Le marxisme, le parlementarisme et la révolution vénézuélienne – Après les élections du 4 décembre

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Depuis le début de la révolution bolivarienne, le parlement et les élections y ont joué un rôle important. Certaines personnes, qui s’imaginent être très révolutionnaires, et même « marxistes », mais qui en fait ne comprennent rien aux révolutions, jugent que ce fait disqualifie d’avance la révolution bolivarienne. Ces gens s’imaginent que les révolutions et le parlementarisme sont des choses qui s’excluent mutuellement. Or ce n’est pas nécessairement le cas.

Les marxistes ne souffrent ni de crétinisme parlementaire (réformisme), ni de crétinisme anti-parlementaire (anarchisme). Nous n’avons aucun préjugé sur les armes à utiliser dans la lutte des classes. Nous sommes favorables à l’utilisation de la démocratie bourgeoise pour faire de l’agitation, pour engager un dialogue avec les masses et les organiser. Ce faisant, nous suivons la tradition du Bolchevisme.

Lénine et les Bolcheviks ont toujours profité de toutes les occasions de participer aux élections à la Douma et aux conseils municipaux, et ce bien que le régime tsariste les vidait de tout véritable contenu démocratique. Même dans ces conditions très difficiles, ils utilisaient le travail parlementaire pour construire le parti révolutionnaire et renforcer leur influence dans les masses.

Il est vrai que dans la révolution russe de 1917, la question parlementaire a joué un rôle insignifiant. Le Parti Bolchevik avait inscrit sur sa bannière, parmi une série de revendications démocratiques, celle de la convocation de l’Assemblée Constituante. Mais l’émergence des Soviets d’ouvriers et de soldats – un type d’organisation beaucoup plus démocratique et représentatif que le plus démocratique des parlements – a très vite rendu cette revendication obsolète. Le pouvoir des Soviets a dissous l’Assemblée Constituante. Le parlementarisme russe est mort au moment même de sa naissance.

Ceci dit, même en Russie, ce n’était pas la seule variante possible. Lénine et Trotsky n’excluaient pas la possibilité que la révolution russe passe par une phase de parlementarisme. Ce n’était pas du tout déterminé à l’avance. En d’autres circonstances, l’Assemblée Constituante aurait pu jouer un rôle central, de même que les parlements ont joué un rôle important dans la révolution anglaise du XVIIe et dans la révolution française du XVIIIe siècle.

A cet égard, la révolution française est riche de nombreuses leçons, et nous y reviendrons dans un futur article. En France, tout le processus révolutionnaire s’est exprimé dans l’Assemblée Nationale (ou la Convention), et s’est caractérisé par l’ascension et la chute des partis et des dirigeants au sein de l’Assemblée. Mais ceci n’était qu’une réflexion du mouvement des masses révolutionnaires de Paris, qui intervenaient constamment pour purger l’Assemblée, pour éliminer son aile droite, ses éléments conciliateurs et vacillants, et pour les remplacer par des dirigeants plus énergiques, plus déterminés et plus révolutionnaires. En même temps, les masses prolétariennes et semi-prolétariennes de Paris organisaient leurs propres clubs et associations, qui dirigeaient le mouvement. Ainsi, le mouvement extra-parlementaire des masses a joué un rôle déterminant dans ce qui se passait à l’intérieur de l’Assemblée Nationale.

Les élections au Venezuela

La lutte parlementaire est une arène importante où les classes antagoniques s’affrontent et s’efforcent de prendre l’avantage l’une sur l’autre. Cependant, en dernière analyse, la véritable lutte se déroule toujours en dehors du parlement. Tôt ou tard, les questions sérieuses sont réglées, non dans l’atmosphère raréfiée d’une Assemblée, mais dans la rue, les entreprises, les campagnes et les casernes. Celui qui ne comprend pas cela ne comprend rien à l’histoire en général, et à l’histoire des révolutions en particulier.

Suivant les circonstances concrètes, les traditions nationales et le rapport de force entre les classes, il est possible que, dans certains pays, le parlement joue un rôle important dans la révolution. Au Venezuela, il y a une certaine tradition parlementaire, bien que cette tradition s’accompagnait d’une profonde corruption – peut-être même plus profonde que dans les autres Etats bourgeois (et tous sont corrompus, en particulier les Etats-Unis). Cependant, les classes moyennes et les masses avaient l’habitude de participer aux élections parlementaires. Elles exprimaient leur mécontentement et leurs aspirations en votant pour des partis politiques.

