Perspectives Mondiales 2006 – Deuxième partie

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La rédaction de ce texte a été achevée en mars 2006

Les relations mondiales

Depuis la chute de l’URSS, le monde connaît une très grande instabilité militaire et diplomatique. Autrefois, il y avait toujours deux ou trois grandes puissances – ou plus – qui se disputaient la domination du monde. Aujourd’hui, il n’y en plus qu’une. Les Etats-Unis ont émergé comme la puissance impérialiste la plus formidable de l’histoire. Ils dépensent 500 milliards de dollars par an dans l’armement, ce qui représente davantage que le cumul des budgets militaires de la Russie, de la Chine, du Japon, de la Grande-Bretagne, de la France, de l’Allemagne, de l’Italie, de l’Arabie Saoudite, de la Corée du Sud et de l’Inde.

Au XIXe siècle, la jeune bourgeoisie américaine formulait ses ambitions dans la doctrine Monroe, qui proclamait la domination exclusive des Etats-Unis sur le continent américain. Cette doctrine a connu une évolution assez remarquable. Aujourd’hui, c’est le monde entier qu’ils considèrent comme leur domaine. A la place de l’ancien slogan : « l’Amérique aux Américains », on a le slogan : « le monde entier aux Etats-Unis ». Cela a eu des conséquences que les stratèges de l’impérialisme américain n’ont pas prévues – ou insuffisamment.

Il y a un conflit important, et qui ne cesse de croître, entre les Etats-Unis et l’Europe. Cela se reflète, en partie, dans les nombreux et vifs contentieux commerciaux, et en partie dans des clashs diplomatiques ouverts. Les capitalistes européens ont leurs propres intérêts dans des régions comme le Moyen-Orient, l’Iran, la Chine, l’Afrique et les Caraïbes, et ne peuvent pas accepter passivement la domination de Washington sur les affaires du monde. En conséquence, l’OTAN est coupée en deux. Plus généralement, les divisions s’aggravent au sein même de l’Europe, comme l’a montré la crise sur la constitution européenne. Blair est le fidèle laquais de Bush, ce qui illustre l’effondrement de la puissance britannique et l’incapacité de Londres à jouer un rôle indépendant dans les affaires du monde. Cela a débouché sur un conflit aigu entre les impérialismes britannique et français, menaçant de déstabiliser l’UE.

En réalité, le poids de l’Europe dans le monde baisse rapidement. L’avenir du monde se décidera en Asie et dans le Pacifique, avec leurs immenses populations et leurs économies dynamiques. Les Etats-Unis ne font pas mystère de leur volonté de dominer l’Asie et le sous-continent indien. Tôt ou tard, les Etats-Unis en viendront aux mains avec la Chine au sujet du Pacifique. La Chine s’est déjà établie comme grande puissance mondiale. Sa force économique est désormais universellement reconnue, et elle ne tardera pas à s’affirmer également sur les plans militaire et politique.

Washington cherche à dominer le Moyen-Orient – une région clé de l’impérialisme américain, pour des raisons économiques et stratégiques. Dans son délire, la clique dirigeante, aux Etats-Unis, s’est imaginée que la puissance américaine était illimitée. Mais les vraies limites de cette puissance ont été cruellement révélées en Irak. Malgré 130 000 soldats sur le sol irakien, ils ne parviennent pas à contrôler la situation. La résistance se poursuit, invaincue. La nation la plus puissante au monde se trouve piégée, sans perspective de victoire, dans une guerre qui a déjà fait plus de 2000 morts dans ses rangs – les pertes irakiennes, non comptabilisées, sont énormes – et au moins 16 000 blessés. En outre, la guerre leur coûte au moins six milliards de dollars par mois.

Même le pays le plus riche ne peut se permettre indéfiniment cette hémorragie de sang et d’argent. La question n’est pas de savoir si les Etats-Unis seront forcés de quitter l’Irak – mais quand. Et quel que soit le régime qu’ils laisseront derrière eux, il est inimaginable qu’il soit proche de Washington. Rétrospectivement, toute l’affaire irakienne sera considérée comme un fiasco et une aventure. Les conséquences psychologiques, aux Etats-Unis, seront semblables à celles du Vietnam. Cela ouvrira la voie à une nouvelle période de radicalisation, aux Etats-Unis. Et ce processus sera directement relié aux événements qui se déroulent en Amérique latine, et affectera l’attitude de Washington envers cette dernière.

