La lutte pour l’émancipation nationale et sociale en Catalogne.

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La répression policière brutale organisée par le gouvernement Mariano Rajoy, dans le but d’intimider les Catalans et saborder le référendum sur l’indépendance, a créé une situation sociale et politique explosive. Plusieurs milliers de personnes ont été matraquées par la police espagnole et de la garde civile. Pendant la journée du 1er octobre, près de 900 blessés – dont de nombreux adolescents et personnes âgées – ont cherché une assistance médicale. Des centaines de vidéos en ligne (dont par exemple celle-ci, publiée sur le site de la BBC) montrent les forces de l’ordre en train de saccager des bureaux de vote, saisir des urnes et des bulletins de vote, brutaliser des manifestants pacifiques. On voit des jeunes femmes trainées par les cheveux et sévèrement matraquées. On voit des policiers jeter des gens dans des escaliers. Cette violence extrême n’a provoqué aucune protestation de la part des gouvernements européens et des dirigeants de l’UE, si prompts, habituellement, à donner des leçons de démocratie. Et Emmanuel Macron, qui tout récemment n’a pas hésité à qualifier le gouvernement vénézuélien de «dictature», n’est que tendresse et bienveillance à l’égard du gouvernement Rajoy, son «seul interlocuteur» en Espagne.

L’affirmation des tendances indépendantistes en Catalogne s’explique par plusieurs facteurs. Le gouvernement régional a appliqué une politique de régression sociale et n’a pas hésité à mettre la responsabilité de cette politique sur le dos de l’État espagnol. La possibilité d’une victoire de Podemos aux dernières élections espagnoles laissait entrevoir une fin possible de l’austérité. Sa défaite a fait que le mécontentement des travailleurs et des classes moyennes en Catalogne a coulé dans les canaux du séparatisme. Le malaise social s’est traduit par une attitude critique envers le régime madrilène, envers ses institutions  et envers la monarchie. S’il n’est pas possible de se débarrasser de la monarchie au niveau de l’État espagnol, pense-t-on, on pourrait en finir localement, au moyen d’une république catalane. Le sentiment national catalan a été aiguisé davantage par la suppression partielle du statut d’autonomie de la région en 2010. La politique de régression sociale et l’acharnement contre la Grèce de l’Union Européenne ont agi dans le même sens. De ce point de vue, le renforcement des tendances séparatistes en Catalogne s’inscrit dans la montée du nationalisme que l’on observe dans pratiquement tous les pays européens au cours de la dernière période. En plus de tous ces facteurs, l’impact psychologique de la violence policière semble avoir scellé l’affaire. Le fait que l’annonce d’une déclaration prochaine d’indépendance n’a donné lieu à aucun mouvement oppositionnel dans les rues de Barcelone est hautement significatif.

Dans les semaines qui ont précédé le référendum, la politique de Mariano Rajoy à l’égard de la Catalogne n’était faite que de violence institutionnelle et physique. Il voulait à tout prix empêcher le scrutin de se faire dans des conditions correctes, afin de pouvoir contester la validité de son résultat. Il a envoyé une dizaine de milliers de policiers et de gardes civiles à Barcelone. Des raids policiers violents, fracassant les portes et fenêtres des locaux administratifs, ont saisi plus de 10 millions de bulletins de vote. Les urnes ont été confisquées ou détruites. Les policiers s’attaquaient aux gens qui distribuaient des tracts et aux colleurs d’affiches, saisissant leurs matériel jusqu’au brosses et sceaux de colle! L’État d’Espagne a pris le contrôle des finances du gouvernement catalan, notamment pour empêcher toute dépense relative à l’organisation du référendum, et La Poste espagnole a reçu l’ordre de ne livrer aucun courrier concernant le scrutin. Des membres du gouvernement catalan et des fonctionnaires ont été arrêtés et accusés de «sédition». Le jour du référendum, le 1er octobre, quelque 400 bureaux de vote, cernés par les forces de l’ordre, n’ont pas pu ouvrir.

À l’oppression répond la résistance. Et les événements en Catalogne nous ont montré non seulement le caractère réactionnaire de l’État espagnol, mais aussi la formidable capacité d’auto-organisation de la population. Les écoles et autres bâtiments qui servaient de bureaux de vote ont été occupés jour et nuit pour empêcher l’intervention des forces de l’ordre. Des autobus, des camionnettes, des taxis ont bloqué les rues environnantes pour barrer la route aux policiers. Des «comités de défense du référendum» ont été créés pour mobiliser la population et défendre les bureaux de vote. Au moins 400 pompiers se sont portés volontaires pour protéger les citoyens contre la police.