Dans la IVe République vénézuélienne, les élections parlementaires n’étaient qu’un jeu destiné à créer l’illusion que le peuple avait le choix et pouvait, par son vote, déterminer la vie politique du pays. Mais dans la réalité, rien ne changeait. Le pouvoir restait aux mains de l’oligarchie et de ses laquais politiques dans les différents partis. Cet état de fait a même été institutionnalisé dans le « Pacte de Punto Fijo », que les principaux partis vénézuéliens (AD, COPEI et URD) ont signés en 1958.

Cependant, tout cela a changé en février 1989. Les leaders de la « démocratie » vénézuélienne ont alors déclaré la guerre à leur propre peuple. Ils ont impitoyablement massacré, dans les rues de Caracas, des hommes, des femmes et des enfants désarmés. Ils ont donné au peuple vénézuélien une excellente leçon sur les réalités de la démocratie bourgeoise, qui n’est jamais qu’un voile destiné à cacher la dictature des banques et de multinationales. Les capitalistes sont prêts à tolérer la démocratie tant qu’elle ne menace pas la domination de leur classe. Mais lorsque la démocratie menace le pouvoir des capitalistes, des banquiers et des propriétaires terriens, la classe dirigeante arrache ce masque riant et affirme son pouvoir par la force brute.

Le Caracazo a tout bouleversé. Du jour au lendemain, les masses ont perdu confiance dans les institutions de la démocratie bourgeoise. Le parlement, les constitutions, les lois, les vieux partis et dirigeants ont été discrédités. La classe capitaliste est parvenue à conserver le pouvoir grâce à une répression sanglante. Mais cela ne pouvait pas durer longtemps. Le Caracazo a ouvert une période d’effervescence politique et sociale qui s’est exprimée dans le coup d’Etat manqué de 1992. Cette tentative de Chavez et de son groupe d’officiers progressistes indiquait que le pourrissement du vieux régime avait atteint jusqu’aux forces armées, et que l’appareil d’Etat était divisé. Or c’est la première condition d’une révolution.

Toute l’histoire montre que la répression, en elle-même, ne suffit pas à neutraliser les masses. C’est la pression des masses qui a assuré la libération de Chavez, et un mouvement d’une puissance explosive a commencé à se constituer autour de ce dernier. Le processus s’est alors développé sur le plan électoral, culminant avec la large victoire de Chavez aux élections présidentielles de 1998. Il faudrait être complètement aveugle pour ne pas voir le caractère progressiste la lutte électorale, dans ce contexte. La lutte électorale a joué un rôle très important dans la mobilisation et l’organisation des masses, ce qui leur a permis de se relever rapidement de la terrible défaite de 1989.

L’élection de Chavez a fourni un point de ralliement et une bannière autour desquels pouvaient se rassembler les différentes sections des masses. Les victoires électorales étaient une conséquence de la mobilisation des masses, et en retour chaque victoire électorale renforçait leur confiance et leur détermination. Ainsi, la lutte électorale a joué un rôle de premier plan pour faire progresser la conscience révolutionnaire et avancer le mouvement. L’exemple le plus clair en est la victoire au référendum d’août 2004. Alors, la mobilisation électorale se combinait avec des mobilisations dans la rue. Les masses se rassemblaient dans des « Unités de Lutte Electorale », qui à leur apogée ont organisé plus d’un million de personnes.

Les élections du 4 décembre

Lénine prenait toujours très au sérieux les résultats électoraux. Il s’efforçait d’y lire le niveau de conscience des masses et le rapport de forces entre les classes. Quelles conclusions peut-on tirer des élections du 4 décembre dernier ?

Premièrement, elles marquent indubitablement une nouvelle étape dans la révolution vénézuélienne. La contre-révolution et l’impérialisme ont subi une défaite supplémentaire. Le parti de Chavez, le Mouvement pour la Ve République (MVR), a remporté 114 des 167 sièges de la nouvelle Assemblée Nationale. Par ailleurs, les 167 sièges ont tous été remportés par des partis pro-Chavez. Le vote s’est déroulé normalement, sans incident sérieux.