Dans son ambition de dominer le monde, l’impérialisme américain s’est efforcé d’entourer la Russie d’un cordon d’Etats fantoches en Asie centrale. Après avoir poussé la Pologne et d’autres pays de l’ex-bloc soviétique à rejoindre l’OTAN, il a étendu le champ de ses intrigues à des pays tels que l’Ukraine, la Géorgie, l’Ouzbékistan et le Kirghizstan. L’effondrement de l’Union Soviétique n’a rien apporté de positif aux peuples d’Asie centrale. Les prétendues Républiques indépendantes sont des régimes faibles qui combinent les pires aspects du stalinisme totalitaire avec le gangstérisme du capitalisme et une brutalité digne de Gengis Khan. Moscou et Washington luttent pour le contrôle de ces Etats et de leurs importantes réserves de pétrole et de gaz naturel, soutenant ou déstabilisant les gouvernements en place selon leurs intérêts.

Ainsi, les actions de l’impérialisme américain ont déstabilisé un pays après l’autre. Elles ont provoqué des mouvements insurrectionnels de masse, qui, en l’absence d’une direction révolutionnaire, ont été manipulés par des éléments bourgeois sans scrupules. Les soulèvements se sont succédés. En 2005, en l’espace de quelques mois, il y a eu des insurrections au Kirghizstan et en Ouzbékistan. Mais l’opposition bourgeoise n’a offert aucune issue aux masses. En conséquence, l’instabilité se poursuivra.

Les tentatives des Etats-Unis de contrôler les Etats d’Asie centrale et du Caucase ont rendu les Russes furieux. Les Américains sont en conflit avec Moscou et Pékin. La Russie et la Chine s’efforcent désormais de contrer les Etats-Unis. Moscou fait pression sur l’Ukraine en utilisant le puissant levier des approvisionnements en pétrole et en gaz. Elle veut rappeler au gouvernement de Kiev qui est le maître. Elle exerce également des pressions sur la Georgie. Elle a réussi à obtenir l’éviction des Américains d’Ouzbékistan. Après avoir perdu ses bases en Irak, elle accorde son appui tacite à l’Iran et à la Syrie contre les intimidations de Washington.

Contrairement à ce qu’ils affirment, les Américains n’ont pas pacifié l’Afghanistan. Le Parlement récemment élu (la Loya Jirga) est une assemblée hétéroclite composée de seigneurs de la guerre, de barons de la drogue et de Talibans. Sur les 240 membres de ce Parlement, 200 auraient des armées privées. L’autorité centrale ne peut compter que sur l’armée américaine et celles de ses alliés étrangers. Karzaï n’exerce qu’un contrôle précaire sur Kaboul, grâce aux forces américaines qui – pour l’instant – le maintiennent en vie. Hors de la capitale, il ne contrôle rien. Et dans le même temps, le Pakistan et l’ensemble de l’Asie centrale ont été déstabilisés par l’occupation de l’Afghanistan.

La visite de Bush en Inde démontre que l’impérialisme américain tente de s’établir comme puissance dominante en Asie. Il cherche à renforcer ses liens avec l’Inde, qui est à la fois le plus grand pays de la région et un marché en expansion rapide. Mais il est forcé d’avancer prudemment, de façon à ne pas s’aliéner le Pakistan, qui a son importance en tant qu’allier dans la guerre en Afghanistan. Cependant, l’Inde et le Pakistan sont en crise.

Le tremblement de terre, au Pakistan, était une catastrophe naturelle. Mais il a réveillé toutes les tensions sociales et politiques qui s’étaient accumulées. Le système est maintenant si fragile et si instable que n’importe quel choc externe peut précipiter une crise profonde. En désespoir de cause, la classe dirigeante Pakistanaise a décidé de jouer la carte de la question nationale, et a rallumé les braises des conflits nationaux au Baloutchistan et ailleurs. Cela aura des répercussions sérieuses sur la frontière du Nord-Ouest (déjà en pleine effervescence), ainsi qu’au Sindh et au Cachemire.