Quand ce repaire de réactionnaires que l’on appelle la Cour Suprême déclare que l’organisation d’un référendum en Catalogne n’est pas conforme à la Constitution de l’Espagne, il prouve par là que la Constitution n’est pas démocratique. Au nom de quoi peut-on empêcher les citoyens de s’exprimer sur une question les concernant au moyen d’un vote? De la même façon, à l’échelle internationale, politiciens, journalistes et autres «experts» –tous au service de l’ordre établi – nous expliquent doctement que le «droit international » n’autorise pas l’indépendance de la Catalogne. Manifestement, l’interprétation de ce «droit international» est plutôt variable selon les circonstances. Concernant les Géorgiens, les Tchétchènes, les Croates, les Kosovars, les chiites irakiens, ou encore les habitants de la Crimée ou du Sud Soudan, le droit à l’autodétermination a été vanté comme un principe sacré du «droit international». Mais quand la volonté d’un peuple d’exercer ce droit (ou même, dans le cas de la Catalogne, de simplement organiser un référendum à son sujet) ne cadre pas avec les intérêts des grandes puissances, cela devient complètement illégal !

La Riposte soutient fermement le droit à l’autodétermination du peuple catalan, comme, à notre avis, il incombe à tous les communistes. Et si ce droit ne va pas être vidé de sa substance, il doit nécessairement comporter le droit à l’indépendance complète. Mais la défense de ce droit n’implique absolument aucun soutien ou approbation du nationalisme catalan. Nous sommes des internationalistes implacables. Nous considérons que les travailleurs de tous les pays constituent une seule classe internationale. Nous sommes pour l’union de tous les travailleurs, indépendamment de leur nationalité, et nous nous opposons fermement à tout ce qui tend à les diviser entre eux sur des bases nationales, ethniques, religieuses, etc. Le nationalisme est en toute circonstance une idéologie réactionnaire qui empoisonne la conscience des travailleurs. Socialisme et internationalisme sont absolument indissociables. Nous devons aborder toutes les questions politiques, y compris celle de l’émancipation nationale, du point de vue des intérêts de classe des travailleurs et d’un point de vue internationaliste.

Mais c’est précisément ce positionnement internationaliste qui confère une très grande importance au droit à l’autodétermination nationale. Nous touchons ici à un aspect crucial de la politique et de la théorie révolutionnaire, mais qui est, malheureusement, assez mal compris dans le mouvement communiste et dans le mouvement ouvrier en général. Il a souvent été interprété comme une obligation à soutenir tous les séparatismes et mouvements nationalistes. Concernant les événements qui se déroulent actuellement en Espagne, et pour ne pas nous perdre dans toute leur complexité, nous avons intérêt à nous attarder brièvement sur la signification de ce droit d’un point de vue communiste et son rapport avec notre internationalisme. C’est un sujet qui occupe une place primordiale dans l’héritage théorique du marxisme, notamment dans les écrits de Lénine. Pour lui, le droit à l’autodétermination des nationalités visait à faciliter l’union volontaire des travailleurs. Prôner le droit à l’autodétermination, à la séparation, ne signifie pas prôner dans tous les cas la séparation elle-même. Pour expliquer ce concept, Lénine faisait une comparaison avec le droit de divorce. Nous sommes pour le droit au divorce, comme nous sommes pour le droit à l’avortement. Mais ceci ne veut évidemment pas dire que nous recommandons à tous le divorce ou l’avortement. La distinction entre ces deux idées est d’une importance primordiale. Elle fait la différence entre une politique internationaliste qui prône l’union démocratique volontaire et librement consentie des travailleurs de toutes les nationalités et une politique nationaliste réactionnaire, qui pousse à la division selon des distinctions nationales. Le droit à la séparation fait partie de la lutte contre la division des travailleurs. C’est un moyen de combattre le nationalisme, et favoriser l’émergence d’une conscience internationaliste et d’une lutte commune de tous les travailleurs, indépendamment de distinctions nationales.

Avant de revenir aux circonstances concrètes de ce qu’il se passe en Catalogne actuellement, il convient de garder à l’esprit que si le droit à l’autodétermination peut être – comme nous venons d’expliquer – un levier pour favoriser la lutte contre l’oppression, il peut aussi être utilisé à des fins réactionnaires. L’histoire nous offre de très nombreux exemples de ce phénomène. En 1936, dans sa lutte pour instaurer un régime fasciste en Espagne, le général Franco a trouvé ses premières forces militaires chez les Marocains, en leur promettant l’« autodétermination » et la fin du colonialisme. Hitler, pour sa part, a habilement exploité les aspirations nationales des Allemands des Sudètes et des Slovaques pour justifier et faciliter son invasion de la Tchécoslovaquie en 1938. De nos jours, en Espagne, le Parti Nationaliste Basque (PNV), soutient le gouvernement réactionnaire de Mariano Rajoy. L’exploitation de la question nationale au service d’une politique réactionnaire est un élément important dans la situation actuelle en Catalogne. Carles Puigdemont, comme Artur Mas avant lui, a joué la carte « nationale », pour détourner la résistance à sa politique de régression sociale et faire oublier les nombreux scandales de corruption concernant le gouvernement régional. Vis-à-vis de Madrid, son intention était de se servir des aspirations nationales des Catalans pour renforcer sa position et obtenir des concessions politiques et financières. C’est un jeu de dupes auquel son parti joue depuis longtemps. Il s’agissait d’«indépendantistes» qui ne voulaient pas aller jusqu’à l’indépendance. Seulement, la réaction implacable et violente du gouvernement d’Espagne a créé une situation extrêmement tendue – comme le montrent les grèves du 3 octobre et les centaines de milliers de manifestants qui ont défilé dans les rue de Barcelone, ce jour-là.