Les partis de l’opposition contre-révolutionnaire avaient organisé une campagne frénétique dans le but de saboter les élections et de créer, une nouvelle fois, les conditions psychologiques d’un coup d’Etat. Les principaux partis de l’opposition – Action Démocratique (AD), le COPEI (Démocrate Chrétien), Projet Vénézuélien et Primero Justicia – ont tous retiré leurs candidats quelques jours avant le scrutin. Réalisant qu’ils allaient subir une défaite humiliante, ils ont bruyamment appelé au boycott. En conséquence, dans les circonscriptions des couches supérieures de la petite bourgeoisie, où les partis d’opposition ont leurs principales bases, de nombreux électeurs ne sont pas allés voter.

Dans les bastions de l’opposition, il y a eu un très faible taux de participation, peut-être 10 %. Dans les circonscriptions pro-Chavez, la participation était bien plus forte, mais inférieure à ce que les leaders pro-gouvernementaux avaient prédit. Comme on pouvait s’y attendre, les dirigeants de l’opposition ont immédiatement protesté en expliquant que l’Assemblée Nationale n’aurait aucune légitimité. Maria Corina Machado, l’une des dirigeantes de l’ONG d’opposition SUMATE, a déclaré que « nous passons d’un parlement pluri-partite à un parlement mono-partite qui ne représente qu’une petite section de la population. Aujourd’hui, la nouvelle assemblée souffre, dès sa formation, d’un défaut de légitimité ».

Mais de quoi se plaint Machado ? Les partis de l’opposition avaient la possibilité de se présenter aux élections et, ainsi, de démontrer qu’ils pouvaient remporter une majorité parlementaire. Ils avaient cette opportunité, mais ils l’ont dédaignée. Ils ont boycotté les élections. Or, la première et plus élémentaire des règles démocratiques, c’est : « vous devez être présents ! ». Eugenio Chicas, un magistrat du Conseil Electoral d’El Salvador, l’a bien formulé : « La démocratie se construit avec ceux qui participent. Par conséquent, le retrait de l’opposition n’ôte aucune légitimité à ces élections parlementaires ».

Les raisons de la stratégie de l’opposition devraient être claires pour tout le monde : tous les sondages d’opinion indiquaient qu’elle ne conserverait qu’une vingtaine des 76 sièges qu’elle occupait jusqu’alors. Il est aussi inutile de refuser de voter ou de présenter des candidats, puis de se plaindre du résultat, que de refuser de s’asseoir à table et de se plaindre ensuite d’avoir faim. Personne de sensé ne prendra au sérieux de telles protestations au sujet de la « légitimité ».

Ne pouvant plus faire usage de l’argument démocratique, et ce depuis longtemps, l’opposition tente de faire pression sur l’Assemblée Nationale. Comme elle est incapable, à ce stade, de remporter une élection, elle cherche à imposer sa volonté par d’autres moyens. Tout en se proclamant sans cesse le véritable défenseur de la démocratie, elle recourt à des tactiques extra-parlementaires. Les leaders de l’opposition accusent Chavez d’affaiblir la démocratie, dans le but de renforcer son pouvoir, en étendant son influence politique aux différents tribunaux du pays et au Conseil National Electoral. Ce faisant, ils se font l’écho de la propagande de Washington. Ils ont même inventé une formule absolument inédite dans le vocabulaire politique : « l’autoritarisme élu ».

Quelques jours avant l’élection du 4 décembre, des explosifs ont été trouvés à Caracas. Entraient-ils dans un plan pour assassiner Chavez ? C’est probable. Et la décision des principaux partis d’opposition de retirer leurs candidats, combinée avec des manifestations dans les quartiers riches de la capitale, devait créer une impression de chaos favorable à l’exécution d’un tel plan. Juste avant les élections, un pipeline a été saboté. Qui en est responsable ? Tout désigne l’opposition et la CIA. Cela illustre bien les véritables dispositions de l’opposition contre-révolutionnaire et des « amis de la démocratie » à Washington.

L’hypocrisie des impérialistes

L’Union Européenne et l’Organisation des Etats Américains (OAS) ont tous deux participé à la conspiration contre Chavez. Leurs rapports sur les élections parlementaires étaient volontairement ambigus. L’OAS (basée à Washington) et l’UE ont dit que les élections étaient « largement régulières », mais ont relevé « quelques irrégularités » et une défiance à l’égard des organisateurs du scrutin. Le but de ces insinuations était de semer le doute dans l’opinion publique internationale.