Ayant aggravé la situation par leur ingérence dans la région, les impérialistes américains ont tenté de renforcer le pouvoir de leur marionnette Moucharaf. Mais toute l’affaire est extrêmement délicate. Moucharaf peut être renversé ou assassiné à tout moment. Cela ouvrirait les vannes d’un processus qui déboucherait sur des développements révolutionnaires affectant tout le sous-continent indien. La tragédie du Cachemire a suscité une vague spontanée de sympathie chez les masses indiennes. Cela ne plaît ni à la classe dirigeante réactionnaire du Pakistan, ni à la bourgeoisie indienne, tout aussi réactionnaire. Ni l’une ni l’autre n’ont intérêt à résoudre la question du Cachemire, qu’ils ont toujours utilisée pour attiser la haine entre les peuples, afin de détourner leur attention de la lutte de classes.

En Inde, la crise s’approfondit également. Aux dernières élections, la défaite du parti réactionnaire BJP a constitué un bouleversement politique, mais le parti du Congrès – également bourgeois – s’est rapidement discrédité. Sous la pression implacable du FMI, il a mis en place une politique de « réformes » – en fait, de contre-réformes. Il est secoué par divers scandales. En fait, le Congrès comme le BJP sont en crise et subissent des divisions internes. Dans le même temps, la puissante classe ouvrière indienne, qui avait préparé la victoire électorale du Congrès par une grève générale, se lance dans une nouvelle vague de grèves. Pourtant, le CPI et le CPI(M) soutiennent tacitement le gouvernement du Congrès. Il en résulte un mécontentement croissant dans leurs rangs. Pour la première fois, les syndicats ont lancé une grève au Kerala, où le CPI(M) est au pouvoir.

Pour sa part, la Chine utilise ses progrès économiques pour accroître sa puissance militaire, déjà considérable. Elle rééquipe son armée. Son programme spatial est avant tout dicté par des impératifs militaires (tout comme celui des Etats-Unis). Elle développe son emprise sur l’Asie. Elle a fermement averti qu’elle ne tolérera jamais une déclaration d’indépendance de Taiwan, qu’elle considère comme une province détachée de la Chine. Et ce n’est pas du bluff. Les dirigeants de Pékin craignent qu’une telle initiative encourage des mouvements sécessionnistes dans d’autres régions de la Chine. Et ils possèdent les moyens militaires pour imposer leur volonté. Tôt ou tard, il y aura une confrontation directe entre les Etats-Unis et la Chine au sujet du Pacifique – la région la plus déterminante pour l’avenir du monde.

Le « Tiers-monde »

L’impasse du capitalisme apparaît de façon particulièrement frappante dans les crises qui secouent l’Asie, l’Afrique, le Moyen-Orient et l’Amérique latine. Dans ces régions, l’instabilité permanente reflète l’absence complète d’issue sous le capitalisme. La situation dans les pays du soi-disant « tiers-monde » est une horreur sans fin. La crise du capitalisme y signifie la misère, la maladie, les guerres et la mort de millions de personnes. Selon la Banque Mondiale, 1,2 milliards de personnes sont à la limite de la famine. Chaque année, 8 millions de personnes meurent parce qu’elles ne possèdent pas suffisamment d’argent. L’année dernière, l’indice de développement humain, une synthèse de critères de santé, d’espérance de vie, d’éducation et de niveau de vie, a chuté dans 21 pays. En 1980, il avait seulement chuté dans quatre pays. C’est la preuve irréfutable du fait que, pour la grande masse de la population, la croissance actuelle s’accompagne, non d’une amélioration, mais d’une détérioration du niveau de vie.

C’est aussi vrai dans les pays aux taux de croissance élevés. Les chiffres de la croissance économique ne reflètent nullement la véritable situation des masses. Au cours de la dernière décennie, le PIB de l’Ouganda a crû de 6% par an. Mais le revenu par habitant reste inférieur à 250 dollars par an. La situation de l’Afrique est catastrophique. Dans la guerre civile au Congo, près de 4,5 millions de personnes ont été tuées. L’ensemble de l’Afrique de l’Ouest est plongé dans le chaos. Un demi-million de personnes ont été tuées dans des guerres civiles au Libéria, en Sierra Leone, en Guinée et en Côte d’Ivoire. Des éléments de barbarie ressurgissent dans un pays après l’autre.

En même temps, une série de grèves, au Nigeria, a démontré le potentiel révolutionnaire de la classe ouvrière. Le Président Obasanjo en est actuellement à son deuxième mandat. Au début, les masses lui ont accordé un certain crédit, alors qu’elles attendaient de la « démocratie » des progrès matériels concrets dans leurs conditions de vie. Mais au lieu de cela, elles ont subi toute une série d’attaques. La question du prix du carburant est primordiale. Sous la pression de l’impérialisme, le régime nigérian a massivement augmenté son prix, a mis en œuvre des plans de privatisations, s’est attaqué aux retraites, a considérablement augmenté les frais de scolarité – et ainsi de suite.

