L’Afrique du Sud de Mandela

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A l’occasion de la commémoration du centième anniversaire de la naissance de Mandela, nous avons voulu publier la traduction d’un extrait d’un texte qui fait le bilan de la fin de  l’apartheid. 

 

Ce texte de Ted Grant et Alan Woods, fonfateurs de la TMI, traite des conséquences encore actuelles en Afrique du Sud du choix de Mandela et de ses alliés d’avoir laissé le capitalisme prospérer sur les ruines politiques de l’apartheid. Sans renier ni l’héroïsme ni la grandeur morale du personnage de Mandela et l’impact que sa pensée a eu sur la conscience politique de millions de militants progressistes de par le monde, il nous a semblé nécessaire de pointer l’erreur politique qu’il a commise et qui a au final mis à mal l’idéal pour lequel il s’est battu toute sa vie.

De fausses  promesses en compromissions

L’Afrique du Sud reste le pays-clé de l’ensemble du continent africain. Pendant des décennies, le prolétariat noir africain a donné avec un magnifique héroïsme  la preuve de sa bravoure et de son formidable instinct révolutionnaire. C’est uniquement l’absence de facteur subjectif qui s’est mis en travers d’un renversement du capitalisme dans le pays. Même si les  événements ne se sont pas déroulés comme nous l’avions prévu, les perspectives fondamentales restent les mêmes. Il n’y a pas d’avenir en Afrique du Sud sur une base capitaliste, comme partout. Il y a une raison principale à cela, et elle tient au fait que le leadership de l’ANC et spécialement Mandela étaient prêts, après la chute du stalinisme, à signerun accord avec la classe dirigeante blanche pour  qu’elle fasse partie de la solution. Cette dernière avait la garantie que rien de fondamental n’allait changer. Les leaders de l’ANC se sont compromis dans une politique capitaliste. Ils ont accepté que la grande bourgeoisie blanche continue à diriger le pays. Aucune mesure n’a été prise contre les responsables de crimes envers  les noirs etc. En d’autres termes, ils ont adhéré à une véritable trahison.

Les leaders de l’ANC se sont compromis dans une politique capitaliste. Ils ont accepté que la grande bourgeoisie blanche continue à diriger le pays.

Washington a reconnu un certain temps que  la page ne pouvait être tournée aussi facilement. La pression de la classe ouvrière noire était devenue trop forte pour être simplement réprimée. Les réformes sont toujours un sous-produit de la révolution. Effrayé devant le danger d’une révolution, le gouvernement américain a exercé une forte pression sur De Klerk et d’autres représentants de la classe dirigeante pour les forcer à accepter une sorte d’accord de gouvernement, avec un certain nombre de conditions. Pour une fois, De Klerk est passé outre sa base sociale petite-bourgeoise en signant un accord avec l’ANC – chose que nous [la TMI]n’avions pas prévue. Dans le passé, ce genre de situation aurait  engendré une scission et les événements auraient pris une tournure à l’avantage des petits fermiers blancs. Le Parti National était lui-même la résultante d’une scission de ce genre survenue avant la Seconde Guerre Mondiale. Il semblait très probable qu’un tel épisode allait avoir lieu. Mais le poids relatif des Afrikaners a décliné depuis quelques décennies, au point qu’ils n’étaient plus capables d’exercer l’influence décisive qu’ils ont eue par le passé. Au moment de vérité, les Afrikaners en étaient réduits à de simples gesticulations et à des actions de terrorisme individuel. Le grand capital et l’impérialisme avaient remporté la mise.

Accessoirement, il n’était pas dit que l’accord allait être conclu. Tous les  facteurs sur lesquels nous avions basé nos perspectives étaient présents. Sous plusieurs aspects, le processus semblait en panne. Un de ces éléments était la réponse de  l’ANC aux émeutes au sein de la jeunesse noire suite à l’assassinat de Chris Hani. La seule réponse de la direction du parti était un appel au calme. Un autre de ces facteurs était la campagne de  terreur orchestrée par les éléments d’extrême-droite au sein de l’appareil d’état qui visait à déstabiliser la situation. Ainsi, le mouvement « zoulou » réactionnaire Inkhata a été sur le point d’empêcher la tenue des élections dans certaines régions. Mais à la  fin les facteurs en faveur de l’accord ont été plus déterminants que nous le pensions et les élections ont pu avoir lieu.

Le fait que la tournure des événements soit aussi différente de nos prévisions n’invalide en aucune façon nos perspectives générales pour l’Afrique du Sud. Jusqu’à cette date, aucune coalition majoritaire n’a pu être formée pour faire avancer le pays dans quelque direction que ce soit. L’accord conclu entre de Klerk et l’ANC stipulait la formation d’un Gouvernement d’Union Nationale composé de représentants de tous les partis. Ce n’est pas avant 1999 que se tiendront de véritables élections avec à la clé la formation d’un gouvernement sorti des urnes.