Tout en se proclamant les champions de la démocratie, les Etats-Unis s’efforcent de renverser le gouvernement démocratiquement élu du Venezuela. Ce faisant, ils peuvent compter sur la disposition d’une série de gouvernements latino-américains à faire tout ce qu’ils demandent. Le président Chavez avait raison de qualifier Vincente Fox, le président du Mexique, de « toutou des Etats-Unis ». Mais il avait tort de supposer qu’il pouvait attendre un meilleur traitement de la part de l’Union Européenne. Il est vrai qu’il y a certaines contradictions entre Washington et ses « alliés » européens. Mais tous sont unis, à l’échelle mondiale, contre le socialisme et la révolution. Les différences d’attitude vis-à-vis du Venezuela sont seulement de nature tactique. Sur le fond, il n’y a pas de divergence, et l’UE ne lèvera pas le petit doigt pour aider Chavez et la révolution. La classe capitaliste européenne encaisse les contrats pétroliers, mais sa sympathie va à la bourgeoisie vénézuélienne et à l’opposition. C’est ce que confirme l’attitude des observateurs européens.

Ces élections législatives furent peut-être les plus « observées » de toute l’histoire. Une fois de plus, une armée d’observateurs étrangers a débarqué à Caracas pour y examiner à la loupe chaque détail du processus électoral. On peut se demander pourquoi, par le passé, Washington n’était pas aussi soucieux de contrôler les élections truquées organisées par Carlos Andres Perez ou d’autres amis des Etats-Unis. On n’a pas entendu d’appel à l’intervention après le Caracazo de février 1989, lorsque le grand « démocrate » Perez a fait massacrer des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants. On n’a pas entendu, alors, d’appel à un changement de régime !

L’attitude de Washington et de ses laquais de l’OAS, comme celle de l’UE, est d’une hypocrisie consommée. Si une faible participation suffisait à disqualifier le vainqueur d’une élection, aucun président n’aurait pu s’installer à la Maison Blanche depuis des décennies. En 1994, la victoire des Républicains au Congrès a été acquise sur la base d’une participation d’à peine 17% des électeurs. Lors des élections législatives américaines, l’abstention est en moyenne de 70%. Lors des dernières élections pour le Parlement Européen (en juin 2004), le taux de participation était de 28%.

En Colombie, le président Alvaro Uribe, le chouchou de la Maison Blanche et des paramilitaires fascistes, a remporté ses premières élections sur la base d’un taux de participation de 20%. Au Venezuela, les partis comme AD et le COPEI, qui ont fondé leurs quarante années de règne sur des élections truquées, critiquent aujourd’hui un processus électoral qui était scrupuleusement démocratique.

Une confrontation décisive est inévitable

Au fond, il ne s’agit pas d’une guerre de mots ou d’un débat constitutionnel. C’est une guerre de classe, un conflit où des intérêts fondamentaux sont en jeu. Chavez a proclamé la nécessité d’une révolution socialiste, non seulement au Venezuela, mais dans toute l’Amérique latine et à l’échelle mondiale. En toute logique, Washington interprète cela comme une « menace contre la stabilité régionale ». Du point de vue de l’impérialisme, c’est correct. Les incessants appels révolutionnaires de Chavez ne sont pas perdus pour tout le monde. Ils rencontrent un écho enthousiaste parmi des millions de travailleurs et de paysans opprimés de Bolivie, d’Equateur, du Pérou, d’Argentine et du Brésil.

La révolution bolivarienne s’est attirée la sympathie de millions de personnes, non seulement au Venezuela, mais bien au-delà de ses frontières. Il est vrai qu’elle n’a pas encore franchi le point de non-retour. Le pouvoir de l’oligarchie vénézuélienne n’a pas encore été brisé. Chavez a choisi la voie parlementaire. Mais avec ces élections, l’ensemble du processus atteint un point critique où la contradiction centrale doit être finalement résolue – dans un sens où dans l’autre.

La député du MVR Cilia Flores a publié une série d’enregistrements de conversations impliquant un groupe d’officiers militaires à la retraite, réunis par Gustavo Diaz Vivas (le garde du corps personnel de Pedro Carmona à l’époque du coup d’Etat d’avril 2002), Oswaldo Suju Raffo, Antonio Guevara Fernandez et Carlos Gonzalez Caraballo. Des attaques terroristes étaient prévues pour le jour même des élections parlementaires.