Jusqu’à récemment, les directions syndicales parvenaient à gérer la situation pour le compte de la classe dirigeante. Elles appelaient à des grèves, mais simplement pour, finalement, aboutir à un compromis. Cela provoque une opposition dans les rangs des syndicats, car les travailleurs commencent à tirer des conclusions de leur expérience. Lors de la prochaine étape, la lutte des classes se développera à un niveau plus élevé. La classe ouvrière nigériane est appelée à jouer un rôle déterminant dans la révolution africaine. Soit elle mènera les masses à la victoire, soit la perspective de terribles conflits ethniques pourrait devenir réalité. Ici, la formule de Marx est pleinement vérifiée ; l’humanité fait face à l’alternative : socialisme ou barbarie.

Du fait de l’absence du facteur subjectif (le parti révolutionnaire), le mécontentement des masses, et en particulier de la fraction déshéritée de la jeunesse, s’exprime sous des formes perverties : le fondamentalisme, le terrorisme, les attentats suicide, etc. Trotsky expliquait que, dans toute société, le terrorisme endémique est le symptôme d’une impasse fondamentale et d’un ferment révolutionnaire. Les impérialistes dénoncent hypocritement les actes de désespoir des opprimés, alors qu’ils mènent eux-mêmes une politique débridée de terrorisme à l’échelle mondiale.

Souvenons-nous que l’objectif officiel de Washington, en attaquant l’Irak et l’Afghanistan, était de mettre fin au terrorisme. Quels en sont les résultats ? Partout, le risque de nouvelles attaques terroristes a augmenté, et Al Qaida agit librement non seulement en Irak, mais aussi dans des pays tels que la Jordanie, un allié clé des Etats-Unis qui était autrefois relativement stable, mais qui ne l’est plus. L’Arabie Saoudite semble de plus en plus instable. Le Liban est au bord de la guerre civile. En d’autres termes, les Etats-Unis sont parvenus à déstabiliser l’ensemble du Moyen-Orient. Quant à Ben Laden, il est censé avoir été tué à plusieurs reprises, mais il est encore bel et bien vivant et en activité dans les zones tribales entre l’Afghanistan et le Pakistan, tout comme ses amis talibans. On est loin de ce que Bush et Rumsfeld avaient à l’esprit quand ils se sont engagés dans leurs aventures militaires.

Dans la citadelle de l’impérialisme mondial, il existe également des éléments d’une crise qui ressemble de plus en plus à une crise du régime lui-même, comme à l’époque du scandale du Watergate qui balaya le président Nixon. Lorsque Bush a remporté son deuxième mandat, nous prédisions qu’il regretterait sa victoire et qu’il finirait par être le président le plus impopulaire de l’histoire des Etats-Unis. Les événements ont rapidement confirmé ces prédictions. Bush avait déjà le taux de popularité le plus bas d’un président nouvellement élu (dans l’histoire récente), et cette popularité a encore chuté, depuis. Aux Etats-Unis, la grande majorité de l’opinion publique est désormais opposée à l’occupation de l’Irak.

L’Irak et la guerre contre le terrorisme

A l’origine de l’aventure américaine en Irak, il y avait l’arrogance impérialiste, la soif de pillage et le fanatisme réactionnaire de Bush et de sa clique. Sadam Hussein ne constituait pas une menace militaire pour les Etats-Unis. La CIA savait parfaitement qu’il ne possédait pas d’armes de destruction massive. La décision d’envahir l’Irak n’avait rien à voir avec le 11 septembre. Elle avait été prise, bien avant cela, par la clique de Républicains de droite et de fondamentalistes qui déterminent la politique de la Maison Blanche. Comme chacun le sait désormais, ils se sont servis de la destruction des « Twin Towers » comme d’un prétexte.