Nous n’avons pas intérêt à sous-estimer l’effet de la concession à la population noire de certains droits démocratiques. Les illusions du début étaient inévitables. Plus particulièrement, la concession de certains droits comme l’électricité et l’eau potable dans les townships sera perçue par les Noirs comme une avancée considérable. Mais l’espoir que les masses et spécialement la jeunesse ont investi sur les leaders de l’ANC dépasse de loin de telles concessions. Les travailleurs noirs et spécialement la nouvelle génération sont de plus en plus mécontents de la conduite des leaders de l’ANC. Après des décennies de conditions de vie équivalentes à celles de l’esclavage, les masses des Sud-Africains noirs aspirent à une réelle égalité et à une existence civilisée. Pour les masses, la question de la démocratie sera toujours une question concrète, reliée à l’emploi, aux salaires et au logement. Le gouvernement mené par l’ANC a introduit via le mal-nommé plan de Croissance, Emploi et Redistribution entre autres mesures des dispositions allant à l’encontre  des droits syndicaux et a privatisé des entreprises publiques. Les leaders du COSATU ont bien été obligés de reconnaître que ce programme est celui du « capital financier ». Ils ont dû en conséquence appeler à un certain nombre de grèves importantes et à des  mobilisations. Ils se sont efforcés de canaliser la colère des masses et de maintenir leur prestige au sein du mouvement. Mais les affrontements entre le COSATU et le gouvernement reflètent une tendance plus  profonde.

Les travailleurs noirs et spécialement la nouvelle génération sont de plus en plus mécontents de la conduite des leaders de l’ANC.

L’apartheid laisse la place à un capitalisme “arc-en-ciel”

Comme nous l’avions dit en 1992, les “réformes n’empêcheront pas les soulèvements sociaux, spécialement en période de récession économique mondiale particulièrement dangereuse pour la population noire. De plus, des avancées pour la population noire menaceraient les emplois  et privilèges des Blancs, qui commenceraient à abandonner de Klerk au profit de la réaction. De la même façon, les Noirs une fois échaudés par les trahisons de l’ANC déserteront ce parti dont la base déclinera en conséquence. Les crises et les scissions se multiplieront au sein-même de l’ANC. Malgré tout, il n’est pas certain qu’un  accord va être trouvé. Mais si cela finit par se faire, aucune des contradictions fondamentales ne sera résolue au sein de la société sud-africaine. Une nouvelle période de soulèvements sociaux et de turbulences va s’ouvrir » (Perspectives Mondiales, Août 1992).

Ce processus est déjà à l’œuvre. Le mécontentement vis-à-vis de ce gouvernement grandit au sein de la base de l’ANC et des syndicats. Le mécontentement est aussi suscité par une nouvelle élite noire qui s’est détachée de la majorité vivant encore dans la pauvreté et a rejoint la bourgeoisie blanche.

La cinquantième conférence de l’ANC est révélatrice des renoncements des leaders de l’ANC. Dans un rapport dont en a fait Oupa Lehulere pour le magazine australien Greenleft Weekly, l’auteur écrit que « Nelson Mandela a distingué le seul Parti de la Liberté de l’Inkhata du chef Mangousuthu Gatsha [note du traducteur : homme politique zoulou contemporain de Mandela connu pour ses positions anti-communistes et pro-apartheid, ayant monté une milice qui a activement participé aux massacres perpetrés par le régime Afrikaner]. Il a accordé des louanges à ce parti et a personnellement fait applaudir ses représentants… Les sympathisants de l’ANC sont préparés à une possible fusion entre les deux organisations et l’accession de Mangosuthu Buthelezi au poste de vice-présidence de l’Afrique du Sud. Le nouveau vice-président de l’ANC [note du traducteur : membre de l’aile gauche], Jaob Zuma du Kwazulu Natal, est en faveur de cette fusion à en croire certaines rumeurs. »

En 1992, nous avions déjà prévenu que « lorsque les masses réaliseront qu’elles ont été trompées, la base de l’ANC déclinera » (perspectives mondiales, 1992). Le même rapport du Greenleft Weekly donne le commentaire suivant : « d’autres facteurs tels que la faiblesse organisationnelle, la baisse du nombre d’adhérents et l’inactivité de certaines sections ont contribué à faciliter la victoire de l’aile droite de l’ANC à Mafikeng. La délégation de la partie Est du Cap, elle qui fut un temps la plus forte fédération de l’ANC, n’en était plus qu’à la moitié de ses effectifs de 1994 à cause d’un grand nombre d’adhérents qui ont démissionné».