« Ils préparaient des attaques terroristes pour que les élections soient reportées », a expliqué Cilia Flores. « Lorsque nous avons vu que, tout d’un coup, l’opposition retirait ses candidats, nous avons dit que ceux qui rejètent la voie électorale doivent planifier autre chose. Beaucoup se demandaient quel était le ” Plan B “, mais nous le savions (et les gens le savaient). Puis nous avons décidé de divulguer les preuves dont l’Assemblée Nationale a pris connaissance. »

Nicolas Maduro, le Président de l’Assemblée Nationale, a invité le peuple à réfléchir à l’enregistrement d’une conversation téléphonique au cours de laquelle le Général à la retraite Oswaldo Suju Raffo évoque une partie du plan national et international, et détaille les événements violents qui devaient frapper le Venezuela. Dans cette conversation, il évoque l’achat d’armements, et en particulier de 40 lance-roquettes AT-4S suédois. Au cours de la même conversation, les conspirateurs ont révélé leur intention d’attaquer les institutions gouvernementales et des dirigeants – « les passagers de première classe », d’après le code employé.

Ce sont là de sérieux avertissements. La lutte électorale n’est qu’une des arènes. Elle a une très grande importance pour galvaniser le soutien populaire, mobiliser les masses pour la lutte. Cela permet aussi à chaque camp d’évaluer le niveau de soutien dont il bénéficie. Mais c’est tout. En elle-même, une élection ne résout rien. L’oligarchie ne reconnaît pas les lois, les constitutions et les gouvernements élus qui vont à l’encontre de ses intérêts. Elle n’hésitera pas à recourir au sabotage, aux complots et au meurtre pour reconquérir le pouvoir.

L’oligarchie vénézuélienne et ses maîtres à Washington ne s’arrêteront devant rien. En février 1989, ils n’ont pas hésité à massacrer des milliers de personnes. Ils sont responsables de la mort de plus de vingt manifestants, lors du coup d’Etat d’avril 2002 – et combien de morts y aurait-il eu si le soulèvement des masses n’avait pas balayé les putschistes ? Ils étaient aussi derrière l’assassinat de Danilo Anderson et le meurtre de plus de 80 paysans dont le seul crime fut de lutter pour la réforme agraire. Ils ont placé des explosifs dans le Conseil National Electoral et dans une raffinerie, la veille des élections, pour semer la panique et effrayer les électeurs. Dès lors, qui peut croire une minute que ces gens abandonneront leur pouvoir et leurs privilèges sans se battre ?

Comment défendre la démocratie ?

Tout d’un coup, nous voyons apparaître une profusion de déclarations, d’appels et de pétitions pour défendre la démocratie au Venezuela. Même les enfants de six ans savent qu’un régime démocratique vaut mieux qu’un régime fasciste ! Mais quand on se bat pour défendre les droits démocratiques qui ont été conquis par la lutte des masses, il n’est pas nécessaire de présenter une image idéalisée de la démocratie parlementaire, et encore moins de l’élever au rang de fétiche.

« Ah ! Mais nous avons une nouvelle Constitution », nous diront certains : « la Constitution Bolivarienne, qui est différente de toutes les autres ». Oui, la Constitution Bolivarienne est un très bon document. C’est la constitution la plus démocratique au monde. Mais en dernière analyse, une constitution n’est qu’un tas de papier. La mise en pratique, dans la réalité, des excellents principes inscrits dans la Constitution Bolivarienne, ne dépend pas de ce qui est écrit, mais du rapport de force entre les classes, de la combativité des masses.

Il va sans dire que les travailleurs et les paysans défendront la Constitution Bolivarienne, car il s’agit d’un document démocratique qui assure aux masses un cadre légal pour développer leur lutte et défendre leurs intérêts. Cependant, pour les masses, la démocratie n’est pas une fin en soi, mais seulement un moyen pour parvenir à une fin. Si elle ne mène pas à une amélioration de leur existence et à une transformation fondamentale de la société, elle n’a plus grand intérêt.

Oui, les élections du 4 décembre étaient une victoire et marquent une nouvelle étape dans la révolution. Mais on peut gagner une bataille et perdre quand même la guerre. L’élection d’une Assemblée Nationale chaviste est un grand avantage, mais c’est un avantage qui peut être balayé si l’Assemblée ne prend pas des mesures décisives. Encore une fois, en elles-mêmes, ces élections ne règlent rien. Elles ouvrent une nouvelle période de lutte féroce entre les classes. Il serait criminel de ne pas comprendre cela.