C’est une situation qui a sa logique propre et échappe largement au contrôle du gouvernement. Carles Puigdemont  est comme un homme sur le dos d’un tigre, et qui ne sait pas trop comment faire pour descendre. Il a fait appel à une médiation de l’Union Européenne. Cette option a été refusée, par l’Union Européenne ainsi que par Mariano Rajoy. L’intervention du roi Philippe VI accablait les autorités catalanes et militait contre la moindre concession ou négociation. Sa majesté –dont la vie opulente et oisive n’a fait l’objet d’aucun vote– nous a même gratifié de quelques leçons sur le thème de la démocratie ! La répression des forces de l’ordre envoyées par Madrid incitait la population à les considérer comme une « force d’occupation » étrangère. La brutalité policière n’a pas fait grand-chose, en effet, pour convaincre les Catalans de rester sous l’autorité de l’État espagnol. Dans ces conditions, on voit difficilement comment Carles Puigdemont peut éviter une déclaration unilatérale d’indépendance. Le temps presse, et toutes les autres portes sont apparemment toujours fermées.

Les termes du référendum étaient clairs. Le vote indique une large majorité pour l’indépendance. Compte tenu des moyens massifs déployés dans le but d’intimider l’électorat et empêcher le bon déroulement du scrutin, 42% est un bon niveau de participation. C’est d’ailleurs le même pourcentage de participants que pour le référendum sur la constitution européenne en Espagne, en 2005, lequel ne s’est pas accompagné du saccage policier des bureaux de vote. Le résultat du référendum est donc sans appel. C’est un vote pour l’indépendance, et ce vote doit être respecté. Il faut promulguer l’indépendance de la Catalogne.

Carles Puigdemont pourrait chercher à gagner du temps et chercher un compromis avec Madrid, notamment par la convocation d’une nouvelle élection régionale. Si l’indépendance de la Catalogne est effectivement promulguée, la réaction de Madrid ne se fera pas attendre. Tellement les risques sont énormes, Mariano Rajoy pourrait temporiser, mais à en juger par son attitude radicale jusqu’à présent, il est possible qu’il tente de reprendre le contrôle de la Catalogne par la force. S’il devait prendre le risque de faire intervenir les forces armées et supprimer le gouvernement de Catalogne – et c’est une option qu’il a menacé de prendre dans le passé – le conflit s’envenimera considérablement pourrait même se transformer en guerre civile. Cette perspective peut paraître excessivement dramatique, mais que serait l’alternative, du point de vue de Mariano Rajoy et  de la monarchie ? Baisser les bras et accepter la perte d’une région qui représente 20% du PIB espagnol et avec une population de la taille de celle de la Suisse ?

L’indépendance de la Catalogne porterait un coup terrible au régime espagnol et créerait des problèmes majeurs pour l’Union Européenne. Ce serait son côté positif, de notre point de vue. Cependant, ce qui est mauvais pour les ennemis des travailleurs n’est pas forcément bon pour les travailleurs eux-mêmes. La création d’une république catalane pourrait être le point de départ d’une lutte contre le système capitaliste en Catalogne et en Espagne. Mais elle pourrait aussi n’être qu’un piège réactionnaire pour les travailleurs. La droite au pouvoir en Catalogne s’est plaint de la répression policière organisée contre le référendum, mais n’a-t-elle pas envoyées les forces de répression contre les grévistes et les « indignés » à maintes reprises ? Quel avenir pour la majorité des Calatans si la droite nationaliste n’est pas renversée et sans la remise en cause du capitalisme ?  Dans ce cas la régression sociale se poursuivra, après comme avant l’indépendance. Le droit à l’autodétermination est un droit démocratique et progressiste. Il ne faut pas, en conséquence, confier sa mise en application à des réactionnaires comme Carles Puigdemont. Voilà la ligne politique que la Gauche Unie, Podemos, les CCOO, l’UGT etc. devraient adopter. Il faut œuvrer pour unir tous les travailleurs, indépendamment de la langue qu’ils parlent ou de leur nationalité, dans une lutte commune, en Catalogne et dans toute l’Espagne. N’oublions pas que même en Catalogne, une partie relativement importante de la population parle l’espagnol comme première langue. Les Catalans veulent leur indépendance. Cette revendication doit être satisfaite. Mais l’émancipation nationale doit aller de pair avec l’émancipation sociale, par l’engagement d’une lutte pour en finir avec le capitalisme, sinon elle ne peut que conduire dans une nouvelle impasse.

Greg Oxley, PCF Paris 10

Note : En 2008, j’ai rédigé un texte sur le Marxisme la question nationale, qui retrace le traitement de ce sujet important par Marx, Lénine, etc. Vous le trouverez ici

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