourd’hui, est dépeint, par certains de ses aspects, comme violent, incontrôlable, et serait le fait d’une minorité déterminée et qui représenterait une menace pour la démocratie. Les médias réagissent vivement, face à une situation tendue, se plaçant en « élites » éduquées et donneuses de leçons tandis que les travailleurs doivent faire face à un gouvernement méprisant appliquant des réformes de régression sociale.

Il est vrai que la période dans laquelle nous entrons se caractérisera par une succession de crises sociales provoquées par des politiques visant à détruire toutes les conquêtes sociales du passé. Celles-ci sont devenues intolérables pour la classe capitaliste, en lesquelles elle y voit un obstacle pour leurs profits, pour l’amélioration de leur « compétitivité » dans ce grand marché mondial. En effet, le système capitaliste dont les fondements sont basés sur la propriété privée des moyens de production et d’échange induit la concurrence sur un marché qui ne connaît que des crises depuis les années 70. Les marchés sont inondés de marchandises, qui entrent en concurrence entre elles pour trouver preneur. La saturation des marchés est responsable des crises économiques. Et les capitalistes font peser sur le dos des travailleurs les conséquences sociales de ces crises (chômage, délocalisation, casse sociale…). Il est vital pour les capitalistes que le soi-disant « coût du travail » soit réduit afin que les marchandises soient plus concurrentielles. C’est pendant ces périodes de crises économiques que les intérêts antagoniques entre le capital et le travail sont à leur paroxysme et c’est la raison pour laquelle les gouvernements, se pliant aux exigences du pouvoir économique des capitalistes, engagent des réformes de destruction au nom de la « reprise économique ».

La dernière grande contre réforme des retraites sous Sarkozy en 2010 avait provoqué une forte mobilisation. La CGT, comme à chaque grande mobilisation, y représentait l’élément moteur en termes de force syndicale. Malheureusement ce mouvement s’est soldé par un échec et force est de constater que tous les grands mouvements de luttes dans la dernière décennie n’ont abouti qu’à des défaites. Il n’y a rien d’étonnant à ce qu’une colère sourde se forme, explosant ici et là sous différentes formes. La preuve est faite que le capitalisme a épuisé son rôle progressiste dans l’histoire et que son maintien ne peut se faire qu’au prix de la régression sociale.

Que se soit lors du mouvement des gilets jaunes ou celui de la lutte contre la casse des retraites, la situation impose aux militants un esprit toujours plus combatif et dont la détermination peut s’apparenter à de la violence aux yeux de l’ordre établi ou aux journalistes à la solde du capital. Il est évident que leur niveau de vie en tant que couche aristocratique des médias est incomparable avec celui d’un travailleur précaire. Le système capitaliste repose sur les inégalités et ce fait en lui-même est d’une grande violence : violence économique, violence sociale et violence politique utilisant la démocratie comme paravent de l’égalité.

Mais lorsque les masses se soulèvent contre cette inégalité fondamentale, obligées d’utiliser les moyens d’action adéquats ou exprimant une exaspération, alors cette colère est cataloguée de violence. Les opprimés n’ont nullement le droit de retourner cette violence contre leurs oppresseurs, la loi se charge de cette interdiction.

Si on se réfère à la période actuelle, celui du mouvement concernant la réforme des retraites, des évènements sont instrumentalisés pour dénoncer la violence des manifestants et en l’occurrence jeter l’opprobre sur la CGT. Il suffit de peu de chose pour monter en épingle des actions comme celles de l’intrusion de militants CGT au sein du siège de la CFDT dont la collaboration de classe n’est plus à démontrer, avec pour seule violence de couper brièvement l’électricité. Macron de déclarer que « ces violences sont une honte pour la démocratie » ou Laurent Berger de parler de violence inacceptable alors qu’il est prêt à cautionner une réforme de recul social. Il ne s’agit ici que d’un exemple mais tout est utilisé pour dépeindre ce mouvement comme agressif et anti-démocratique aux dires de la députée LREM Marie-Christine Verdier-Jouclas : « une minorité fait une croix sur la démocratie ».