Du point de vue de l’impérialisme américain, cette guerre n’était pas une nécessité, et elle a eu de très sérieuses conséquences. Malgré une force d’occupation de 130 000 hommes équipés de l’armement le plus moderne, ils sont incapables de pacifier l’Irak. L’invasion a de profondes répercutions aux Etats-Unis mêmes. Les derniers sondages indiquent une forte croissance de l’opposition à la guerre. Désormais, 54% des Américains pensent que c’était une erreur. Seuls 34% pensent que l’issue en sera positive. Outre le grand nombre de soldats tués et blessés, les dommages économiques sont énormes. L’occupation de l’Irak ne coûte pas moins de six milliards de dollars par mois au Trésor américain. Même le pays le plus riche au monde ne peut supporter indéfiniment une telle hémorragie financière.

L’administration américaine est dans l’impasse. Bush a publiquement déclaré qu’ « on ne peut exclure une guerre civile ». Ce n’est évidemment pas certain, mais c’est une possibilité bien réelle. Lorsqu’un journaliste lui a demandé si les troupes américaines seraient amenées à jouer un plus grand rôle pour enrayer les violences « intercommunautaires », Bush a répondu « non », ajoutant que les soldats américains se contenteraient de poursuivre la formation de soldats irakiens, pour que ceux-ci s’occupent des violences.

En réalité, si la violence s’intensifie, et si une guerre civile finit par éclater, il semble impossible que les troupes américaines ne soient pas entraînées dans le conflit. L’actuel régime irakien ne tient que grâce aux troupes américaines. Si la violence s’aggrave, les Etats-Unis n’auront d’autres choix que d’intervenir dans le conflit, même à contrecœur, et les corps de soldats américains tués continueront de s’entasser.

Bush est dans une situation précaire. Le moral de l’armée n’est pas bon. Un récent sondage des troupes américaines en Irak révèle que 72% des soldats estiment que l’armée américaine devrait quitter le pays d’ici un an. Par ailleurs, 25% d’entre eux pensent qu’elle devrait partir immédiatement. Un sondage du San Francisco Chronicle, datant de mars dernier, indique que 70% des soldats américains caractérisent leur moral comme « bas » ou « très bas ». Ils sont 75 % à juger que les dirigeants de leur bataillon n’étaient pas bons et ne s’intéressaient pas suffisamment au bien-être des soldats. Ces chiffres sont stupéfiants, et mettent en doute la possibilité d’utiliser l’armée dans l’hypothèse d’une guerre civile.

Mieux que quiconque, les soldats américains savent qu’ils ne sont pas en Irak pour les raisons qu’on leur avait données. Ils ne voient aucune raison d’être là. Ils subissent au quotidien des attaques et une population hostile. Nombre d’entre eux sont des réservistes qui n’attendent qu’une chose : rentrer chez eux. Dans l’hypothèse d’une intensification des conflits, au cours desquels le nombre de soldats tués augmenterait, il est parfaitement possible que les tensions éclatent, au sein de l’armée. L’armée américaine pourrait imploser. L’administration Bush a oublié les leçons du passé, et s’est engagée dans une voie qui ressemble fort à ce que les Etats-Unis ont connu il y a 40 ans, au Vietnam : une armée démoralisée, qui ne demande qu’à rentrer chez elle et qui se bat dans une guerre qu’elle ne peut pas gagner, cependant que l’opposition se développe sur le territoire américain.

Tôt ou tard, ils devront retirer leurs troupes, la queue entre les jambes. Et ils laisseront derrière eux une monstrueuse pagaille. Quoiqu’en dise la propagande, les élections n’ont rien résolu. Un récent sondage officiel établit que plus de 50% des Irakiens considèrent qu’ils vivaient mieux sous Saddam Hussein. 85% des Irakiens veulent le départ des Américains. Les Etats-Unis cherchent désespérément à créer une armée irakienne, dans le but de retirer leurs troupes avant que la situation militaire ne se détériore davantage. Mais comment faire ? Dans leurs efforts pour se constituer une base sociale, ils ont divisé le pays suivant des lignes nationales et religieuses.

Washington a fait des concessions au Shiites, ce qui leur a aliéné aussi bien les Sunnites que les Kurdes. Et en conséquence, ils ont permis à l’Iran d’intervenir. Les tensions entre Téhéran et Washington s’en sont trouvées aggravées. A présent, ils tentent de redresser la barre faisant des concessions aux Sunnites, y compris en proposant d’inclure des ex-Baathistes dans l’armée et les forces de sécurité. Cela a rendu les Shiites furieux et accéléré la tendance vers les conflits et la violence intercommunautaires. Cela pourrait dégénérer en guerre civile, dont les conséquences seraient imprévisibles. Ainsi, une action militaire qui était supposée promouvoir la paix, la stabilité et la démocratie tourne au fiasco sanglant.