Dans l’Espagne républicaine des années 30, les démagogues fascistes demandaient aux travailleurs et aux paysans : « Que te da a comer la Republica ? » (Qu’est-ce que la République te donne à manger ?). Bien sûr, après l’arrivée des fascistes au pouvoir, les travailleurs et les paysans ont considérablement moins bien mangé que sous la République. Cependant, les fascistes ont exploité l’apathie et le désenchantement qui ont peu à peu remplacé l’enthousiasme révolutionnaire initial, du fait que la République avait laissé le pouvoir aux mains des propriétaires terriens et des capitalistes.

La victoire ou la défaite de la révolution bolivarienne dépend d’une seule et unique chose : le soutien actif de la masse des dépossédés, des travailleurs et des paysans. Les masses seules ont sauvé la révolution lors du coup d’Etat d’avril 2002, puis lors du lock-out patronal. Seules elles ont fait échec à la contre-révolution lors du référendum révocatoire d’août 2004. Pour tout observateur sérieux, c’est là une évidence.

Par conséquent, il serait extrêmement préoccupant que les masses commencent à se laisser gagner par un sentiment de désillusion et d’apathie. Pour comprendre les modifications de l’humeur des masses, il faut étudier toutes sortes de statistiques. En la matière, les résultats électoraux fournissent d’importantes indications – bien qu’un résultat électoral ne soit pas d’une précision absolue : il n’offre qu’une photographie de l’humeur des masses à un moment donné.

Bien sûr, les grands médias capitalistes insistent sur le haut niveau d’abstention pour contester la légitimité des résultats et fournir une excuse aux complots contre-révolutionnaires. C’est évident. Cependant, même du point de vue révolutionnaire, ce taux d’abstention exige une explication. Les comptes-rendus officiels (évidemment écrits en réponse aux attaques de l’opposition) s’efforcent de minimiser le taux d’abstention. Ce n’est pas digne de révolutionnaires, qui doivent toujours regarder la vérité en face, même si elle est déplaisante.

Le discours officiel explique le taux d’abstention par le boycott de l’opposition et des conditions climatiques « difficiles » dans plusieurs Etats, y compris Caracas. Mais en dernière analyse, ni l’attitude de l’opposition ni le mauvais temps ne sont responsables. Il est probable que, dans la mesure où les résultats étaient connus d’avance, de nombreux supporters de Chavez ne sont pas allés voter. Mais il y a sans doute une raison plus sérieuse au faible taux de participation. Les masses donnent un avertissement à leurs dirigeants. Elles commencent à être fatiguées des discours, des parades et des slogans. Elles veulent des actes qui fassent avancer la révolution, détruisent le pouvoir de l’oligarchie et transforment leur existence.

Ceux qui expliquent que, pour défendre la démocratie et prévenir un coup d’Etat, il est nécessaire de marquer un arrêt dans la révolution, de reculer ou de faire des concessions à l’opposition et à l’impérialisme – ceux-là se trompent. Cette tactique ne peut que renforcer les contre-révolutionnaires, leur redonner confiance et les rendre plus agressifs. La faiblesse invite à l’agression : on peut démontrer ce simple fait par ce qui s’est passé à chaque étape de la révolution bolivarienne.

Ceux qui demandent une pause dans la révolution font penser à un homme qui scie la branche sur laquelle il est assis. La raison du mécontentement d’une partie des masses (et il serait absurde de nier qu’un tel mécontentement existe), ce n’est pas que la révolution est allé trop loin, trop vite. C’est, au contraire, que la révolution n’est pas allée assez loin et avance trop lentement. Lorsque les gens voient que l’oligarchie possède toujours les banques, les terres et la plupart des industries ; lorsqu’ils voient les mêmes vieux maires, gouverneurs et hauts fonctionnaires qui, dans leurs bureaux, s’enrichissent en pillant l’Etat – ils se demandent pourquoi on tolère de telles choses et à qui profite vraiment la révolution.