En fin de compte, les masses jugeront le succès de la “démocratie” en fonction de sa capacité à fournir du logement, des emplois et des conditions de vie décentes. Les leaders de l’ANC ont promis toutes ces choses. Mais il est clair maintenant que l’amélioration du niveau de vie est réservée à une petite minorité de Noirs appartenant à la classe moyenne. La grande majorité a vu une très faible amélioration de sa situation matérielle. Certains Noirs ont réussi à entrer dans le cénacle des conseils d’administration de gros monopoles parce que l’élite leur en a concédé quelques places. Parmi ces rares privilégiés, on compte quelques éminents leaders de l’ANC qui ont rejoint la classe dirigeante. C’est ainsi que toute cette escroquerie de « réforme » s’en trouve réduite à l’enrichissement d’une petite poignée de Noirs privilégiés et à la préservation du pouvoir de la même vieille oligarchie sous l’aile protectrice de l’ANC. Thabo Mbeki [note du traducteur : successeur de Mandela à la présidence]est le représentant assumé de cette couche de bourgeois noirs.

En fin de compte, les masses jugeront le succès de la “démocratie” en fonction de sa capacité à fournir du logement, des emplois et des conditions de vie décentes.

Un rapport statistique récemment publié indique que l’Afrique du Sud occupe la deuxième place au niveau mondial pour le fossé séparant les riches et les pauvres, juste après le Brésil. Les 40% des Sud-Africains les plus pauvres touchent à peine 11% du revenu national. Les 7% les plus riches touchent quant à eux la part  astronomique de 40% de la richesse nationale. Dans le passé, un tel écart était associé à la division raciale. Dorénavant, un fossé énorme s’est creusé entre les Sud-Africains noirs. Les Noirs en haut de la pyramide vivent dans les mêmes conditions de vie que les hommes d’affaires blancs. Ils résident dans les mêmes riches quartiers et fréquentent les mêmes clubs. Les Noirs du bas de la pyramide sociale ont vu quant à eux leurs conditions de vie empirer. Désormais, on compte plus de Noirs que de Blancs dans la population à hauts revenus du pays.

En utilisant des graphiques, le rapport explique la manière dont « les Sud-Africains noirs les plus pauvres ont vu leur part du revenu national s’effondrer de 48%, alors que celle des Sud-Africains noirs les plus riches a augmenté de 43% ». C’est cela qui explique la montée tant médiatisée de la criminalité et de la délinquance. C’est une explication différente du «legs de la lutte contre l’apartheid » telle que professée par la presse bourgeoise. Les riches vivent dans des maisons sécurisées, dans la crainte de la colère populaire. La situation tourne au cauchemar pour toutes les franges de la société, noirs, métis et blancs tous confondus. Et sur les bases du capitalisme, les choses ne pourront qu’empirer. Les leaders de l’ANC veulent attirer les investisseurs étrangers, mais dans le même temps ils doivent maintenir la paix sociale grâce aux semblants de réformes qu’ils mettent en place. Cette politique ne satisfera personne au final.

Les électeurs noirs ne se sont pas battus pendant des décennies pour un tel résultat. La colère et le ressentiment des travailleurs donnera une nouvelle vague de luttes comme on en a vu dans le passé, mais à un niveau supérieur. Une fois débarrassés de l’Apartheid (au moins dans son sens formel) et après avoir poussé les leaders de l’ANC au pouvoir, les travailleurs en viendront à comprendre la nécessité d’une politique de classe. La voie sera ouverte pour la création d’une tendance marxiste authentique. Sur cet aspect-là, le SACP [NDLR : parti communiste d’Afrique du Sud] tient un rôle important. Il est possible que ce parti scissionne avec l’ANC et qu’il forme une alliance avec la puissante confédération syndicale COSATU. Ce serait sans aucun doute l’expression de la pression énorme exercée par la base du part sur la direction.

Le quotidien de la ville du Cap “Die Burger” tire la même conclusion que les marxistes : « la politique du gouvernement a enrichi les riches, surtout leur composante noire, et a massivement délaissé les pauvres de toutes les races [sic]livrées à elles-mêmes. Une bombe à retardement a donc été amorcée qui pourra voir les rêves révolutionnaires de Marx se réaliser en Afrique du Sud » (Die Burger version internet en Anglais, 16 juin 1998).

L’Afrique du Sud a connu une croissance de son PIB de 0,2% uniquement au premier trimestre 1998. La récession mondiale à venir aura sûrement de sévères conséquences sur son économie. La frustration grandissante de la classe ouvrière noire trouvera une expression dans ses organisations via des crises internes et des scissions. L’ANC, le SACP et le COSATU n’y échapperont pas. Avec les traditions révolutionnaires du prolétariat noir et de la jeunesse, nous pouvons nous attendre à de grandes batailles dans la période à venir dans ce pays.

Ted Grant, Alan Woods, Juin 1998

La brochure en intégralité : Marxism and the Struggle Against Imperialism: Third World in Crisis

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