L’aventure en Irak a mis les impérialistes dans une position délicate vis-à-vis des autres soi-disant « Etats voyous ». A côté de l’Irak, le régime fondamentaliste iranien se trouve dans une situation complexe. Sur le plan intérieur, un certain nombre de grèves importantes ont éclaté, soulignant les contradictions de classe dans la société iranienne. Il y a également eu le magnifique mouvement de la jeunesse, ces dernières années.

Au début, cette fermentation s’exprimait dans les illusions dans l’aile soi-disant « réformatrice » du régime islamique. Mais une fois au pouvoir, ces derniers s’y sont discrédités. Un président « dur » leur a succédé, qui s’efforce de détourner l’attention des masses vers l’« ennemi extérieur ». Mahmoud Ahmadinejad use d’une rhétorique populiste et « anti-impérialiste » – tout en signant une série d’accords, en particuliers avec les capitalistes européens, pour attirer davantage d’investissement étrangers.

Le régime est face à un dilemme. Il a désespérément besoin pour développer sa base industrielle, pour créer des emplois et donner aux masses quelque chose de concret, de façon à pouvoir stabiliser la situation intérieure. En même temps, il est en conflit avec l’impérialisme – en particulier l’impérialisme américain – sur la question du nucléaire. Les déclarations sur « les objectifs pacifiques » des projets nucléaires iraniens ne trompent personne. Les dirigeants du régime ont tiré une conclusion importante de l’intervention américaine en Irak : ceux qui n’ont pas d’« armes de destruction massive » se font envahir – mais pas ceux qui en ont !

L’impérialisme américain est terrifié par la perspective que l’Iran se dote de l’arme atomique. Cependant, les stratèges américains sont divisés sur la ligne à suivre. Certains espèrent que le régime pourra être graduellement affaibli, avant d’être renversé par une opposition qu’ils financent à coups de millions de dollars. D’autres pensent qu’une forme de conflit armé est inévitable. C’est là le point de vue de la clique de Bush. Leur problème, c’est qu’ils sont complètement embourbés en Irak. Ceci dit, il n’est pas exclu qu’ils décident de bombarder des centres de recherche nucléaire, ou encore d’appuyer tacitement une intervention israélienne. Cependant, même une intervention aussi limitée provoquerait la colère des masses du Moyen-Orient – et ne règlerait rien à long terme, du point de vue des impérialistes.

Une chose est sûre : l’opposition de la classe ouvrière iranienne se développe. Les travailleurs craignent de moins en moins le régime, et font preuve de toujours plus d’audace. A un certain stade, les travailleurs iraniens se mobiliseront de façon décisive. N’oublions pas que c’est la classe ouvrière, et notamment les salariés de l’industrie pétrolière, qui ont renversé le régime du Shah, en 1979. Le même sort attend l’actuel régime.

La Palestine et Israël

Au cœur de la situation politique du Moyen-Orient, il y a le problème palestinien, qui est une source d’instabilité depuis des décennies. Bush, et surtout Blair, soutiennent « l’aile modérée » (et pro-capitaliste) de l’Establisment palestinien. Mais toutes leurs promesses sur la constitution d’un Etat palestinien indépendant apparaissent comme ce qu’elles sont : de la pure hypocrisie. Face au chaos irakien et à l’instabilité croissante de l’Arabie Saoudite, les Etats-Unis sont obligés de s’appuyer sur leur seul allié fiable dans la région : Israël. Bush ne peut se permettre un conflit avec Israël.

Sur cette question, la politique de l’impérialisme américain est plus que jamais déterminée par les cercles les plus réactionnaires de Tel Aviv, qui d’ailleurs entretiennent d’excellentes relations avec la droite religieuse du Parti Républicain. Ceci dit, Israël traverse la crise politique la plus grave qu’il ait connu depuis sa création. Le fait que Sharon ait été mis à l’écart par une attaque cérébrale est un fait historique purement accidentel. Mais la question doit être posée : comment se fait-il que toute la vie politique israélienne soit plongée dans une crise à cause de la maladie d’un homme ? C’est le reflet d’une impasse complète – l’expression d’un système instable.