C’est en cela que réside le vrai danger ! Ce n’est pas l’opposition divisée et démoralisée, qui ne peut ni remporter une élection, ni organiser une révolte sérieuse dans la rue. Ce ne sont pas les médias réactionnaires, qui continuent de verser un torrent de mensonges auxquels personne ne croit. Le danger, c’est que la révolution perde sa base dans les masses. Dès lors que les masses auront le sentiment que la révolution ne vaut plus la peine d’être défendue corps et âme, la révolution sera perdue, quel que soit le nombre de sièges dont elle dispose à l’Assemblée Nationale.

Il est temps d’agir !

En 1998, le parti Action Démocratique a pris le contrôle du Congrès avec 11,24% des quelques 10,9 millions d’électeurs. Il avait reçu 1,24 millions de votes. Aux élections de 2000, le parti de Chavez, le Mouvement pour la Ve République (MVR), a pris le contrôle de l’Assemblée Nationale avec 17% des 11,7 millions d’électeurs, soit 1,98 millions de votes. Aux élections du 4 décembre 2005, les six partis pro-Chavez ont reçu les suffrages de 22 à 23% des 14,4 millions d’électeurs, soit 3,2 millions de voix. En 1998 et en 2000, personne ne doutait de la « légitimité » de l’Assemblée Nationale. Et pourtant, l’opposition fait un énorme tapage au sujet du soi-disant « manque de légitimité » d’une Assemblée Nationale constituée par 22-23% de l’électorat. Pourquoi ?

Washington et ses agents locaux craignent que Chavez profite de cette victoire électorale pour faire avancer le processus révolutionnaire. Avec 114 sièges à l’Assemblée Nationale, le MVR a désormais un peu plus des 2/3 de l’Assemblée qui sont nécessaires pour voter des amendements constitutionnels et l’attribution de postes clés. La voie est ouverte pour une transformation fondamentale. Techniquement, rien n’empêche l’Assemblée Nationale d’approuver toute la législation nécessaire pour mener la révolution au-delà du point de non-retour. Elle peut faire cela légalement. Mais le fera-t-elle ? C’est la question décisive.

Ce qui est nécessaire, c’est l’action la plus énergique pour briser la contre-révolution, la priver de son pouvoir économique et de sa base sociale. Voilà ce que les masses demandent à leurs dirigeants. Mais ceux-ci le feront-ils ? Ou bien succomberont-ils aux pressions, aux menaces et au chantage de l’oligarchie et de l’impérialisme en tergiversant, en temporisant et – une nouvelle fois – en s’efforçant de parvenir à un compromis avec la contre-révolution, c’est-à-dire en tentant l’impossible ?

Le mot d’ordre de « défense de la démocratie » n’a de contenu progressiste que s’il signifie une lutte acharnée pour désarmer les forces qui menacent la démocratie – c’est-à-dire l’oligarchie. On ne peut y parvenir avec de beaux discours à l’Assemblée Nationale sur les merveilles de la démocratie : c’est une perte de temps qui laisse l’initiative aux forces de la contre-révolution. On ne peut défendre la démocratie que par l’action révolutionnaire des masses.

La plus grosse erreur serait de s’efforcer de parvenir à un compromis avec l’opposition, ou à chercher des points d’appui parmi ses éléments soi-disant « démocratiques ». Ces derniers sont, parmi tous, les éléments les plus dangereux. « Défendre la démocratie » en ouvrant la porte aux ennemis de la révolution, sous le couvert d’un « front uni », constituerait le meilleur moyen, non de défendre la démocratie, mais de détruire la révolution. Ce slogan deviendrait alors celui de la contre-révolution sous un masque démocratique.

Les travailleurs, les paysans et la jeunesse révolutionnaire lutteront contre la réaction fasciste avec leurs propres moyens : dans la rue, les usines, les campagnes et les casernes. Ils se battront avec enthousiasme pour défendre l’Assemblée Nationale si cette dernière prend des mesures sérieuses pour éliminer le pouvoir des propriétaires terriens et des capitalistes. Le MVR a désormais le contrôle de l’Assemblée Nationale. Il doit utiliser ce pouvoir de façon révolutionnaire, en passant une législation d’urgence qui exproprie les terres, les banques et les industries clés ! Pour donner corps à de telles mesures, il doit en appeler à la mobilisation du peuple – et ce dernier répondra avec enthousiasme.