De la même manière les grèves et les blocages sont présentés comme le fait d’une minorité qui cherche à défendre ses intérêts propres. Les cheminots ont été traînés dans la boue, désormais ce sont les portuaires et dockers qui par leur action de « port mort » provoqueraient un désastre économique dont les principales victimes seraient les travailleurs eux-mêmes. Il faut bien comprendre que dans cette lutte qui oppose les travailleurs au capital, la seule manière de faire céder le gouvernement au service de ce dernier est de provoquer un blocage de l’économie. Les capitalistes connaissent uniquement ce langage. La seule motivation de la classe capitaliste est l’argent, le profit. Les travailleurs n’ont donc que ce moyen de pression pour faire valoir leurs revendications.

La situation étant, et, quelle que soit l’issue de la lutte en cours, des crises sociales vont éclater dans les années à venir et de nouvelles confrontations de ce type auront lieu. La caducité du système ne peut qu’engendrer un affrontement de classe. Pour le moment, le mouvement dans sa majorité ne se borne qu’à des revendications immédiates. Mais déjà le gouvernement peut s’appuyer sur son appareil répressif, pour contenir ou intimider par l’utilisation de la violence. L’Etat en est  le seul détenteur légal, il en a le stricte monopole. L’expression de l’exaspération des travailleurs est le symptôme d’une crise révolutionnaire en gestation. Si elle demeure confuse dans la conscience des travailleurs, dans les milieux capitalistes bien informés ou à la tête du gouvernement, cette situation ne leur échappe pas. La révolution n’est pas un processus conscient de prime abord dans la tête des travailleurs qui entrent en mouvement. Elle repose au départ sur des revendications immédiates entrant directement en conflit avec les profits capitalistes, mais qui peut se transformer ensuite par une lutte pour le pouvoir politique et économique. Nous n’en sommes pas à ce stade aujourd’hui, mais apeurés par cette perspective, capitalistes et gouvernement tentent d’anticiper cette situation. Seule la répression d’État peut servir de rempart, la police et l’armée en cas de dernier recours. C’est la raison pour laquelle nous voyons l’augmentation de la répression policière à coups de LBD, grenades assourdissantes, gaz lacrymogène et comparutions immédiates depuis les gilets jaunes. Le fait indéniable que Macron ait cédé aux revendications de la police et de l’armée concernant la question des retraites (ou pensions en ce qui concerne l’armée) en est une illustration. Il serait très dangereux pour lui de se mettre à dos le seul moyen de contenir la contestation sociale qui pourrait prendre potentiellement une allure insurrectionnelle.

Le salariat moderne dispose d’un immense pouvoir : celui de faire tourner l’économie. Rien ne peut se faire sans son assentiment. Lorsqu’une fraction infime de ses membres dans des secteurs stratégiques lancent des actions de blocage, l’économie capitaliste vacille, les profits sont affectés, les capitalistes par la voie de leurs médias crient au scandale et mettent tout en place pour répercuter les conséquences économiques sur les travailleurs. C’est la raison pour laquelle, tant qu’ils conserveront le pouvoir économique, il ne pourra y avoir de justice sociale. Le seul moyen d’en finir est de leur arracher le pouvoir économique des mains et le placer sous le contrôle démocratique des travailleurs. Se posera nécessairement dans cette lutte la question du pouvoir économique et politique. Engels disait « en dernière instance, l’État est une bande d’hommes armés ». L’État né de la société de classe est un outil de répression des capitalistes contre les travailleurs et qui ne manquera pas de réprimer durement un mouvement insurrectionnel qui posera la question du pouvoir. Nous ne pouvons nourrir des espérances pacifistes, qui dans une telle situation s’apparentent à de l’utopie, pour la simple et bonne raison que la violence émane en premier lieu de la classe dominante et ce sera elle dans de telles circonstances qui engagera la répression violente.

Gauthier HORDEL, PCF 76

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