Cette instabilité n’est pas directement déterminée par des facteurs économiques, mais, au fond, la crise du capitalisme israélien affecte la psychologie des masses d’une façon décisive. Dans le passé, la population israélienne (comme les Australiens) était relativement privilégiée. Au début, lorsque le Parti Travailliste sioniste était au pouvoir, il menait des réformes qui bénéficiaient à la masse des Israéliens, et allait même jusqu’à parler – pour la forme – de « socialisme ». Tout ceci n’est plus. L’économie est en crise. Il y a 10% de chômage et des soupes populaires. Au lieu de réformes, il y a des contre-réformes.

Dans ces circonstances, il y a eu une scission dans le Parti Travailliste et le Likoud. On assiste au début d’une polarisation entre la droite et la gauche, qui peut avoir de profondes conséquences sur l’ensemble de la situation. Le problème, c’est l’absence de direction et la question nationale, cette dernière étant constamment utilisée pour détourner l’attention des masses des questions de classe.

Dans les territoires palestiniens, il y a également un mécontentement croissant à l’égard des dirigeants bourgeois et corrompus du Fatah. Mahmoud Abbas cherche à devenir le valet de l’impérialisme américain. Mais même cela, il n’y parvient pas. Il ne peut pas contrôler les masses, et Washington n’a que faire d’un valet qui ne peut pas contrôler les masses. Le retrait de Gaza était une manœuvre de Tel Aviv pour justifier le maintien de leur emprise sur Jérusalem et la Cisjordanie. Cela n’a pas changé grand-chose pour les Palestiniens de la bande de Gaza, qui continuent de vivre dans une misère noire, accompagnée d’un chômage massif. Le rêve d’un Etat palestinien n’est toujours qu’un mirage. Les dernières élections ont donné une large victoire au Hamas, ce qui donne la mesure du profond mécontentement vis-à-vis de l’impuissance et de la corruption de l’« Autorité Palestinienne ». Mais les masses palestiniennes sont épuisées par des années de luttes. Même la décision du Hamas de se présenter aux élections était une reconnaissance tacite de ce fait.

En réalité, il n’y a pas d’autre issue, pour le peuple palestinien, que la voie révolutionnaire : le renversement de leur dirigeants corrompus et de la classe dirigeante sioniste, en Israël. Or, cela n’est pas possible sans le soutien d’une section décisive de la classe ouvrière israélienne. Les conditions d’une authentique unité de lutte entre les masses palestiniennes et les travailleurs israéliens commencent à émerger. Mais la condition préalable, c’est l’abandon de la tactique contre-productive du terrorisme individuel et l’établissement systématiques de contacts entre la jeunesse et les travailleurs de la Palestine et d’Israël. Pour cela, il faut un authentique parti révolutionnaire.

La crise au Moyen-Orient fait partie d’une instabilité mondiale qui échappe à tout contrôle. L’intervention impérialiste ne peut y mettre un terme. Au contraire, elle ne fait que l’aggraver – et tôt où tard, cela se répercutera en Europe et aux Etats-Unis. Les attaques terroristes, à Londres, ont montré que le chaos au Moyen-Orient et la criminelle occupation de l’Irak ont des répercussions sur la vie politique européenne. Ce fut également le cas en Espagne, où d’atroces attentats liés à la guerre en Irak ont directement provoqué la chute du gouvernement Aznar. A l’avenir, des évènements similaires peuvent se produire en Italie, ou aux Etats-Unis mêmes.

La crise de la classe dirigeante

La crise du système s’exprime dans les domaines de la politique, de la culture, de l’art, de la philosophie et de l’économie. En dernière analyse, c’est une expression de l’impasse dans laquelle se trouve un système désormais incapable de développer davantage les forces productives. Ce système offre une image de décadence semblable a celle de l’Ancien Régime ou encore de l’Empire romain dans les périodes de leur déclin.

Les libéraux du XIXe siècle disaient que les peuples ont les gouvernements qu’ils méritent. Ceci n’est pas tout fait vrai – mais il est vrai, par contre, que la classe dirigeante, elle, a les représentants qu’elle mérite. En son temps, Trotsky disait que la véritable religion de la classe dirigeante britannique n’était pas le christianisme, mais l’arrogance nationale. Il faut néanmoins préciser que l’arrogance nationale de Lloyd George, Churchill ou Baldwin s’accompagnait au moins d’une certaine dose d’intelligence.