Voilà ce qu’on demande à l’Assemblée Nationale ! Mais on ne doit pas attendre l’Assemblée Nationale ou qui que ce soit. Si on prend au sérieux la nécessité de briser la contre-révolution, il faut mettre en place des comités de défense de la révolution élus par les travailleurs, les paysans et les pauvres des villes à partir des rangs des lutteurs les plus résolus et les plus dévoués. Ces comités doivent être liés au niveau local, régional et national. Ils doivent discuter d’un plan d’action, de la façon de battre et de désarmer les contre-révolutionnaires. Cela signifie que les masses elles-mêmes doivent être armées. Si le Pentagone fournit des armes aux contre-révolutionnaires, il faut donner des armes au peuple pour qu’il se défende lui-même. La logique de la situation ne laisse place à aucune alternative.

Etant donnée l’extrême faiblesse de l’opposition, elle cherchera inévitablement à infiltrer le Mouvement Bolivarien, en particulier ses sommets. Par ailleurs, le caractère hétérogène du mouvement signifie qu’à côté d’honnêtes combattants, il y a toutes sortes de bureaucrates, de carriéristes et d’éléments corrompus qui se sont accrochés au mouvement chaviste à des fins personnelles, et en tant que manœuvre provisoire. Ces éléments constituent le Cheval de Troie par lequel les ennemis de la révolution peuvent travailleur à la détruire de l’intérieur.

Il y a d’honnêtes bolivariens, dans le gouvernement, qui luttent pour faire avancer la cause des travailleurs et des paysans, et qui soutiennent le contrôle ouvrier et les nationalisations. Mais ils sont constamment bloqués par des éléments droitiers qui sabotent les décrets du Président et sapent la révolution. Par conséquent, le combat pour défendre la révolution passe par une lutte implacable contre cette Cinquième Colonne.

Les masses ont eu raison de voter. Mais elles ne doivent pas laisser toutes les décisions importantes entre les mains de l’Assemblée. Les Bolivariens honnêtes de l’Assemblée et du gouvernement soutiendront les travailleurs. A l’inverse, les éléments pro-capitalistes résisteront par tous les moyens. Les travailleurs et les paysans doivent se préparer à combattre les « Bolivariens » pro-capitalistes et à pousser l’Assemblée Nationale à satisfaire les revendications du peuple révolutionnaire. Des manifestations et des meetings de masse doivent être organisés pour faire pression sur l’Assemblée Nationale et exprimer la volonté populaire.

Le problème central que la révolution doit résoudre est celui de l’Etat. Marx expliquait, il y a longtemps, que la classe ouvrière ne peut pas réaliser la transformation socialiste de la société au moyen de l’Etat bourgeois existant. Peut-on imaginer que les travailleurs et les paysans vénézuéliens parviendront à leurs fins si on laisse à leurs postes les anciens fonctionnaires d’Etat, bureaucrates et autres éléments de la IVe République discréditée ? Peut-on leur faire confiance pour défendre les intérêts des masses ? La réponse est évidente.

Les travailleurs ont voté pour un gouvernement bolivarien. Autrement dit, ils ont voté pour une transformation radicale de la société. Ils attendent de l’Assemblée Nationale qu’elle prenne des mesures décisives dans leurs intérêts. Et il n’y a aucune excuse pour ne pas passer de telles mesures sans délai. La clé de la situation, c’est le mouvement indépendant des travailleurs, se basant sur ses organisations et son instinct de classe révolutionnaire.

Les travailleurs ne doivent compter que sur leurs propres forces et leurs propres organisations. La victoire du 4 décembre peut ouvrir une nouvelle et décisive étape dans le processus révolutionnaire, mais seulement si les masses profitent de leur avantage et prennent en main le contrôle du mouvement révolutionnaire. Elles doivent pousser la révolution en avant sur tous les fronts.

Il y a plusieurs mois, Chavez a lu une longue liste d’entreprises qui, soit avaient été abandonnées par leur propriétaires, soit fonctionnaient en dessous de leur capacité. Ces entreprises doivent être nationalisées et placées sous le contrôle démocratique des travailleurs. Les travailleurs doivent demander à l’Assemblée Nationale de procéder à leur expropriation – en même temps que les terres et les banques – et d’instituer une planification socialiste et démocratique de la production. C’est le seul moyen de faire avancer la révolution et de la rendre irréversible. Telle est la seule et unique signification du slogan : « révolution dans la révolution ! »

Le 19/12/05

Alan Woods

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