Ce n’est pas un hasard si cette période de déclin sénile du capitalisme produit des dirigeants tels que Bush, Blair ou Merkel. Certains pourraient se demander à quoi sert de mentionner les capacités intellectuelles d’un George Bush – ou, plutôt, ses incapacités intellectuelles. Le marxisme ne se fonde-t-il pas sur des processus historiques généraux, qui à leur tour sont déterminés par le développement des forces productives ? Il y a longtemps de cela, Marx et Engels ont répondu à cette question. Ils expliquaient que les hommes et les femmes font leur propre histoire, mais que contrairement à ce que pensent les idéalistes, ils ne sont pas des agents tout à fait libres dans le processus historique, et doivent agir dans les limites de possibilités qui, en dernière analyse, sont déterminées par des facteurs économiques.

Il est tout à fait incorrect de prétendre que les qualités personnelles des dirigeants bourgeois ne jouent aucun rôle. Cela équivaudrait à affirmer qu’en en temps guerre, les qualités personnelles de l’état-major sont sans importance. Cela rappelle la caricature stérile et scolastique du marxisme de ces formalistes qui prétendent que, le socialisme étant historiquement inévitable, il n’est pas nécessaire de construire un parti et une direction révolutionnaires. De fait, non seulement les qualités personnelles de Bush ou de Blair jouent un rôle dans le déroulement des évènements, mais elles reflètent aussi la réalité objective. Lénine expliquait qu’un homme au bord du précipice ne raisonne pas.

L’immense pouvoir des Etats-Unis est monté à la tête des cercles dirigeants, à Washington. Leur comportement rappelle la « diplomatie du canon » de l’impérialisme britannique, par le passé. George Bush et la clique droitière de réactionnaires enragés qui contrôlent la Maison Blanche ont profité des attentats du 11 septembre pour lancer les aventures militaires en Afghanistan et en Irak. Les actes de l’impérialisme américain ont engendré une vague d’anti-américanisme dans le monde entier et ont créé toute une série de contradictions qui, dans la période à venir, auront de très sérieuses répercussions aux États-Unis mêmes.

Dans la plupart des pays, le capitalisme est complètement incapable de développer les forces productives au même rythme que par le passé (la Chine étant la principale exception). En d’autres termes, ce système ne peut plus jouer un rôle progressiste. La réaction se manifeste à tous les niveaux : non seulement en politique, mais aussi dans le domaine de la culture. Nous voyons l’essence pure de cette réaction aux Etats-Unis. Une clique dégénérée d’obscurantistes et de fondamentalistes religieux dirige le pays le plus avancé et le plus développé sur le plan scientifique. Sous la formule de « dessein intelligent », ils défendent des idées créationnistes.

Les moralistes petits-bourgeois ont une vision superficielle de la situation internationale. Ils lèvent les bras au ciel et se lamentent : « Que ce monde est horrible ! » Ils ne comprennent pas que toutes ces horreurs ne sont que les symptômes visibles d’une crise bien plus profonde : celle du système capitaliste lui-même. Tout ceux qui ont étudié le déclin de l’Empire romain ou du système féodal savent bien que d’horribles phénomènes ont toujours accompagné l’agonie d’un système donné. Mais il est absolument non-scientifique de ne voir que les aspects négatifs des choses. En outre, c’est parfaitement vain sur le plan pratique. Ces gens se comportent comme un docteur incompétent qui, au lieu d’élaborer un diagnostic scientifique et de prescrire un traitement correspondant, se contenterait de plaindre le malade pour ses symptômes.

Les marxistes n’ont pas un point de vue moraliste sur les phénomènes qu’ils observent. Nous comprenons que de tels symptômes sont les produits inévitables d’un système socio-économique qui a épuisé sa fonction historique et qui montre tous les signes d’une maladie en phase terminale. C’est la conséquence inévitable de l’agonie du capitalisme. A vrai dire, ce système aurait du être renversé il y a longtemps de cela. La vieille société meurt sur pied pendant que la nouvelle lutte pour voir le jour.

Notre rôle, en tant que marxistes, est de faire tout notre possible pour écourter ce processus convulsif, qui menace la civilisation et la culture humaine. Nous devons développer et assister les forces de la société nouvelle. En d’autres termes, nous devons aider la classe ouvrière – et d’abord ses éléments les plus conscients, ainsi que la jeunesse – à comprendre la tâche historique qui lui revient : la transformation socialiste de la société.

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